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Océane

Nous étions nus dans l'onde sombre. Nageant dans l'encre marine. Flottant entre deux ciels. L'eau fraîche de l'Atlantique glissait sur nos peaux juvéniles, vivifiant nos sens déjà exacerbés.

Soirée magique sur les galets. Balade improvisée après dîner, marchant au clair d'étoiles sur le sentier côtier. Tous les trois. Amis depuis quelques années, au temps des liens indéfectibles. Passions et enivrements communs, infinies palabres nocturnes, fêtes abusives, chastes lits partagés, secrets et regrets au matin confessés, tristesses et consolations, séparations et retrouvailles, espoirs et désirs, immense tendresse amicale sans cesse renouvelée.

Le petit chemin escarpé, caché. La crique que je connaissais si bien. Ce pari. Le grand rocher, là-bas, pic noir acéré se dressant sur le bleu sombre. Les vapeurs dans les esprits qui nous poussaient, vers le large…

Trois corps qui se dévêtaient sur les galets, pleins de rires. Deux garçons et une fille, bientôt nus face à l'océan sous un brin de lune. Qui le premier osa retirer le dernier tissu ? Celui que jusqu'ici nous avions pudiquement toujours préservé même dans nos nuits d'intense promiscuité. Le désir de nos corps nous dévorait pourtant secrètement et plus d'une fois sous des draps partagés, dans des salles de bains communes, des tentes de camping sauvages, les peaux s'étaient frôlées, mélangées, plus que ne l'autorisaient les lois tacites de l'amitié. Quelques fois aussi, au détour d'une soirée, d'un matin brumeux, mes lèvres, Anna, avaient goûté les tiennes, des mains s'étaient aventurées, avant que d'un grand rire tu effaces tout et que tu t'éloignes à nouveau, pour un temps, dans d'autres bras, d'autres peaux, d'autres mains qui oseraient, elles, s'affranchir totalement des frontières textiles et t'approprier.

Mais cette nuit-là, au bord de la baie, à l'aube de cet été que peut-être nous pressentions être le dernier, avant les départs, le grand large, les houles contraires qui nous éloigneraient, aucun de nous n'eut la moindre hésitation. Les derniers voiles furent retirés et, dans la nuit et le souffle marin nos élégantes nudités vingtenaires se côtoyèrent sans gêne aucune.

Nos corps se connaissaient déjà sans se l'avouer. Tant de moments partagés, parsemés d'instants volés par le désir à la décence. Je savais, ou je devinais, la courbe de tes seins, la forme de tes aréoles et tes tétons rentrés, l'endroit de tes grains de beauté, le galbe de tes fesses, la couleur et le dessin de la toison qui glissait entre tes jambes. Images subliminales de mes nuits solitaires.

Nous souriions face la mer. Toi entre nous deux. Souveraine. Tu tenais nos mains et, tour à tour, nous regardais. Puis, ensemble nous avons couru et nous sommes enfoncés dans l'eau noire et froide.

Nous nagions de concert. Entrainés, sportifs, malgré les vagues et le froid la distance d'une bonne centaine de mètres jusqu'au rocher n'était pas infranchissable. Nous étions beaux certainement, trois jeunes corps blancs en plein effort, avançant à la surface de la noire immensité. Plaisir intense de la nudité absolue, jamais autant ressentie que dans cet élément liquide qui pénètre les pores, les plis, les orifices. La caresse totale de l'océan, en nous faisait se lever une houle nouvelle. Le regard des étoiles sur nos corps offerts. Et le tien, brillant d'une intense et profonde lueur. Ton rire cristallin, vif et exagéré, où déjà transparaissait le désir qui t'assaillait. Les cabrioles, les courses, les défis sous-marins qui furent prétextes à tous les frôlements, emmêlements, furtives caresses déguisées, pressions intempestives sur nos corps si absolument sensibles…

Chaque contact avec ta peau réveillait en moi le désir interdit, repoussé. Chacun de tes rires à ces caresses pas si fortuites rappelait des espoirs depuis longtemps abolis.

Enfin nous rejoignîmes le rivage. Fourbus. Heureux. Vidés. L'air était encore tiède lorsque nous quittâmes le froid liquide. Alors, nous nous sommes allongés sur un grand rocher plat, attendant que la brise nocturne sèche nos corps et les apaise. A plat dos, côte à côte, les yeux perdus dans la voie lactée, je ne me souviens pas avoir connu moment plus parfaitement extatique. Je sentais ta chaleur près de moi. Ta respiration. Ta nudité totale… Et, une nouvelle fois, ta main qui serrait la mienne. Tenais-tu également la sienne ?

Mais quand tes jambes se sont mêlées aux miennes, quand nos visages se sont fait face, que nos regards ont fusionné dans la nuit, que nos lèvres se sont unies, que tes seins contre mon torse se sont écrasés, que ma cuisse a pour la première fois senti la chaleur et la moiteur de ton entrejambe, le doux frottement de ta toison claire, que ta main s'est posée sur mon sexe enflé… nous n'étions plus que deux au cœur de l'univers. Où était-il alors ? Nous n'en avons jamais reparlé.

La houle atlantique rythmait notre union. Marée de tendresse et d'intensité. Déferlement des désirs trop longtemps retenus et je comprenais que, toi aussi, tu avais lutté. Tant d'occasions manquées, de rendez-vous ratés de si peu, de peurs de tout gâcher… Et cette nuit, sur ce bloc de granit, l'abandon l'un à l'autre, la fusion dense et lente, envahis par le sentiment diffus d'une urgence, d'un cycle qui s'achevait, étale de pleine mer avant un reflux qui, peut-être, ne ramènerait plus jamais les flots sur ces rivages.

Je me souviens de l'odeur de ton sexe. De son goût mêlé de sels marins. De la puissance de tes soupirs lorsque ma langue le vénérait. Je me souviens de tes petits seins tendus vers l'infini, leurs pointes mignonnes sorties de leur cachette pour rencontrer mes lèvres, ma langue, mes paumes, mes doigts… Je me souviens de ta bouche sur mon sexe, le parcourant délicatement puis si fortement, l'engloutissant si totalement… Je me souviens de la chaleur de ton con que mes doigts parcouraient et de ses contractions quand en toi ils découvraient ton épicentre. Je me souviens de ton bouton gorgé de sang entre mes doigts, vibrant secrètement, déclenchant des vagues sous-marines qui éclataient dans ta poitrine. Je me souviens de tes mains profondément ancrées dans la chair de mon dos, de mes fesses, quand mon sexe t'envahissait. Je me souviens de la douce pression de tes parois intimes et de ton flux qui m'inondait lorsque tu me chevauchais. Je me souviens de nos soupirs et de nos cris mêlés au déferlement des vagues. Je me souviens de la rugosité du rocher, de l'odeur des varechs, du nombre exact d'étoiles et de leur position quand nos corps se sont tendus, que nos râles ont transpercé l'espace et que pour la seule et unique fois, en toi, je me suis répandu.

Je me souviens m'être éloigné quand il est revenu. Je me souviens de soupirs lointains quand vers le large je m'avançais. Je me souviens d'un petit matin frais et de trois jeunes corps serrés, assis en silence sur la falaise face aux lueurs du ciel immense, unis à jamais.

***

J'ai longtemps recherché au fond de mes nuits l'intensité de ce moment. Mais comment retrouver la fusion ultime qui se produisit cette nuit-là ? Cinq années insensées subitement condensées en une longue danse marine et stellaire. Cinq années de bonheurs, de tristesses, de folies et de désirs se conjuguant en un paroxysme inouï faisant vibrer l'univers.

Cinq et trois. A jamais jeunes et nus face à l'océan et l’infini du ciel.

Et aujourd'hui, Anna, où es-tu ?

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