Anne

Une saga de Parure - 3 épisode(s)

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Épisode 1 : Violences

Anne entre dans le hall. Il est vingt heures et elle y suit son homme qui lui tient à peine la porte. Le restaurant est réputé. Elle a dû s’y prendre quatre mois à l’avance pour obtenir une réservation. Nouvellement construit, en plein centre ville, il côtoie naturellement les bars et les cafés.

Aujourd’hui, c’est son anniversaire, sa journée à lui, comme il aime à le dire, et il ne tolérerait pas une énième « engueulade » avec sa crétine de femme.

Anne est une femme battue.

Anne est une femme dévouée, martyrisée. A vingt-cinq ans, elle n’espère même pas la mort comme un soulagement.

Anne, malgré ses coups au coeur, malgré les marques sur son corps, qui ne font pas partie d’elle mais qui sont quand même sur elle, Anne est une femme aimante envers la vie.

Elle a mis longtemps à le comprendre, voyant une psychologue en cachette, une femme qui a su la soigner, pour avoir vécu elle-même auprès d’un époux violent.

Par chance, Anne a appris qu’elle n’était pas mariée, c’est-à-dire liée de manière plus forte à son fiancé qui la répugne de plus en plus. Qui l’effrayait trop, déjà, lorsqu’elle se rendait seule coupable des misères de son couple qui tenait bon depuis le lycée. La vie en couple, l’un sur l’autre, a eu raison du soupçon d’harmonie qui régnait entre eux. Les caractères se sont affirmés, celui du dominant et de la femme conciliante, soumise jusqu’à la dévotion.

Ce soir, ils sont dix à table. Anne se tient à peu près droite, résignée au silence en face d’un homme qui ne la regarde pas, ne lui sert pas à boire, ni à elle, ni aux autres qui ont pris cette même habitude. On s’est moquée d’elle parce qu’elle buvait de l’eau et tout s’est arrêté là. Aucun visage ami, ce soir à cette table où ils se ressemblent tous, hommes et femmes, suffisants à outrance, prétentieux au possible sans beaucoup de sel dans leur conversation. Anne, elle, se sait philosophe. Elle est parvenue, non sans mal, à s’octroyer assez d’indépendance pour fréquenter, en journée et seule, un café littéraire où trône une bibliothèque. Il se situe aussi en centre ville, au bout de la rue qui contient ce restaurant chic. La première fois qu’elle a tenu tête à son homme jaloux pour aller y lire, pour aller y boire un café aux effluves prometteuses, son homme l’a traînée dans l’escalier, jusqu’à sa chambre, en l’empoignant par les cheveux. Tremblante jusqu’à l’agonie, le coeur battant à s’en rompre, elle n’a plus osé toucher la poignée en laiton, ni même le bois sombre de la seule porte qui mène vers l’extérieur. Satisfait, sans doute, après trois nouveaux mois de servitude (chaque jour passant égrenant ses minutes), il s’est mis à la complimenter de nouveau, à lui masser le dos pour les courbatures qu’elle disait avoir, qu’elle ressentait encore plusieurs mois après la ruade. Prudente, elle a attendu encore quelques semaines avant de retenter sa chance et de redemander la permission. Ce fut un accord sans équivoque et elle se réjouissait en secret, elle pétillait comme une enfant devant un homme aussi charmant. Le lendemain même, elle s’en alla reprendre la lecture, depuis le début du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer. Intriguée, elle l’a vite délaissée pour le traité sur l’éducation des femmes, écrit par Laclos, plus de deux siècles plus tôt. Elle fut étonnée d’y entendre parler de liberté et de puissance féminines, d’un retour à la nature qui lui a rappelé ses ferventes lectures de Rousseau. Plongée dans ses mots, ce ne fut qu’une semaine plus tard qu’elle remarqua l’homme qui l’observait discrètement depuis quelques mois déjà. Il restait toujours jusqu’à la discussion du café, qui a lieu en début de soirée, heure à laquelle Anne était déjà chez elle, à préparer le repas. N’osant jamais l’interrompre dans ses lectures si acharnées, véritables moments de réflexions évasives pour elle, il n’avait pas eu l’occasion de lui demander de rester. Il remarqua vite qu’elle ne venait jamais pour s’attabler avec une boisson (il n’était pas présent lors de sa première et malheureuse visite), mais pour lire et relire sans façon lorsqu’il n’arrivait plus d’ouvrages. Un jour qu’elle arrivait, vers une heure de l’après-midi, un jour qu’il le savait et qu’il l’attendait, il la guetta juste à temps pour offrir quelques livres à lui au monument emblématique du café. Timide, Anne se tenait dans son dos, attendait qu’il eut remis ses présents, brûlant de savoir, de s’emparer de l’un d’entre eux. L’homme se retourna et lui sourit, rougissant un peu devant l’impatience contenue de cette jeune femme qu’il connaissait bien, lui, et considérait déjà comme une amie. Anne le remercia, du bout des lèvres et, visiblement ravie, se pelotonna dans le canapé avec l’un de ses livres. Intuitivement, il sentit qu’il avait des raisons d’être inquiet pour elle, pour ce seul regard croisé, pour ce profil un peu trop maigre qu’il voyait sans cesse penché, fuyant à travers les livres, ses livres à lui maintenant.

Comme chacun finissait de manger et qu’Anne terminait vite son dessert, son compagnon lui asséna qu’elle était la plus lente et la moins belle des femmes de la table. Elle fut sonnée par ce véritable coup, lancé sans raison. L’insulte la cingla. Il est vrai qu’avec son travail quotidien à faire à la maison et les multiples courses, soins et démarches à apporter à son homme, Anne n’avait guère le temps pour penser à elle et se faire belle. Subitement, elle fut prise par cette honte des femmes au foyer qui ne savent plus s’habiller, se coiffer ni se maquiller, faute d’en avoir le temps et l’argent. Fatiguée et lasse, elle sentait ses efforts inutiles pour s’être parée avec ce qui lui tombait sous la main, en grande hâte et sans y mettre de coeur, sachant à l’avance qu’elle s’ennuierait et n’aurait pas d’autre place à ce dîner qu’une chaise en face de son homme, son homme qui se plaignait, à l’heure même de l’affreuse banalité de sa compagne. Son homme qui flatte l’indépendance et le travail des cadres féminines qui s’affirment dans la vie puisque lui-même ne les enchaîne pas à son bras.

Dehors, sous la nuit claire des lampadaires, les dix convives se mettent à grelotter. Sans attendre, et supportant mal son mal-être personnel, le compagnon d’Anne décide d’emmener sa société au café le plus proche, celui du bout de la rue. Un café dont il n’a jamais entendu parler, mais que sa fiancée fréquente régulièrement.

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