4 minutes de lecture

Épisode 2 : Frissons Noctambules

Marine et Adam font la connaissance d'Apolline et Simon lors de l'émission de radio précédant celle au cours de laquelle Marine lit ses textes érotiques...


« Agathe des « Frissons noctambules » vous souhaite la bienvenue. Une émission toute en découvertes littéraires, sonores, picturales… Rejoignez- nous pendant une heure et laissez- vous embarquer »

La bouche un peu éloignée du micro, elle attendait la fin du jingle d’ouverture, une trentaine de secondes de free jazz. Un piano, un sax et une voix, qui s’enroulait de manière voluptueuse autour des instruments.

« Ce soir, Apolline et Simon sont en studio pour nous présenter le dernier projet de la chanteuse. Vous n’êtes pas sans savoir que le répertoire de celle- ci s’articule autour de « revisites » un peu particulières. Je veux parler de poèmes de Du Bellay, Ronsard et d’autres, qu’elle met en musique. Pouvez- vous m’en dire plus, Apolline ? »

C’est Simon qui prit la parole. L’air bienveillant avec lequel il enveloppait sa protégée laissait deviner admiration consumée mais aussi rigueur et… peu de place à l’émotion. Quoi que… Il ne donna à Apolline ni le temps ni l’occasion de répondre. D’un air enjoué et sûr de lui, il prit la parole :

— A l’instar de Samir Barris, lui aussi, guitariste, qui met en musique des textes de Verlaine, Lamartine… dont le sujet serait plutôt la nature, Apolline choisit des mots parlant d’amour, de désir…

Depuis peu, c’était lui qui avait pris en charge la carrière mais aussi la promo de cette jeune artiste, découverte dans une petite salle au sein de laquelle ne se produisaient que des amateurs. C’était, en quelque sorte une intervention selon le principe des « scènes ouvertes ». Il l’avait repérée quand elle s’était assise dans l’espace minuscule consacré au spectacle, la guitare à la main, et avait juste murmuré, en guise d’annonce de ce qu’elle allait interpréter : « Ronsard ». La demoiselle portait un long pull ample, gris, de la même couleur que ses yeux, un jeans slim, des boots et un foulard fushia noué dans les cheveux. Elle donnait l’impression d’être une petite chose fragile, une fleur sauvage ballotée par le vent. Sa voix était un peu étranglée quand elle avait prononcé le nom de l’auteur français mais au moment où elle s’était mise à chanter, ses hésitations s’étaient envolées. Et là, Simon sut qu’il avait découvert… la perle rare.

« Douce Maîtresse, touche,

Pour soulager mon mal,

Ma bouche de ta bouche

Plus rouge que corail ;

Que mon col soit pressé

De ton bras enlacé…. »

Cela se termina par

« Heureux sera le jour

Que je mourrai d’amour ! »

Ce subtil mélange entre la douceur de l’accompagnement en arpèges de la guitare et un rien de rage dans la voix alors que le texte était si prévenant, si tendre, si prometteur de plaisir affectueux… C’est ce dont il parla ensuite. Qu’outre ce qui sortait de la bouche de la jeune femme, il y avait cette dualité, cette coexistence entre caresse et chiquenaude.

Après avoir fait l’éloge d’Apolline, il redevint moins enflammé et proposa à Agathe de la laisser chanter « juste pour qu’elle et ses auditeurs puissent se faire une idée » quelque chose de court. Ses yeux bleu pâle cerclés de lunettes à la monture sombre se faisaient à peine insistants. Il avait, d’un geste nerveux, ramené une mèche de ses cheveux argent sur le sommet de sa tête. Ceux- ci étaient un peu longuets, de l’avis d’Agathe, mais cela lui donnait un charme de grand seigneur d’un autre temps qui n’était pas déplaisant à regarder. Il avait la dégaine d’un ado, comme trop vite monté en graine. Seule une ride lui barrant le front pouvait donner une idée plus exacte de son âge. C’était un bel homme séduisant, qui, bien que marqué par la vie, brûlait d’enthousiasme et de générosité.

Les lèvres pratiquement collées au micro, elle commença donc une chanson brève. Elle parlait de doigts doux sur un piano, de voix veloutées, de soupirs. Le texte était un peu exalté, la musique était exquise de tendresse, comme une « caresse sous la peau », mots de Chloé Douglas, l’auteure. Quand le chant s’arrêta dans un sanglot, Agathe et Simon avaient la gorge nouée. Ils se regardèrent d’un air entendu et Agathe, pour se donner le temps de reprendre ses esprits, se tourna vers le sonorisateur de l’émission pour qu’il envoie…. n’importe quoi. Adam, dont le trouble s’insinuait gentiment au creux de l’esprit, enclencha « I’m gonna leave you », le remix d’un titre d’une jazz women, quelque chose qui avait de la gueule, mais qui restait intime.

Depuis le début de l’émission, Adam ne quittait pas Simon des yeux. Oui, il avait reconnu cet esthète. Il l’avait eu comme prof durant ses études. C’était un féru d’art. Il donnait des cours d’« histoire de la littérature », sans s’encombrer de syllabus ou de quelque photocopie que ce soit. Non : il fallait prendre note au vol, et puis, faire des recherches personnelles afin d’étoffer ce qu’on avait réussi à écrire à l’arrache. Il avait retrouvé cette passion un peu sauvage, cette belle manière de s’exprimer, cette façon toute particulière de choisir et de se servir des mots. Simon l’avait- il reconnu ? Non, sans doute. Ils étaient nombreux à ce cours et, en règle générale, il n’y avait pas de brosseurs. Le cours était intéressant, et puis, cela changeait des autres cours théoriques qui, au final, même s’ils avaient des liens avec le traitement du son et autres joyeusetés du genre, étaient bien moins vivants. La prestation d’Apolline, parce que, tout de même, même si c’était Simon qui avait parlé pas mal, l’avait emmené lui aussi. Tant de fraîcheur dans ces textes d’un autre temps, tant de sensibilité dans l’interprétation… et ces doigts qui couraient très légèrement sur les cordes, cela l’avait ému. Il avait aimé cette retenue aussi. Une douceur certaine émanait d’elle, comme une innocence, et cela n’était pas feint : elle n’avait aucune idée des troubles indécents qu’elle faisait naître chez ses auditeurs. Adam avait apprécié mais comme il n’était pas du genre à lâcher prise, à exulter, il était resté très discret. Il raconterait l’émission à Marine qui n’allait pas tarder à arriver pour les « Coquineries littéraires ». L’émission de lectures de textes érotiques commençait d’ici un gros quart d’heure. Il restait l’agenda des sorties de la semaine et les événements culturels à venir à annoncer. Il serait pratiquement 23h et on enchaînerait sans véritable interruption.

… La suite à lire dans un petit roman qui sortira le 15 novembre 2018

Appuyez sur "Entrée" pour effectuer votre recherche