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Épisode 2 : Souvenirs, souvenirs... (Southampton, septembre 1996)

Heureusement que mon neveu était là, à mes côtés. Si c’était moi qui avais décroché le téléphone, je n’aurais probablement pas compris ou même entendu grand-chose, au vu de mon grand âge. Ma mémoire est plus en plus défaillante, et si je ne portais pas cet appareil auditif à mes oreilles, je n’entendrais plus le moindre son.

Ted avait allumé la télévision après avoir raccroché. Il avait eu le responsable de l’expédition en cours et qui était déjà sur le pied de guerre, autour de l’épave du paquebot Titanic. Le paquebot, ou plutôt ce qu’il en restait, reposait à je-ne-sais quelle profondeur. Le paquebot Titanic était un magnifique transatlantique et représentait l’apogée d’un certain style où tout était (du moins, pour moi… vu mon milieu social aisé) classe et léger. C’était avant que la Première Guerre Mondiale n’éclate en 1914, et ne plonge le monde dans le sang, le chaos et l’enfer.

Pour en revenir à aujourd’hui, en 1996, en Angleterre, dans ma modeste maison pavillonnaire située à la périphérie de Londres, mon neveu Ted avait donc mis en marche la télévision et m’avait demandé de m’asseoir à ses côtés parce qu’un reportage allait être diffusé sur l’une des chaînes TV de la BBC. Un court reportage d’une poignée de minutes sur une initiative prise par quelques passionnés de bateaux et de navigation, apparemment… Ils avaient mis la main sur quelques témoignages de survivants de la tragédie du paquebot qui avait heurté un iceberg et qui avait sombré dans les eaux profondes et froides de l’Atlantique, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912. Pour moi, ce fut une plus grande tragédie que les pourtant sanglantes deux guerres mondiales, tout simplement parce que j’avais dix-huit ans à l’époque et que j’étais à bord! Je ne savais pas que de miraculeux survivants avaient parlé de leurs souvenirs. C’était censé être la traversée belle vers ce Nouveau Monde qu’étaient les États-Unis d’Amérique. La beauté du voyage et de l’inconnu a fait place à la mort et au cauchemar, au deuil. J’avais beau n’être qu’une jeune femme de dix-huit ans ; ingénue et naïve par-dessus le marché, la tragédie du naufrage du Titanic m’a bouleversé et j’étais soudainement devenue une femme, plus une jeune fille, d’un seul coup. J’y avais certes perdu le fiancé que l’on m’avait attribué, mais ça n’allait pas être un mariage d’amour. Les parents de deux parties s’étaient arrangées entre elles, avec le fiancé arrogant. Je n’avais pas mon mot à dire. J’y avais surtout perdu quelqu’un, le premier véritable homme de ma vie. Jack… Je ne pensais pas qu’on parlerait et qu’on reparlerait du Titanic, près d’un siècle plus tard. Mes souvenirs à bord du Titanic? Je les ai toujours gardés pour moi, et ils étaient seulement restés en famille.

En plein Atlantique, l’opération "Titanic 1996: le Coeur de l’Océan" a été lancée, et ainsi ont commencé les "recherches archéologiques" sous-marines sur l’épave nue et sans vie du paquebot. A la télévision, le leader de l’expédition- un jeune monsieur, d’une trentaine d’années, répondant au nom de Brock Lovett - parlait du pourquoi et du comment de l’expédition, pourquoi et comment elle avait pu voire le jour et cætera, et cætera. Ce "jeune" homme, tout sourire devant la caméra de la télévision, s’empressa d’ajouter que l’expédition avait donc déjà commencé, et que ses hommes avait même fait une première trouvaille, parmi les vestiges du bateau englouti sous les eaux. Ils avaient mis la main sur un petit coffre. Même si celui-ci a pris l’eau pendant plus de quatre-vingt ans, les types de Lovett avaient réussi à l’ouvrir de force. Comme son nom l’indique, l’expédition avait pour objectif majeur et premier de retrouver (si possible…), dans les entrailles du Titanic, ce que les amateurs, amoureux et connaisseurs de bijoux appelaient le "Coeur de l’Océan" : un magnifique diamant bleu en forme de cœur, d’une valeur inestimable.

Et quand ils ouvrirent le petit coffre, ils ne firent main basse que… sur un dessin qui n’avait pas été abîmé par le temps, même à une telle profondeur. Il représentait une jeune femme nue, allongée dans une position somme toute lascive, dans une sorte de fauteuil. La femme avait des cheveux longs, bruns. Elle était nue, de la tête aux pieds, et elle ne portait rien d’autre qu’un ravissant diamant bleu autour de son cou. Qu’elle était belle… Son regard était timide, mais celui qui l’a choisie comme modèle, a voulu la représenter sous un jour… ou bien une nuit sensuel(le).

Cette femme, elle me bouleversa. Parce que cette jeune demoiselle, c’était moi. 18 ans en 1912.

Je n’avais jamais oublié ce voyage à bord du Titanic… De par la tragédie, mais aussi parce que j’y avais découvert l’amour, le vrai amour. Mon premier amour. Ma beauté, mon innocence, Jack avait voulu les immortaliser à jamais, sur papier, avec son crayon.

Jack… Ça commence à me revenir… "Dessine-moi comme l’une de tes Françaises!" Me voilà replongée en 1912...