Arthur....

Une saga de Bleue - 9 épisode(s)

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Épisode 3 : Parfum de souf-f-re

« Bonjour Arthur,

Comme je viens passer quelques jours dans votre jolie ville, je me demandais s’il aurait été possible que nous nous « voyons ».

Si vous êtes d’accord, nous pourrions nous donner rendez- vous en terrain neutre. Je pense que le « salon de la littérature érotique » serait une bonne solution et l’occasion idéale. Il a lieu le dernier dimanche de novembre, dans le 3è. Connaissant votre goût pour ce genre littéraire, vous ne seriez pas trop dépaysé !

Je ne serai pas seule mais n’ayez aucune crainte : celle qui m’accompagne n’est pas farouche et est tout à fait d’accord pour s’éclipser le moment venu. De toute manière, elle ne restera pas seule longtemps : elle est en terrain conquis et connaît pas mal de gens qui seront présents ce soir- là. Afin que vous me reconnaissiez, je peux déjà vous annoncer que je porterai une jupe noire courte, très courte (vous savez combien je suis fière de mes jambes), des bas noirs également et un haut lie de vin. Bien sûr, nous ne nous sommes jamais vus… vraiment… en entier. Mais je suis à peu près sûre de pouvoir distinguer vos jolies fesses entre toutes celles des messieurs qui seront présents et cela, même si elles ne sont pas nues. Je les ai déjà tellement regardées, habillées, déshabillées sur ces photos et vidéos que vous avez eu la gentillesse de m’envoyer que…

J’aimerais que nous échangions nos numéros de portable afin de ne pas commettre d’impairs. Vous imaginez, si, croyant me reconnaître, vous vous approchiez d’une inconnue en lui chuchotant des mots crus à l’oreille du genre de ceux que vous m’écrivez, en espérant qu’elle réagisse en se cambrant comme je le ferais moi ? Vous seriez sans doute bien gêné et très déçu. Non ? Et puis, avec mes goûts d’exclusivité, je pourrais me montrer jalouse d’elle et tourner les talons vite fait, chose que vous n’apprécieriez pas, j’en suis sûre. Vous faire une scène pénible et vous laisser les bras ballants et la qu… entre les jambes ne seraient pas du meilleur goût et votre égo en souffrirait autant que le mien.

Je vous attendrais donc jusque 16h : cela nous laisserait le temps de… vous savez bien… jusque 19h30. Ce serait suffisant, vous pensez ? Ensuite, nous aurions juste l'occasion de nous « remettre de nos émotions » et regagnerions le salon juste à temps pour écouter la lecture des lettres érotiques de ChuchoteMoi.

Si cela vous tente, dites- le moi vite, que je puisse nous trouver un chouette endroit où concrétiser ce (doux) projet. Pas trop loin de la rue Saint- Martin, je dirais pas plus d’un petit quart d’heure à pied. Cela fera redescendre le feu de nos joues et du reste !

Vous pourrez, mais dois- je vous le préciser, vous occuper de moi comme bon vous semblera. Mon postérieur sera à votre disposition et sachez que je suis de très bonne composition : je compte me pointer cul- nu. Sentir le souffle du vent, je suppose qu’il fera froid, entre mes jambes et pénétrant mon intimité me sera sûrement très agréable. Et puis, pour ce qui nous emploiera ensuite, les choses seront plus… rapides ! Claques, fessées, morsures tendres si vous le souhaitez, écartement, introduction de jouets, bijoux et autres plaisirs à la limite de la douleur. Dois- je vous rappeler que je ne hurlerai sans doute pas votre prénom quand je serai aux affres du plaisir ? Vous n’en avez cure, je le sais bien : seul importe le plaisir que je prendrai… et je vous en suis déjà très reconnaissante.

Alors, vous vous laissez tenter ? Je peux compter sur vous ? Verrai- je enfin à quoi vous ressemblez autrement qu’en pièces détachées ? Pourrais- je me régaler de votre tendresse (chut, ne me détrompez pas…) ? Je vous promets du… hmmmmm…. Et des mots, tout aussi…

Au 26 novembre, mon salop.

Votre s…. »

Sa voix s’éteignit dans un souffle. Alors, elle avait osé… Elle était là, avec son haut lie de vin, sa jupe noire beaucoup trop courte, à la limite de l’indécence, ses collants noirs, il eût été étonnant qu’elle se soit « pointée cul nu » comme elle le disait dans cette lettre écrie pour Chuchote- moi, un site de productions littéraires érotiques. Elle avait l’air un peu gênée. Elle avait l’habitude pourtant de se trouver devant un micro. Mais « en live », ce n’était pas pareil. Et puis, ces gens qui la regardaient, la déshabillaient de leurs yeux inquisiteurs comme pour savoir si….

Alors elle était là, petite chose un peu hésitante, le micro toujours à la main. L’endroit n’était pas très grand. Pas très lumineux non plus. Au départ, elle s’était dit, ne connaissant pas les lieux, qu’il aurait peut- être été moins intimidant de lire de dos, qu’elle se serait retournée. Les « gens » n’avaient pas besoin de savoir la couleur de ses yeux, la forme de son nez ou le creux de ses joues. Et puis, comme une kamikaze, elle s’était lancée. Il y avait peu de monde. Elle s’était dirigée vers la table sur laquelle les conférenciers posaient leur feuille aide- mémoire et y avait à son tour déposé son texte.

Lui, Arthur, se trouvait dans le maigre public face à elle. La majeure partie des personnes ayant assisté à la conférence précédente s’étaient dirigés vers le bar, un étage plus haut. Du haut de sa taille et de sa prestance, il avait essayé de se faire tout petit. Oui, il aurait aimé qu’elle le repère mais il se sentait gêné, très gêné, de se trouver en sa présence, elle dont la voix l’avait troublé au plus haut point. Il était resté debout, près de l’escalier en colimaçon, comme pour échapper à ses regards, disparaître plus facilement, plus rapidement, de son champ de vue, si jamais elle se rendait compte de sa présence et en était troublée.

Depuis l’interdiction de fumer dans les lieux publics, il n’y avait plus d’effluves de tabac dans la salle. Juste l’odeur un peu entêtante des parfums mêlés autant masculins que féminins. De musc, de bois exotiques conjugués à des notes florales : de roses, de jasmin. Il faisait chaud et les esprits et les langues se déliaient. Arthur se rappelait de ce qu’ils s’étaient écrit, de la manière dont elle avait décrit la fragrance de son intimité : de la rose. Sauvage, comme leurs échanges ? Plus retenue, au contraire ?

* *

Il y a quelques jours, il lui avait écrit. Il trouvait ce texte « Terrain neutre » excitant à point. Des mots qui coulaient tout seuls, provoquants mais juste ce qu’il faut. Des propositions aguicheuses. Ce qu’il était allé mettre en commentaire sous cette lettre, c’était une petite phrase dont elle avait retenu le propos mais pas les termes exacts : il aurait aimé être cet Arthur. En fait, il s’appelait… Jean. C’était écrit pour un Arthur, alors, si elle le souhaitait, il pouvait s’appeler comme ça, être son Arthur l’espace d’une soirée, d’une nuit peut- être. Il savait qu’il serait là le 26 novembre mais peut- être qu’Arthur, son Arthur à elle le serait également.

Il se rappelait de ce matin- là, c’était un mardi, il y a moins d’une semaine. Ne se sentant pas bien, un peu fiévreux, le nez encombré et la gorge enflammée, il attendait son tour chez le docteur. Et ça avait été très long… Alors, pour tuer le temps, il était allé sur le net avec son smartphone, afin de prendre connaissance d’éventuels encouragements sur son blog. Il écrivait depuis quelque temps : des défis d’écriture, des choses plus persos, des mots doux, le résultat de réflexions existentielles. Bref, sa palette était assez large : il aimait les mots, leur magie, les images qu’ils suscitent. Et là, il avait lu des petits « Bravo » timides, des « j’aime beaucoup ». ça venait visiblement d’une admiratrice, discrète mais convaincue. Cela avait commencé le WE précédant mais cela ne s’était pas arrêté. Et en consultant les statistiques de fréquentation de son blog, il y remarqua un pic de lectures les jours précédents …

« Comment s’est passée votre visite chez le médecin ? ». C’était arrivé dans sa messagerie privée… Il en avait pour quelques jours d’arrêt maladie mais ce n’était pas, à proprement parler, grave. Du repos, deux ou trois médocs plutôt pour soulager le mal de gorge et il devrait avoir récupéré rapidement.

Banalement, ils commencèrent d’échanger, elle, sa lectrice et lui. Il sentit rapidement qu’elle était très attentive à ce qu’il écrivait. Elle lui fit des commentaires judicieux sur ce qu’elle avait lu de lui et il fut très content d’apprendre qu’elle aimait les mots elle aussi. Les lire, surtout, tout haut. Aussi, quand elle l’envoya écouter un texte qu’elle avait écrit, il se dit que sa voix allait le bercer, l’aider à s’endormir, et sans doute calmer ces craintes, ces mal- êtres qui l’obsédaient depuis un petit moment.

Il rejoignit « sa pièce », comme il l’appelait : un divan, sa console, son ordi, histoire de se mettre à l’aise. Il était seul dans l’appartement. Il se coucha donc sur le dos, en ayant eu soin auparavant de relier ses écouteurs à son téléphone portable et de prendre un paquet de mouchoirs en papier pour se dégager le nez toujours « rempli », le crâne vrillé par une migraine. Et cliqua sur le lien envoyé par elle…

Cette voix, douce, un peu tremblante, commença donc. Une histoire de pouvoir. D’exhibition. De masturbation. Le héros de l’histoire se prénommait Arthur. Voilà donc pour l’origine de ce fameux « Terrain neutre », titre de la lettre qui l’avait tant ému quand il l’avait découverte. Il se trouvait lui aussi, comme enserré dans cette voix. Une sensation étrange. Il n’était pas question d’être prisonnier. Non, juste subjugué. Comme s’il était enveloppé dans une bulle. De la douceur. Un gros édredon moelleux sentant le frais et le propre. Protégé, charmé. Contrairement au Arthur de l’histoire, il ne se branla pas. Il profitait juste de l’impression de confort. Comment aurait- il pu trouver le sommeil ? Ses sens étaient en éveil, ses envies exacerbées, sa libido montée en flèche. Il avait rarement connu cela.

« Je pense que, plutôt que de m’avoir calmé, cela m’a drôlement…, je n’en dirai pas plus.

Une lecture tout à fait privée vous plairait- elle ? »

L’offre était lancée… Mais qu’est- ce qui lui avait pris ? D’habitude, elle ne proposait ce genre de chose qu’à des hommes de qui elle se sentait proche, très proche, de ceux avec qui elle avait des contacts depuis longtemps, qui lui témoignaient admiration, reconnaissance et un peu d’intérêt. Elle suscitait leur désir de cette manière et si les choses se présentaient de manière engageante, elle embrayait et… jouait de sa voix.

Jean se sentit tout à coup très important, mais aussi très excité. Il aimait ce jeu entre eux, le fait qu’il la sente réceptive, attentive, qu’elle ait autant envie de lui faire plaisir que de se satisfaire elle.

Elle disparut de la toile. Demain, il la retrouverait demain. Il avait de quoi s’en mettre dans les oreilles : comme une invitation capiteuse, elle lui avait partagé deux textes plus courts.

La nuit était tombée à présent, l’appartement semblait s’être complètement endormi. Les lumières éteintes. Entre les draps, il se retournait pour la millième fois. Cette voix charmante, ces mots susurrés du bout des lèvres ou mordus avec gourmandise, ce ton qui l’avait ravi dans cette longue lecture de 40 minutes, il aurait tant voulu les retrouver. Une fois, juste une, au creux de ses oreilles. Comme une caresse infinie, comme une plume se déposant sur son ventre, près de son nombril, et le faisant frissonner. Alors, comme un chat, il se releva, quittant son lit, il rejoignit son divan, dans sa pièce. Ses pas étaient remplis de précautions. Il voulait ses pieds légers, presque silencieux. Et son souffle tranquille et serein.

Et pourtant.

Pourtant, son cœur battait si vite qu’il avait l’impression que de l’autre côté de la rue, il était audible. La chamade, de gros coups de tambour lui défonçaient la poitrine.

C’est en tremblant qu’il rejoint son ordinateur. Il ouvrit cette page sur Soundcloud. Il coinça ses écouteurs sur ses oreilles et reprit l'écoute… Le premier texte parlait de fellation.

Elle, de sa voix émouvante, il imaginait qu’elle lui parlait. « ceci n’est pas une pipe ». Ces mots étaient ceux qu’il attendait depuis si longtemps. Et cela le mettait dans un état d’excitation avancé. Il sentait son sexe se durcir. Sa main aurait voulu le rejoindre… Mais non, tout de même, un peu de tenue… Résister, garder la tête froide même si le reste du corps bouillait. Son cœur pulsait là, à présent, dans le bas de son ventre, entre ses jambes. Cette sensation délicieuse, il l’aurait imaginée longue. Sans fin. Il résistait encore, mais jusque quand ? Il écoutait toujours cette voix. Elle se faisait lente, appuyant, pour jouer, certaines syllabes, un mot, par- ci par là. Elle aimait la fellation, c’était manifeste, ce n’était pas qu’un « jeu de mots », cela allait plus loin. Un « jeu de langue », aussi.

Alors, il ferma les yeux. Il l’imaginait là, entre ses jambes, son sexe loin, très loin, complètement englouti. Il se dit que cette bouche qui lui parlait, ce pourrait être celle qui l’aspirait, qui le gobait. Il soupira d’aise. Il se détendit, rejeta la tête en arrière. Lentement se défroqua et… Etait- il utile de continuer ?

Il se sentait tout ragaillardi, à présent : bien sûr, il avait toujours le nez encombré, la migraine et le reste, mais sa libido en berne depuis un moment était, sous l’effet de l’écoute de cette histoire courte, remontée en flèche.

Il y avait le lien d’une autre lecture. Saint- Julien. Hmmm : elle avait de bons goûts, cette jeune personne… Cela commençait de manière tendre et prenait rapidement des proportions à la limite de la… frénésie.

« Être dans vos douceurs, monsieur, vos doigts esquissant tranquillement des frictions sur mon clitoris… Vous sentir frémir, avide de mon plaisir, mais rester dans la retenue.

Être dans votre souffle, monsieur, votre langue dessinant délicatement des arabesques sur mon bouton… Vous sentir respirer de plus en plus vite, mais rester dans la profondeur.

Être dans vos mots crus, monsieur, votre bouche chuchotant avidement des « j’en peux plus, je vais jouir » dans mon cou… Vous sentir perdre pied, mais rester dans la douceur.

Être dans votre cul, monsieur, entre vos fesses, vous titillant de mon majeur… Vous sentir vous liquéfier et exacerber votre érection, mais rester dans le « pas encore tout de suite, attendons ».

Être… être encore.

Mes orifices vous attendant. Déversez- vous en moi. Défoncez- moi de vos ardeurs.

Ma bouche rejoindra votre gland. La vôtre se régalera de mes cuisses trempées.

Et puis, baisez- moi : de vos doigts, de votre langue, de votre bouche.

Mais surtout, de vos mots.

Trempez- moi de vos ardeurs, de vos tendresses, de vos soupirs.

Votre voix me mènera à l’orgasme. Ses inflexions douces, ces sons un peu rauques…

Lâchez vos désirs. Encore.

Surtout, ne réfrénez aucun de vos élans.

Soyez fou, adorable et brûlant.

Ma main s’insinue là, au chaud, entre mes cuisses. Juste pour sentir combien je mouille en pensant à vous. Je bois une gorgée de Saint- julien. Je suis bien… Enivrez- vous avec moi, goûtez mes fragrances de rose, mes humidités. Plongez votre nez là, entre mes jambes, qu’il rejoigne mes doigts et… régalez- vous, régalez- moi de vos caresses. »

Wahouuuuuuuu. C’était chaud. Il s’imaginait lui aussi à humer son intimité. La renifler, d’abord tendrement, savourer ses sécrétions de la pointe de la langue, et puis, la laisser s’insinuer entre ses lèvres. Titiller son clitoris, répandre sa salive, se servir de ses doigts dans ses orifices, tous ses orifices. Et toujours ce parfum de rose un peu en capiteux, sur le haut de ses cuisses et là, dans son antre…

Non, il allait arrêter… La retrouver connectée, ce serait différent. Là, il se sentait en pleine confusion. Fantasmer sur une inconnue à la voix troublante alors qu’il était en couple, ce n’était certainement pas une bonne chose. Il avait beau se la jouer « on est un couple libre », cette situation qui échappait à son contrôle ne lui plaisait pas. Ce n’était pas qu’une question de tromper, d’être infidèle, non. Il était si frustré pour le moment qu’il se sentait prêt à déraper et lorsque le mal serait fait, il serait trop tard, bien trop tard pour revenir en arrière. Et puis, la propriétaire de cette voix, sans savoir grand-chose d’elle, sans être épris réellement, elle devait avoir un cœur, une sensibilité, et il n’était pas correct de se servir d’elle de cette manière simplement pour catalyser ses désirs…

Il laissa donc écouteurs, portable et « pièce » et rejoint son vrai lit… Demain serait un autre jour.

Le mercredi, leurs échanges furent brefs. Il avait juste obtenu d’elle qu’ils se connecteraient ensemble le lendemain matin… Elle lui avait proposé une lecture privée et cela l’avait ravi. Elle lui avait promis une histoire qui correspondait à son état d’esprit. De manière très franche, il lui avait fait part de son goût pour la domination, les jeux incluant le pouvoir, la soumission. Il mettrait son réveil à 8h. Elle, visiblement, était libre toute la journée. Ils feraient plus ample connaissance.

Elle l’attendait donc, ce matin- là. Que faisait- elle de sa vie ? Il n’en savait rien. Elle devait s’ennuyer ferme pour avoir le loisir de passer du temps de cette manière, à chatter avec des hommes (il était sûr de ne pas être le seul), à écrire et à enregistrer ces lectures sulfureuses.

« Vous m’accordez un peu de temps ? J’ai des choses à terminer pour le boulot mais je vous rejoins le plus vite possible. Si vous voulez écouter ce que j’ai enregistré spécialement pour vous, c’est là ». Un lien : Lecture Jean – 1.

Il se recoucha sur le divan de sa pièce… Les écouteurs dans les oreilles. Elle avait tapé dans le mille. Une histoire de viol mais tellement bien amenée, avec énormément de subtilité, des passages très humides, détaillés concernant les descriptions du désir un peu refoulé de la jeune fille « soumise » mais dont le corps, au final, réagit à l’excitation sauvage du monsieur. Combien il était émoustillé. Cette voix, cette attention… Aujourd’hui, ce serait particulier, il le sentait. Il allait y aller fort, même peut- être au- delà de ce qu’elle, la lectrice, serait encline à lui accorder. Il la défoncerait virtuellement, avec doigté, tact, mais il la défoncerait tout de même. Il ne tirait pas de plan sur la comète. Elle avait l’air sage, sous des dehors un peu libérés. Dans le fond, elle devait être aussi frustrée que lui.

Enfin, il reçut un petit mot d’elle ; elle était allée prendre sa douche, Elle était à présent montée dans sa chambre, sans s’être vraiment séchée. Cela valait- il la peine, au fond ? Il savait pertinemment comment il allait la faire craquer. Il lui écrirait des choses très chaudes, elle allait démarrer au quart de tour. Il la sentait prête… Il l’imaginait nue, sur un grand lit, la main entre les jambes. Déjà très humide. De la douceur, c’était certainement ce qu’elle préférait. Et puis, on verrait jusqu’où elle serait prête à se lâcher.

Comme il était assez pudique de nature, il attendit qu’elle lui fasse une proposition : au final, cela ne l’enchantait pas vraiment, mais bon, si c’était comme cela qu’elle voyait les choses… Elle, sachant l’effet qu’elle produisait sur lui juste avec sa voix, lui avait suggéré un échange de cet ordre : il écrirait et elle parlerait. Elle l’appela donc et une conversation tout à fait anodine s’engagea. Ils parlèrent de leurs relations avec le sexe opposé, de ses amireuses à lui, contraction intelligente entre ses amies- amoureuses, de ses fantasmes à elle, de leurs attentes mais pas d’eux l’un vis-à-vis de l’autre, juste, des… banalités, en somme. Cela dura un certain moment. Il avait l’impression d’être entortillé dans quelque chose qu’il ne souhaitait pas mais elle était si rassurante. Sa voix à lui qui pourtant ne lui plaisait pas de prime abord, elle lui disait qu’elle avait un certain pouvoir érotique, qu’elle aimait son timbre, qu’il devait se faire confiance, que c’était un atout pour lui et pas un handicap.

Et puis, après pratiquement une heure de palabres. Un blanc, un grand blanc. Ah non, ça n’allait pas prendre ce tour- là, où chacun est si gêné que… Dans une relation non- virtuelle, c’est à ce moment qu’on se regarde les yeux dans les yeux en essayant de décrypter ce que l’autre pense, jusqu’où il a l’intention d’engager les choses même si ce n’est qu’à court terme. Mais ici, au téléphone, c’était tout différent.

Imperceptiblement, il l’entendit respirer plus fort, comme si sa bouche à elle était juste à côté de son oreille à lui, timidement, lentement. Elle jouait de son souffle. Plus profond, toujours plus profond. Elle ne disait rien. Elle l’écoutait. Ce qu’il disait à présent avait l’air de lui plaire. Il lui parlait de ce qu’il lui ferait, de la manière dont il s’occuperait de son bouton, de son sexe tout entier, du trajet que sa langue effectuerait pour la mener au plaisir. Ses soupirs à elle se firent plus intenses.

« Vous sentez mes doigts ? ». Sa question resta sans réponse. Bien sûr qu’elle devait les sentir. Il avait commencé par lui serrer un peu le cou, s’était attardé sur sa nuque. A présent, ils étaient dans son dos, descendaient, s’arrêtant à chaque vertèbre comme pour les compter. Elle se sentait frissonner, trembler. Ce que c’était bon. Ah, il avait l’art et la manière !

Il continua « la raie de vos fesses, maintenant : je salive mes doigts ». Ses doigts à elle, s’activaient sur son clitoris. Elle ne disait toujours rien mais le plaisir était intense. Elle avait banni l’usage de sextoys dans ce genre d’échange. Elle préférait se concentrer sur les mots de son partenaire et sur ses désirs à lui plutôt que le fait obligatoire de son orgasme à elle. Elle y arriverait, de toute manière…

« Mes doigts s’insinuent dans votre intimité ». Ce qu’il se trouvait bon. Elle devait prendre son pied. D’ailleurs, à un moment, elle avait pu, tout de même, prononcer quelques mots. Ils étaient étranglés, à la limite de l’audible. « je vais jouir, Jean ».

Il en rajouta « J’ai envie de votre cul ». Sa main à elle, trempée, s’agitait frénétiquement. Elle se sentait venir. Ce fut très léger, vraiment très léger. Un murmure, comme si sa voix était étouffée par un oreiller. Et puis, des petits sanglots… des larmes. C’était touchant, tendre à la fois. Excitant, il ne le savait pas trop. C’était la première fois qu’il était confronté à cela. Pas de grands débordements. Pas de cris sauvages. Juste du plaisir très doux. Peut- être était- ce fini ? Peut- être allait- elle lui dire que c’était bon comme ça, qu’on arrêtait tout ? Et lui là- dedans ? Bien sûr, ce qu’il avait entendu de cette histoire de soumission qu’elle lui avait enregistrée avait eu un certain pouvoir excitant sur lui mais il lui en fallait davantage pour décharger, tout de même…

« Encore, Jean, s’il vous plait… ». Bon, ben, ok, on va régaler la demoiselle qui visiblement n’a pas eu sa dose. Il en était assez content. Il se disait que même si elle avait joui, son heure à lui n’était pas encore venue mais que cela ne saurait tarder. A quoi cela aurait- il servi qu’il lui demande de parler à son tour : elle n’en avait vraiment pas la capacité tant elle était toujours excitée.

« je trempe le lit ». Il y eut un bruit un peu sourd, un tiroir qu’on ouvre, puis, à nouveau son souffle à elle. Jusqu’à présent, ce qu’il encourageait, c’était le plaisir qu’il lui procurait. Pour passer à la vitesse supérieure, il fallait qu’il prenne les choses en main, plutôt « la » chose. Il commença donc de se masturber tout en continuant de lui parler. C’était comme une mélopée. Certains mots étaient incompréhensibles parce que son désir commençait à monter vraiment. Ce qui était important, c’était ce qu’il y avait entre les mots : les souffles, les silences, les grognements et surtout, le bruit de sa main appliquant des va-et-vient très lents sur son sexe. Il s’imaginait entre ses fesses, à l’entrée de son cul, qu’il était brutal, la forçant presque. Elle en perdait son souffle. Il la sentait flageolante. Il l’imaginait dodeliner de la tête. Elle devait être belle dans le plaisir. Les yeux fermés, les lèvres un peu entrouvertes et toujours la main, cajolant ce petit pois juste au- dessus de sa fente.

« Je reviens… Ne vous arrêtez surtout pas ». Cela l’excita davantage encore : il se voyait derrière elle, la pénétrant avec fermeté, écartant ses chairs et la labourant ensuite. Ses mains sur ses hanches à elle, il faisait onduler son bassin, collé à ses fesses en une danse de plus en plus rapide.

Sa bouche au creux de son cou, il lui chuchotait des « je vous défonce, rhaaaa, ce que vous aimez ma bite… ». A un moment, leurs souffles se joignirent : il n’y eut plus que râles, orgasmes simultanés, jouissances conjointes. Il l’entendit pleurer vraiment puis se ressaisir et lui dire merci.

Comment était- il possible que celle dont la voix le charmait et l’excitait tellement puisse la perdre de manière aussi définitive. Elle n’avait, en fait, rien dit. Il pensait qu’elle allait le provoquer, le caresser de son organe avec désinvolture et ingéniosité mais finalement, c’était lui qui avait fait tout le travail… Il n’était pas déçu, non, puisqu’il avait une furieuse envie de la rencontrer et qu’il mettrait tout en œuvre pour que cela se passe. Il attendrait donc, il ne lui restait que quelques jours à patienter.

* *

Et voilà, on en était là… Elle, dans cet espace minuscule où on avait installé une table haute recouverte d’un tissu rose pour les orateurs du jour. Lui, dans le fond de l’espace réservé aux conférences, debout également, pour s’éclipser discrètement par l’escalier en colimaçon menant au rez- de- chaussée s’il se sentait mal à l’aise. L’était- il ? Non, il ne le pensait pas. Il avait beaucoup réfléchi ces jours derniers. Ok, cette « expérience téléphonique » avait été très agréable mais il n’avait pas à cœur de poursuivre leurs échanges de cette manière. Il s’était senti comme un besoin de la dominer, d’en faire une soumise. Elle était trop pétrie de bons sentiments pour cela, trop « innocente ». Il s’en serait voulu de dévoyer de la sorte quelqu’un ne faisant pas partie de ce monde- là.

Ils se regardaient à présent. Ils s’étaient reconnus et leurs yeux ne se quittaient pas. Elle lui souriait avec ce petit air coquin, mi- amusé, mi- hésitant. Serait- ce trop en attendre de lui si elle manifestait une certaine gaucherie dans l’espoir qu’il lui prêterait sa main ? Il comprit. La salle se vidait petit à petit, les derniers auditeurs le bousculant un peu pour rejoindre le bar, un étage plus haut. Il s’avança tendant la main pour lui venir en aide. La fin de cet escalier avait quelque chose de périlleux. Elle rosissait. Avec mille précautions, elle le rejoignit, mesurant ses pas et fixant ses doigts comme une bouée de sauvetage. Une bouffée de roses chatouilla délicatement les narines de Jean. Il eut un petit sourire rêveur, se souvenant avec émotion et un peu d’excitation que l’odeur corporelle de la lectrice, c’était ça : de la rose.

« Je vous offre un verre ?

Avec plaisir.

Allons nous installer un peu plus haut, nous serons tranquilles pour bavarder. »

Après l’escalier de pierre en colimaçon dans le fond de la « salle de conférence », il y en avait un autre, dont les marches étaient recouvertes de parquet, pour rejoindre un endroit très cosy au 1er étage. Elle le précédait, tirant inutilement sur sa jupe pour l’obliger à couvrir davantage ses jolies cuisses. Arrivés près d’une table basse, d’un canapé et de deux sièges y faisant face, il recula l’un d’eux de manière galante pour qu’elle puisse s’y installer et prit place en face d’elle. Ils se regardaient, gênés d’être en présence l’un de l’autre, de manière amicale alors que quelques jours auparavant, ils avaient pris leur pied par téléphone interposé.

« Alors, ce verre ? Un cocktail ?

- Avec alcool, oui… Merci. »

Jean la quitta quelques instants pour passer commande au bar et après avoir déposé une eau plate et un mojito sur la table les séparant, s’était rassis face à elle. Les présentations, même s’ils se connaissaient, s’imposaient tout de même. Il lui tendit la main

« Arthur.

- La « voix »

- Amis ?

- Votre amireuse ? »

Leurs yeux pétillèrent. Ils savaient qu’un nouveau chemin s’offrait à eux.

Comme un parfum de soufre dans lequel il n’y aurait que du plaisir : éphémère, furtif, mais profond, intense dans lequel aucun ne souffre.


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