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Épisode 2 : Frissons Noctambules

Marine et Adam font la connaissance d'Apolline et Simon lors de l'émission de radio précédant celle au cours de laquelle Marine lit ses textes érotiques...


« Agathe des « Frissons noctambules » vous souhaite la bienvenue. Une émission toute en découvertes littéraires, sonores, picturales… Rejoignez- nous pendant une heure et laissez- vous embarquer »

La bouche un peu éloignée du micro, elle attendait la fin du jingle d’ouverture, une trentaine de secondes de free jazz. Un piano, un sax et une voix, qui s’enroulait de manière voluptueuse autour des instruments.

« Ce soir, Apolline et Simon sont en studio pour nous présenter le dernier projet de la chanteuse. Vous n’êtes pas sans savoir que le répertoire de celle- ci s’articule autour de « revisites » un peu particulières. Je veux parler de poèmes de Du Bellay, Ronsard et d’autres, qu’elle met en musique. Pouvez- vous m’en dire plus, Apolline ? »

C’est Simon qui prit la parole. L’air bienveillant avec lequel il enveloppait sa protégée laissait deviner admiration consumée mais aussi rigueur et… peu de place à l’émotion. Quoi que… Il ne donna à Apolline ni le temps ni l’occasion de répondre. D’un air enjoué et sûr de lui, il prit la parole :

— A l’instar de Samir Barris, lui aussi, guitariste, qui met en musique des textes de Verlaine, Lamartine… dont le sujet serait plutôt la nature, Apolline choisit des mots parlant d’amour, de désir…

Depuis peu, c’était lui qui avait pris en charge la carrière mais aussi la promo de cette jeune artiste, découverte dans une petite salle au sein de laquelle ne se produisaient que des amateurs. C’était, en quelque sorte une intervention selon le principe des « scènes ouvertes ». Il l’avait repérée quand elle s’était assise dans l’espace minuscule consacré au spectacle, la guitare à la main, et avait juste murmuré, en guise d’annonce de ce qu’elle allait interpréter : « Ronsard ». La demoiselle portait un long pull ample, gris, de la même couleur que ses yeux, un jeans slim, des boots et un foulard fushia noué dans les cheveux. Elle donnait l’impression d’être une petite chose fragile, une fleur sauvage ballotée par le vent. Sa voix était un peu étranglée quand elle avait prononcé le nom de l’auteur français mais au moment où elle s’était mise à chanter, ses hésitations s’étaient envolées. Et là, Simon sut qu’il avait découvert… la perle rare.

« Douce Maîtresse, touche,

Pour soulager mon mal,

Ma bouche de ta bouche

Plus rouge que corail ;

Que mon col soit pressé

De ton bras enlacé…. »

Cela se termina par

« Heureux sera le jour

Que je mourrai d’amour ! »

Ce subtil mélange entre la douceur de l’accompagnement en arpèges de la guitare et un rien de rage dans la voix alors que le texte était si prévenant, si tendre, si prometteur de plaisir affectueux… C’est ce dont il parla ensuite. Qu’outre ce qui sortait de la bouche de la jeune femme, il y avait cette dualité, cette coexistence entre caresse et chiquenaude.

Après avoir fait l’éloge d’Apolline, il redevint moins enflammé et proposa à Agathe de la laisser chanter « juste pour qu’elle et ses auditeurs puissent se faire une idée » quelque chose de court. Ses yeux bleu pâle cerclés de lunettes à la monture sombre se faisaient à peine insistants. Il avait, d’un geste nerveux, ramené une mèche de ses cheveux argent sur le sommet de sa tête. Ceux- ci étaient un peu longuets, de l’avis d’Agathe, mais cela lui donnait un charme de grand seigneur d’un autre temps qui n’était pas déplaisant à regarder. Il avait la dégaine d’un ado, comme trop vite monté en graine. Seule une ride lui barrant le front pouvait donner une idée plus exacte de son âge. C’était un bel homme séduisant, qui, bien que marqué par la vie, brûlait d’enthousiasme et de générosité.

Les lèvres pratiquement collées au micro, elle commença donc une chanson brève. Elle parlait de doigts doux sur un piano, de voix veloutées, de soupirs. Le texte était un peu exalté, la musique était exquise de tendresse, comme une « caresse sous la peau », mots de Chloé Douglas, l’auteure. Quand le chant s’arrêta dans un sanglot, Agathe et Simon avaient la gorge nouée. Ils se regardèrent d’un air entendu et Agathe, pour se donner le temps de reprendre ses esprits, se tourna vers le sonorisateur de l’émission pour qu’il envoie…. n’importe quoi. Adam, dont le trouble s’insinuait gentiment au creux de l’esprit, enclencha « I’m gonna leave you », le remix d’un titre d’une jazz women, quelque chose qui avait de la gueule, mais qui restait intime.

Depuis le début de l’émission, Adam ne quittait pas Simon des yeux. Oui, il avait reconnu cet esthète. Il l’avait eu comme prof durant ses études. C’était un féru d’art. Il donnait des cours d’« histoire de la littérature », sans s’encombrer de syllabus ou de quelque photocopie que ce soit. Non : il fallait prendre note au vol, et puis, faire des recherches personnelles afin d’étoffer ce qu’on avait réussi à écrire à l’arrache. Il avait retrouvé cette passion un peu sauvage, cette belle manière de s’exprimer, cette façon toute particulière de choisir et de se servir des mots. Simon l’avait- il reconnu ? Non, sans doute. Ils étaient nombreux à ce cours et, en règle générale, il n’y avait pas de brosseurs. Le cours était intéressant, et puis, cela changeait des autres cours théoriques qui, au final, même s’ils avaient des liens avec le traitement du son et autres joyeusetés du genre, étaient bien moins vivants. La prestation d’Apolline, parce que, tout de même, même si c’était Simon qui avait parlé pas mal, l’avait emmené lui aussi. Tant de fraîcheur dans ces textes d’un autre temps, tant de sensibilité dans l’interprétation… et ces doigts qui couraient très légèrement sur les cordes, cela l’avait ému. Il avait aimé cette retenue aussi. Une douceur certaine émanait d’elle, comme une innocence, et cela n’était pas feint : elle n’avait aucune idée des troubles indécents qu’elle faisait naître chez ses auditeurs. Adam avait apprécié mais comme il n’était pas du genre à lâcher prise, à exulter, il était resté très discret. Il raconterait l’émission à Marine qui n’allait pas tarder à arriver pour les « Coquineries littéraires ». L’émission de lectures de textes érotiques commençait d’ici un gros quart d’heure. Il restait l’agenda des sorties de la semaine et les événements culturels à venir à annoncer. Il serait pratiquement 23h et on enchaînerait sans véritable interruption.

— Pour terminer, notez l’expo d’untel, la sortie du nouveau roman d’untel autre dans toutes les bonnes libraires et surtout, surtout, le concert d’Apolline R. au Rideau Rouge dans un peu plus d’un mois, le samedi 18 mars.

Agathe fit signe à Adam de muter les micros et d’envoyer le générique de fin. Trois minutes seraient suffisantes à Apolline pour ranger sa guitare et à Simon pour dire encore quelques mots hors antenne à Agathe et Adam. S’ils souhaitaient venir au Rideau Rouge, ils seraient ses invités.

Marine arriva, essoufflée comme toujours, et prit place derrière le micro, sous les yeux d’Adam. Celui- ci avait hâte de lui parler de ce fameux duo que constituaient les invités de l’émission précédente. Il aurait voulu faire découvrir la chanteuse à son amie et se disait que Simon, avec sa fougue et sa gentillesse, séduirait certainement Marine. Entre deux lectures de cette dernière, pendant l’interlude, il lui parla du concert.

Depuis cette fameuse nuit de fin janvier, celle où le jeune homme était devenu son amant, il fallait reconnaître qu’ils passaient pas mal de temps ensemble et… pas que pour le boulot. Oui, ils s’accordaient pour les musiques qui assuraient les liens entre ce que Marine lisait. Et ses textes, sélectionnés avec toujours autant de soin étaient la plupart du temps de ceux qu’ils aimaient autant l’un que l’autre. Cela parlait d’initiation.

Ce soir, il s’agissait d’un texte qu’elle avait trouvé sur un site de récits érotiques postés par « monsieur ou madame tout le monde ». Il racontait comment un jeune homme de 20 ans a une première expérience avec une femme mariée d’une cinquantaine d’années. Marine présenta la situation : Florence prend en charge Christophe qui fait du stop sur une petite route en pleine campagne. Le trouble du jeune homme devant la dame encourage celle- ci à se dénuder et à emprunter un chemin de campagne…

« … elle se tourne vers Christophe, et reprend sa caresse sur sa poitrine, en le regardant droit dans les yeux, son autre main se pose à nouveau sur la bosse qu’elle convoite depuis un moment, jauge le sexe qui s’y cache en caressant à travers le tissu. Florence se décide enfin à ouvrir la braguette du jeune homme et y plonge la main ainsi que dans le boxer pour en sortir une queue d’une belle taille et bien droite. La caressant d’abord du bout des doigts, elle finit par la prendre en main et fait coulisser ses doigts autour de ce pieu. Immobile et ne sachant pas quoi faire, Christophe caresse le poignet de cette femme, savourant le plaisir de la caresse qu’elle lui procure. Il la voit alors se pencher en avant et poser ses lèvres sur son gland l’embrasser avant d’ouvrir les lèvres et de l’avaler complètement. Le plaisir est intense pour lui, qui n’avait encore jamais connu ce genre de caresses. Il soupire fort et rapidement, caresse les cheveux de Florence qui lui prend la main et la pose sur sa poitrine en lui demandant de la caresser, de masser ses seins. Au bout de quelques instants, elle se redresse et retire chemisier et soutien-gorge, s’approche du garçon et lui saisit les mains et les remet sur ses seins. Ayant compris le message, il s’active sur la poitrine ferme, la masse puis pince doucement les tétons, ce qui a pour effet d’augmenter l’excitation de sa partenaire. Elle a repris la queue dans sa main et la masturbe doucement et rapidement la reprend en bouche et s’active à la sucer avidement. Léchant la hampe et le gland, caressant les couilles bien pleines. Son mouvement de succion s’accélère, elle sent Christophe qui vibre de plaisir. « Je, heu, je vais bientôt jouir Florence. »

Adam, que tout ceci émoustillait vraiment, avait les yeux fermés, les ailes du nez vibrant. Il se souvenait de la manière dont Marine, il n’y a pas longtemps, avait fait pareil avec lui. Il aimait particulièrement la douceur du texte, celle du jeune homme caressant le poignet, puis les cheveux de sa partenaire. C’était des choses qui l’excitaient. Cela continuait. On sentait très bien la tension monter. Rien de vulgaire, de cru. C’était la première fois que, dans un texte de ce type, il était question de préservatif. D’habitude, les personnages ne faisaient pas mention de quelque protection que ce soit. Les quelques mots de Florence glissés à l’oreille de Christophe étaient tout ce qu’il y a de plus respectueux mais aussi raisonnable alors que le feu entre eux ne présageait pas ce genre de considérations et d’hésitations. Le « Pour une première fois, tu aimerais que ce soit sans protection, que tu sentes la douceur de mon vagin autour de ta queue ? » étourdit Adam…Quant à Marine, c’est davantage le fait d’anticiper le plaisir de Florence qui allait « se faire prendre naturellement » qui décupla son excitation à elle. Adam s’était toujours demandé si, inconsciemment ou très consciemment, la jeune femme se rendait compte de l’effet que ses mots et sa voix avaient sur ses auditeurs… Savait- elle que ce qui les excitait, c’était de se mettre dans la peau (c’était le cas de le dire) des personnages et par là même en éprouver du plaisir ? Pour une femme, c’est différent : Marine ne se serait jamais imaginée en train de faire ce que ce qu’elle lisait tout haut, du moins, au moment où elle le lisait. Les mots s’insinuaient en elle, y dessinaient un chemin très sensuel partant, en général, de son bas- ventre et irradiant ensuite sa vulve, son vagin, son anus, sa bouche… Ahh, les zones érogènes : il y avait là parfait inventaire des endroits les plus sensibles au plaisir sexuel qu’elle ressentait. Et puis, ce sentiment de… puissance : mener au désir et par extension au plaisir, ses auditeurs. Elle savait que certains n’hésitaient pas à se masturber quand ils se rendaient compte de l’état de ce qu’ils avaient entre les jambes…

La lecture de Marine s’achevait à présent. Adam, complètement troublé par les mots de son amie et sa manière ingénue de rendre le texte vivant, avait eu, à nouveau, du mal pour lancer le générique de fin de l’émission.

Dans l’ascenseur qu’ils reprirent ensemble pour regagner le rez- de- chaussée du bâtiment de la radio, ils s’effleurèrent. Marine collant son nez dans le cou d’Adam lui chuchota : « tu me reconduis ? ». Il savait qu’elle se ferait très entreprenante, très tendre, très… tout ce qu’il aimait. Qu’eux aussi, ils feraient l’amour sans protection. Qu’elle sentirait sa liqueur chaude se répandre dans son intimité. Qu’il serait vigoureux, ardent et parfait, même si son expérience n’était pas encore très étendue… Et que, le lendemain, il repartirait, les yeux brillants, heureux et fier d’avoir à nouveau satisfait sa Bleue en tous points. Il s’était arrangé pour ne travailler qu’à 14h et cela leur laissait un peu le temps de… Elle commençait de donner ses cours à 10h30.

Tout était pour le mieux…