Anne

Une saga de Parure - 3 épisode(s)

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Épisode 2 : Délicatesse

« Anne… deux merveilles vos seins blancs... »

« Anne... »

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Une fois poussée la porte du café, les effluves qu’elle aime tant deviennent plus dérangeantes. Agressives.

Plusieurs couples poussent des chaises, rapprochent des tables pour permettre à tout le monde de s’asseoir. Il y a aussi des groupes d’amis, gais, parlant fort et très enviables. Un homme plus mûr est assis dans le coin bibliothèque, avec un livre. Anne seule semble le voir parmi ces vagues.

Très vite, son compagnon devient de plus en plus ivre. D’autres convives l’imitent et quelques uns partent se coucher plus tôt que prévu. Un puis deux scandales éclatent, son fiancé ne se contrôlant plus. Impuissante, Anne assiste honteuse au dénouement de sa soirée et redoute l’instant du coucher.

Grondant davantage, il lui demande ce qu’elle regarde, se retourne et voit l’inconnu, a demi tourné vers eux. Vociférant et lucide parmi ses liquides, il étrangle une insulte avant de laisser partir son poing.

Le coup fut atroce. Anne se sentie partir dans deux bras tremblants.

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Des cris lui reviennent, multiples. Des souffles coupés et des pleurs d’enfants.

Mon Dieu… qu’a-t-elle fait ?

Elle reprend peu à peu connaissance grâce à la vitre entrouverte qui lui amène un peu d’air frais.

Son œil enflé lance des éclairs, des éclairs de douleur en elle.

Elle se sent raidie sans que le froid n’en soit la cause. Sur son corps, quelqu’un a déposé une couverture polaire qui la recouvre jusqu’aux pieds. La voiture, silencieuse et douce, la conduit jusqu’au centre hospitalier le plus proche.

Elle se souvient vaguement d’un appel passé…

Pour une fois, elle est la première à fermer les yeux.

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« Je vous en prie, c’est par ici. »

Jacques lui remet deux serviettes propres, un gant de toilette mauve et ses affaires pour la nuit.

Après l’avoir déposée chez lui, il est reparti au domicile du couple en compagnie des policiers. Il a pu se faire passer pour un ami de la jeune femme sans que celle-ci ne l’ai démenti. Le fiancé, lui, cuvait au poste.

Revenu au plus vite, il peut aménager sa chambre pour elle durant sa toilette. Elle a pris son temps avant de laisser l’eau couler. Entre temps, il ne savait plus que faire et s’en morfondait presque.

« Bonne nuit... »

Il sursaute et se retourne, surpris par ses petits pas sur le plancher, s’excusant de ne pas l’avoir entendue arriver.

Confuse, elle bredouille un remerciement sincère et promet de ne pas rester longtemps auprès de lui. Pour sa part, il regrette de ne pas avoir eu le temps de lui expliquer ce qu’il faisait et là où il l’emmenait durant cette nuit. Naturellement, elle peut rester tant qu’elle le souhaite. Elle ne le dérangera pas.

C’est presque honteux qu’ils se séparent devant l’entrée de la chambre. Vainement, toute rougissante, elle voudrait dormir sur le canapé.

Sa bonté allait trop loin. Elle y repense encore sous sa couette, la suite du livre qu’elle lisait la dernière fois au café, son livre, sur la table de chevet.

Une larme d’émotion l’emmène pour un doux sommeil.

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Le lendemain midi, au retour d’une cabine téléphonique, elle le prévient de son départ imminent. Pour le soir-même.

Elle lui apprend qu’elle pourra rester quelques semaines chez une ancienne amie à compter de quinze jours.

En attendant, sa mère l’accueillera, elle logera chez elle, à soixante kilomètres d’ici.

Son coeur se pétrit,

le sien se flétrit,

de manière indicible.

Une bise d’adieu,

le coeur,

déjà,

tout plein d’eux,

ils essuieront leur émotion

loin du regard de l’autre.

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« On ne peut pas continuer ainsi. Ce n’est plus possible. Contacte ton amie et voit avec elle... »

Anne ne s’aime plus.

Anne ne s’alimente plus, ou très peu.

Les soupirs nourrissent son âme de regrets indicibles. Elle essaie, elle tente, tant bien que mal, de poser un doigt dessus. Peinant à se comprendre, elle décide, pour la première fois de sa vie, de lâcher-prise. Lentement, elle poursuivait sa route, sa détente dépressive, sans se comprendre.

Une douleur extrême l’envahissait. Sa mère, plus inquiète qu’agacée, a dû lui venir en aide, comme à une enfant prostrée.

Quelqu’un viendra la chercher au plus vite afin qu’elle retrouve ses marques et son travail, là-bas.

Elle sait que Jacques lui avait laissé son numéro de téléphone afin de le recontacter si besoin était. Anne le sait, le sent au plus profond d’elle qu’il viendra la chercher. La rechercher, la retrouver.

Cette pensée lui plaît plus qu’elle ne le devrait en pareil cas. Cela fait maintenant un bon petit moment qu’ils se connaissent, qu’ils s’apprivoisent lentement, ensemble.

Dans son lit, sous la douche, Anne se sent chavirer mais de deux manières très différentes. L’une remplie de rêves lorsqu’elle ferme les yeux, l’autre peuplée de visions d’horreurs, de ses bleus violets, foncés et innombrables qui prennent plus de place sur elle que le blanc de sa peau. Son dégoût d’elle-même, d’avoir été faible et de s’être laissée faire atteint son comble face à son reflet. Le miroir est grand, la capture tout entière, elle qui se recroqueville, impuissante. Elle voudrait retrouver sa beauté, plutôt jolie, d’antan.

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Ce n’est pas un mais une amie, une connaissance proche de sa mère qui vient l’accompagner et la loger chez elle. Comble du bonheur, elle n’habite pas très loin de son lieu de travail. Anne est effondrée, sans encore oser se l’avouer.

Après huit jours de séjour, elle demande à sortir, bien couverte, seule en ville. Perrine, chez qui elle vit, est pleine de sollicitude. Elle la traite souvent, sans malveillance, comme une enfant, comme un être fragile à protéger absolument. Anne a besoin de respirer loin de cet environnement. Courageusement et après mille promesses, elle repasse devant l’appartement qui l’a tant fait souffrir avant de se rendre jusqu’au petit café. Celui-ci, à cette heure-ci de la matinée, est presque vide. La présence qu’elle attendait est invisible, hormis ses livres. A peine rassurée, elle en prend un et se laisse tomber sans aucun bruit dans son fauteuil habituel. Celui qu’il habitait lui-même le soir du drame.

Le soir arrivant, la soirée philosophique commence. Anne discrètement, se retire sans que personne ne la remarque. Il fait assez beau pour qu’elle puisse porter des lunettes de soleil sans être aperçue. Le coup fut si fort pour son visage si grêle qu’il s’est à peine estompé.

Sur le pas de la porte, elle est tout de même éblouie. Jacques est là, assis sur un banc, en chemise légère, un livre à la main. Son cœur bat. Fort.

Il ne la voit pas ni n’entend le bruit familier des conversations, à quelques mètres de lui. Perdu dans ses pensées, il ne lit aucunement la page ouverte. Peu à peu, il ressent une ombre, comme un parfum qui embaumerait l’air et qu’il connaîtrait bien. Une odeur familière, de chez lui. Sans trop y croire, il lève la tête et la voit, gênée, presque tremblante, n’osant lui parler.

Sans retenue, son prénom sort de ses lèvres.

Anne, qu’il n’espérait plus revoir, se tient là, à peine droite. Ils échangent trois mots comme si ce n’était rien et l’un et l’autre s’entraînent vers un endroit plus calme. Ils restent de longues minutes dans un parc face à un marais aux canards. Une canne et ses six petits semblent profiter de la vie. Il a du pain sur lui, pour les pigeons lui a-t-il dit. Il en lance par très petits bouts, pour ne pas les gaver, se dit-elle, pour profiter du plaisir de les nourrir tandis qu’elle le regarde, riante et sans vouloir en faire autant. Le jour décline et elle se rend compte qu’elle s’est trompée. Un petit garçon d’environ huit ans arrive avec ses grands-parents. Très vite, un clin d’œil dans sa direction lui indique qu’il les avait repérés et attendu, en ayant juste rapproché les canards assez près du pont. Tendrement, en faisant très attention à ce qu’il ne se rapproche pas trop de l’eau, Jacques soutient le petit garçon sur la plus haute barre du pont tandis que l'enfant jette avec mille rires les myriades d’offrandes qu’il a en lui et à offrir aux oiseaux palmés. Anne, plus en retrait, est émerveillée par cette joie éclaboussée. Jacques l’oublie presque en s’oubliant lui-même, pense-t-elle. Une tension contenue, dans chacun de leurs deux cœurs, s’amenuise grandement en cet immense instant.

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Ils rentrent calmement. Une émotion subite la prend dès son arrivée dans le vestibule, d’une joie peinée. Elle le sait, à présent, qu’elle voudrait rester et se reconstruire ici. Longtemps.

Elle souhaiterait passer par la salle de bains avant de dîner. Elle promet, comme il n’est pas très tard, de le préparer elle-même cette fois. Lorsqu’elle en ressort, les yeux très rouges, une odeur de lasagnes végétariennes égaye les pièces. Jacques remarque son trouble, ses pleurs maintes fois essuyés, mais qui marquent tout son visage.

« C’est l’émotion, lui dit elle, car vous ne m’avez pas écoutée... »

Perdu, éperdu, il s’inquiète de l’avoir blessée.

« … Pas du tout… vraiment... »

Il aimerait qu’elle lui parle, qu’elle lui confie sa peine qui lui serre atrocement le cœur, qu’il rumine encore, à deux heures dans son canapé tandis qu’elle dort juste à côté.

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Six jours ont passés et elle ne va guère mieux, même si elle mange plus. Elle a réussi à s’accorder un délai supplémentaire d’un mois avant de commencer à travailler. Jacques l’en a prié et, troublée, elle a accepté.

« Je refuse de vivre sur votre dos... »

« Cette situation ne durera pas, ne vous en faites pas. En attendant, je continuerai à prendre soin de vous. »

Le cœur lui bat immédiatement tandis que son visage , à lui, se détourne et s’empourpre. Elle craint atrocement de se fourvoyer.

Cette nuit, encore, est remplie de cauchemars. Elle n’en sait rien, mais lui, l’entend comme chaque soir. Il ose, depuis peu de temps, entrer dans cette chambre. Il caresse, la touchant à peine, ses cheveux agités. Elle met toujours du temps à se remettre mais il ne saurait aller plus loin ni trop appuyer sa main.

Deux jours plus tard, les traits tirés, les visages contents, pour son anniversaire. Elle n’en a rien dit à son hôte et ami. Ils découvrent, tous deux le soir, une carte fleurie de sa mère agrémentée d’un chèque. Mille prières et la confusion d’Anne pour l’oubli de ses vingt-six ans. Ce jour-là est synonyme d’angoisse pour elle. Elle cachait encore l’année dernière son modeste présent derrière deux planches de l’armoire car, sans qu’elle ne sache jamais pourquoi, son fiancé s’énervait un peu de cet argent immérité, gaspillé selon lui pour une fille qui ne sait même pas quoi en faire. Un flot de souvenirs, de rabaissements et d’insultes lui revient tandis que Jacques lui explique qu’il a dû laisser son adresse à sa mère pour la rassurer. Anne, mal à son aise, ne l’écoute pas. Péniblement, déjà en larmes, elle se réfugie encore dans la salle de bains. Son sanctuaire. Honteuse de tout et d’elle-même, elle croit s’approprier les lieux telle une intruse.

Un bruit de porte derrière elle. Cela n’arrive jamais.

Jacques entre juste après elle, dans sa pièce, se dit-elle. Sans s’en rendre compte, elle s’était déjà déboutonnée. Un réflexe, son premier, pour s’aérer.

Elle s’arrête nette devant le miroir, souffrance sadique qu’elle se fait subir, pour voir l’évolution de son mal. Sa peau s’apaiserait qu’elle ne le verrait pas.

Poussés tous deux l’un vers l’autre, Jacques entoure ses épaules, dans son dos. Elle peut voir tous ses gestes dans cette terrible glace face à elle.

Confus, il lui demande ;

« Quel âge avez-vous ? »

Elle lui répond, sanglotante. Puis, sans réfléchir, se réfugie contre lui. Contre sa présence, tendre et rassurante. Son pouls bat. Il n’existe plus que lui, tout près de lui.

Il l’entoure sans la serrer, lui caresse la nuque sous ses cheveux à peine dénoués. Il l’aime, en un soupir de soulagement.

Très doucement, il lui baise le haut du crâne. Cette chevelure douce dont elle prend soin à la lumière de la lampe.

Troublée, tremblante, intense, elle prend presque peur en se cachant contre lui. Lui qui l’a vue avec son œil. Lui qui pourrait la voir, un petit peu nue, une ligne de peau, du cou au ventre, avec la barre du soutien-gorge qui relie les bonnets, elle s’attache davantage à lui, se rapproche de lui, comme pour ne pas qu’il la déshabille.

« Anne... »

Il sent ses larmes à travers sa chemise.

« Anne… ! »

Un petit cri de désespoir. L’amant s’emballe, avec une infinie douceur.

« Je… ne veux pas que tu me vois. »

Une expiration lui a suffit, l’a étranglée de ses craintes qui ne veulent plus partir et ne partiront jamais. Elle se demande encore si elle a pu réellement y croire. S’il aurait pu la trouver belle, en attendant encore un peu qu’elle cicatrise. Aujourd’hui, à cette heure, maintenant, impossible. Trop de bleus, trop de coups sur elle pour qu’il lui enlève ceux qu’elle a en elle. Ceux qu’elle se créé, avec raison.

« Anne... »

Relevant la tête pour lui, pour son soupir, il la maintient en l’air, délicatement vers lui, comme pour lui soigner les yeux. Et, avec une délicatesse qu’il n’a jamais eue, il lui donne de légers baisers, point trop appuyés, depuis l’arcade sourcilière et tout autour de son œil chaud. Ses paupières palpitent. Elle se retient de respirer tout en expirant plus fort. De grandes inspirations, savoureuses, la traverse. Jacques (Jacques!) la picote à peine.

« Veux-t… voulez-vous vous voir ? ».

Elle a failli sourire tout en refusant pourtant.

« Je ne suis pas belle… T… tu le sais, finit-elle très vite. »

Une onde le traverse et il la déshabille tout entière, croit-elle. Un regard posé à la naissance de ses deux malheureux seins la rend à elle-même, telle qu’elle se voit. Elle lui demande, frissonnante, de partir parce qu’elle a froid.

Tous deux, de chaque côté de la porte, s’emportent contre eux-mêmes. Aucun ne fait de bruit tandis qu’Anne se revêt, lourdement, de son peignoir. Après une silencieuse toilette, elle se retrouve nue en dessous, la paume posée et soupirante contre le bois de la porte...

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