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Autosexualité

Hésitante, je pousse la poignée de porte devant laquelle m’a laissé l’assistante et découvre une salle sombre, seulement éclairée du halo de lumière qui dessine ma silhouette sur le sol. De ce reflet, je distingue des éléments que je connais déjà : le bureau, situé devant une étagère remplie de traités de psychologie et de classeurs de comptabilité, collée au mur voisin de la porte. Divers tableaux, tests de Rorschach et autres éléments de décor soigneusement choisis pour stimuler le patient, le questionner en retour s’il vient à souligner la présence dudit objet. Et dans le fond, un canapé confortable, voisin d’un fauteuil pour une personne où, discrète, la silhouette féminine m’attend déjà dans l’ombre.

— « Entrez. » ordonne-t-elle avec calme. J’avance mes talons d’un pas et presse la porte à sa fermeture par appui lent de mon fessier jusqu’à entendre le déclic. Immergée dans l’obscurité, je laisse le bruit de mes semelles sur le carrelage déclarer mon approche avant qu’ils ne finissent dans le feutré d’un tapis quelconque. Lorsque la lumière fut, c’était pour éblouir le décolleté de mon chemisier blanc, la courbe de ma jupe noire et la silhouette suggestive de mon corps penché pour atteindre le cordon de cette liseuse qui n’éclaire que le canapé, dévoilant seulement les jambes fines et croisées de mon interlocutrice. Sans lui réclamer davantage d’invitations, je me retourne et m’assieds dans le canapé, puis ôte mes souliers afin d’étendre mes jambes, m’allonger confortablement à l’instar de n’importe quel patient, me bercer dans cette illusion protectrice que chaque élément de la pièce m’incite à croire pour mieux me confier à ma thérapeute. Cela éveille aussi d’autres sentiments en moi, la confiance et le confort.

— « Comment vous sentez-vous, aujourd’hui, Emily ? », m’interrogea la voix dans le noir.

— « Torride. Et vous ? » lui répondis-je sans hésiter, le sourire espiègle au bord de mes lèvres rouge passion. J’adorais provoquer. Nos échanges reposaient souvent sur des élans francs de ma part et des amortis sobres de la sienne. Certains étaient parfois moins “sobres”, cependant.

— « Je me porte bien, merci. Lors de la dernière séance, nous évoquions votre comportement de harcèlement sexuel dont vous faites preuve face à autrui, à vos collègues, nous avons notamment évoqué la symbolique du code vestimentaire et je vous avais demandé d’essayer de porter des vêtements moins provocants, plus formels, afin d’observer autour de vous le comportement que les autres pouvaient avoir en vous adressant la parole, le changement de ce regard posé sur votre image publique. Mais à voir cette tenue dévergondée que vous arborez aujourd’hui, j’imagine que la leçon n’a pas dû grandement porter ses fruits… ? » interroge-t-elle, dogmatique et directe.

— « Ohh, tout le contraire ! Je me suis habillée comme un sac à patates et ai respecté vos exigences, docteur, pour humiliantes qu’elles soient. Simplement… Je ne pouvais me présenter devant vous avec une telle tenue sans encourir le risque de me faire gronder… N’est-ce pas ? » laissai-je de nouveau filer avec malice tandis que mes jambes se plaisaient à se délier, se caresser l’une contre l’autre, mon regard azur chargé de défiance et de vice face à celle dont je ne pouvais contempler les iris, mais dont j’en sentais la marque sur ma peau.

— « Qu’avez-vous retiré de cette expérience ? » dit-elle, ignorant délibérément mes allusions.

— « Rien de positif, vraiment ! Tout d’abord, le regard des gens fut très difficile à supporter. Eux qui sont habitués à voir mes formes sous leurs nez, même à les guetter lorsque je me penche ou qu’ils ont l’ascendant en venant à mon bureau… La mode n’est pas encore au col roulé et bon nombre pensaient que j’avais attrapé un rhume ou pire, que je cachais une difformité, une opération quelconque ! Cela m’a fait paraître vulnérable. De plus, certains de mes collègues se sont éloignés de moi, ne m’informant plus des derniers potins et autres rumeurs. Je n’étais pas moi-même dans ces habits, docteur. J’étais morte à leurs yeux, et je ne saurai tolérer cela ! », confessai-je avec un soupçon de ton boudeur.

— « Ce que vous avez ressenti, c’est pourtant la même expérience qu’ont vos collègues jour après jour. Et ils se sentent probablement dévalorisés qu’on les considère pour leurs physiques en lieu et place du mérite de leur travail intellectuel, leurs réels accomplissements. Ne croyez-vous pas que votre entreprise aurait à gagner si vous, en tant que personne de pouvoir, mettiez en avant des performances de fond plutôt que de forme ? » attaque-t-elle franchement.

— « Parce que vous croyez que mes formes déplaisent, docteur ? », demandai-je, mutine. « Notre société est également portée sur les apparences, la beauté est une carte de visite qui ouvre bien des portes… Tenez ! J’irai jusqu’à vous proposer de les mettre en concurrence, ici-même ! Votre intellect contre ma beauté, et l’on verra qui déconcentre l’autre. Chiche ? » lançai-je avec la même franchise. Je l’entendais soupirer dans le noir, sentir où je voulais en venir, comme à chaque session.

— « Ecoutez, je suis votre thérapeute. Je suis ici pour vous soigner, non pour engager ma personne dans des défis de rhétorique qui… » Elle s’interrompit lorsque mes ongles firent céder le premier bouton de chemisier et, lorsqu’elle retrouvait une tonalité de voix, celle-ci avait baissé. « Quiii devraient infirmer ou confirmer quoi que ce soit sur des avis neutres. Vous avez vos propres avis, que je respecte. Mais ce n’est pas en défiant quiconque sur… » Le deuxième bouton était rompu et, du bout des ongles, je commençais à présenter mon joli soutien-gorge prune, bordé de dentelles affriolantes. « …le… milieu… de la séduction, que vous obtiendrez gain de cause ! Le monde ne tourne guère ainsi, Emily, il faut que vous l’appreniez, ou vous en subirez encore et toujours les fâcheuses conséquences. » Je faisais mine de ne pas avoir écouté, me mordant la lippe alors que mes doigts longent la bordure côtelée de mes bonnets, résistant très faiblement à l’envie d’un massage spontané. « Vous m’écoutez, au moins ? » Finit-elle par dire, tentant de se réaffirmer.

— « J’écoute, bien évidemment. Je trouve simplement cela injuste et… inutile dans notre société ? Les animaux ne s’embarrassent pas de telles considérations, ils s’accouplent sur base d’une envie instinctive, sans qu’aucun débat ne construise leurs choix reproducteurs. Ne peut-on… » Mon doigt remonte sur la bretelle et la chasse contre le bras, exposant le sein droit surélevé par le tissu. « …Simplement… » De même à gauche. « … Prendre ce qui nous fait envie ? Quel intérêt d’être parmi les puissants si nous devons réduire nos atouts, les cacher, les brimer parce que d’autres, mmh, n’ont pas la chance d’une nature généreuse… ? Doit-on tous être normaux, uniformes et abandonner la contemplation de la beauté ? » Des arguments que j’appuyais par la caresse de mes seins entre mes doigts, le pincement des pointes fraîchement et résolument érectiles sous le regard de ma thérapeute. Comme à chaque fois, je sais que je ne la laisse guère indifférente. Cette fois-ci, cependant, elle résiste à l’affirmer, se cache derrière ses faux-semblants. Peut-être pense-t-elle qu’à chaque fois qu’elle cède, elle encourage aussi mon vice. Sans doute répugne-t-elle à la chose. J’insiste alors. « Vous-même, vous souffrez actuellement d’un paradoxe entre ce que vous dit votre tête et ce que manifeste votre désir. Vous luttez pour préserver une palissade que vous avez construite vous-même, que vous avez choisie de croire et voulez forcer à tout-un-chacun : que le monde est égal et juste. S’il l‘est véritablement, alors, pourquoi ne choisit-on qu’un seul partenaire pour la vie, sur des poignées de relations amoureuses échouées ? Pourquoi ne repart-on qu’avec une seule personne dans une soirée remplie de monde ? Pourquoi ne permettez-vous mon comportement qu’à moi, et aucune autre de vos patientes ? Cédez à la tentation. Donnez-moi un ordre. » sifflais-je de plus en plus doucement, tentatrice. Je la sentais crispée sur sa chaise, nerveuse, le souffle court pouvait s’entendre jusqu’à mon canapé. Quand soudain…

— « Enlevez votre jupe. » retentit la voix dans l’obscurité. Hors de contrôle, je souriais, affichant ma victoire sur mes lèvres qu’un bref moment avant de regagner mon sérieux, relâcher ma poitrine et déboutonner cette jupe sur le côté, puis la faire glisser le long de mes cuisses levées avec souplesse pour offrir à ma spectatrice un autre fin morceau de tissu prune lové entre deux joues fermes et généreuses. Puis, les pieds retombent sur le canapé et, sans vergogne aucune, je les sépare, formant des triangles quelconques de mes genoux, les doigts venant rapidement gagner la texture de dentelle de mon entrecuisse dans un frottement désirable qui me laissait exprimer un soupir de tentation. J’exagérais la sensation, me cambrais à la remontée de ma caresse et soufflais de délice, laissant l’autre main jouer encore de manière hasardeuse le long de mes seins. Je dois admettre que j’adorais néanmoins cette sensation de pouvoir. Le regard d’un autre ou d’une autre sur mes formes, l’irrésistible magnétisme que je faisais de mon corps, bombardant celui qui m’observe d’adrénaline, d’un enivrement exceptionnel et érotique… C’était comme une drogue, une folie. Sans doute méritais-je ma place sur ce canapé.

— « Le tissu que vous pressez entre vos doigts est humide. » fit-elle remarquer, allant probablement quelque part avec cela avant que je ne l’interrompe.

— « Vous plairait-il de le lécher ? En connaître la saveur ? Après tout, puisque vous ne parlez plus, peut-être pourriez-vous faire plus riche usage de cette langue que vous avez bien pendue ? », narguai-je, audacieuse. Elle s’étouffa dans une fausse toux.

— « Cela irait à l’encontre de mon éthique. Je cherchais simplement à souligner que les situations d’exhibition semblent vous plaire. Est-ce une question de pouvoir ? Avoir l’ascendant sur quelqu’un est-il viscéralement lié à votre plaisir ? » fit-elle observer. Peut-être que oui, mais je savais où elle voulait en venir : reprendre le contrôle de la situation en déplaçant mon attention sur l’analyse et non l’acte lui-même, me dévoyer de mon propre plaisir juste un moment pour qu’il me paraisse absurde une fois que je reviendrai de mon bref écart de conduite, que j’aurai brisé le charme de l’excitation… Pas question !

— « Tout comme votre éthique est liée au vôtre ! Vous êtes une thérapeute et adoptez la posture de celle qui va résoudre les problèmes d’autrui sans les toucher… N’est-ce pas là, aussi, une dépendance ? » glissai-je avant qu’elle ne me coupe.

— « Je ne suis pas le sujet de cette thérapie… »

— « Mais vous en faites partie, cependant. Votre attitude peut fatalement avoir une influence sur la mienne, votre compétence curatrice est directement responsable de ma propre guérison. Seulement, mmh, comment vais-je guérir lorsque vous préférez me parler de ma culotte toute mouillée ? », lui dis-je avec de faux airs de victime. « N’êtes-vous pas vous-même en train de tenter de faire deux choses à la fois, éthique et plaisir, et de mal faire les deux ? J’aimerai tant que vous en fassiez davantage pour moi, docteur… », raillai-je avant de remonter mes doigts scrutateurs au-dessus de l’élastique pour les plonger en dessous et, dans un soupir de contentement, en perdre deux à l’intérieur de moi, commencer une lente et délicieuse masturbation de mon être sous son regard, soufflant de petits “ahh” appréciateurs qui glissent jusqu’à ses oreilles. « Alors… qu’avez-vous… à dire, docteur ? », gémis-je entre deux soupirs.

— « Enlevez votre culotte. » affirma-t-elle, vaincue une fois encore. Un ordre auquel j’obéis à moitié, accrochant le tissu de l’ongle de mon pouce et le tirant jusqu’aux genoux en laissant la toile tendue comme lien qui m’empêchait d’écarter davantage mon être tandis que je sentis ce regard invisible me pénétrer, détailler en long et en large la rosée affirmée de mes grandes lèvres qui s’écoulait sur la chair, se perdait jusqu’à l’étoile serrée avant de maculer le cuir de son canapé, se faufilant sous mes fesses discrètement. De là où elle était, elle ne pouvait rien manquer du spectacle de mes doigts qui se dévoilaient et se cachaient au creux de mon être, m’arrachant de doux gémissements à chaque intrusion, coupant un peu plus la bride de mon souffle, lequel faisait régulièrement monter et descendre ma poitrine généreuse alors que je me cambrais contre l’accoudoir du canapé, contre le coussin qui l’ornait. Lascive, je laissais ma chevelure noire dévaler le cuir, ma tête en arrière, les yeux clos pour me pincer les lèvres et augmenter la cadence de mes doigts. Je ne cachais nullement mon plaisir, au contraire, je le montrais à quelqu’un qui désirait le voir, et en tirait un frisson exhibitionniste parfaitement unique à la situation et délicieusement nécessaire. Dans l’ombre, je sens que l’on me désire. Je sens que cette illusion d’éthique ne tardera pas à s’effondrer. Mon ego est surboosté, mon corps se dandine en conséquence. Sous chaque courbe, chaque geste sensuel, une provocation, un appel à l’adoration, à l’amour de ce que je suis, un appel à exister, à la liberté et l’acceptation d’une folie dont j’ai plus que besoin pour vivre. Ces pensées précipitent mon corps. Les doigts chargent plus avidement la surface douce et sensible, la pointe de l’autre main vient masser la chair dressée que ma spectatrice adorerait pincer entre ses lèvres, frottant frénétiquement le mont de Vénus alors que mes cris s’amplifient. Respirer est de plus en plus difficile, l‘air m’étouffe à chaque entrée. Mes muscles désobéissent, se contractent. Puis, sous un hurlement exubérant de sensualité, je souille abondamment le canapé de ma thérapeute, le marque irrémédiablement de mon orgasme déchaîné et impudique… Avant de m’effondrer dans le moelleux de ce dernier, à court de souffle. La lumière me frappe soudainement le coin du visage et je tourne la tête. Dans le halo lumineux, se tient une jeune femme à lunettes, portant un tailleur et une cinquantaine bien sonnée. Alors qu’elle laisse tomber mon dossier en feuilles volantes qui glissent jusqu’à moi, je la reconnais à travers la brume floue de mon épuisement. Ma thérapeute. Je regarde le siège auquel je m’adressais dans le noir et contemple mon propre visage, marqué du même rictus arrogant et pervers que je lui adressais plus tôt, le sourire de quelqu’un qui m’a prise au piège malgré toute ma répartie psychologique pour l’en empêcher, et va se régaler de ma souffrance à venir, de ma faiblesse pour elle. Le papier collé au tapis est d’un verdict de rechute sans équivoque : “Emily T., schizophrène.”

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