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Béance

Je me lève. Je ramasse ma culotte par terre et l'enfile, puis je quitte la chambre, traverse le petit séjour où traînent encore les vestiges crasseux de notre soirée et sors sur le balcon.

La nuit n'est pas vraiment froide mais un air frais court sur ma peau et je frissonne. J’allume une cigarette. Les yeux plantés au creux de la nuit, là-bas, droit devant, vers les grues, vers le large. Vers lui.

Est-ce cette brise nocturne ou mes pensées ? Mes tétons se sont tendus. Je suis presque nue sur ce balcon, à trois heures du matin, la ville dort, et l'homme avec qui j'ai fait l'amour est endormi dans la chambre derrière moi. Et pourtant, c'est encore la mémoire de sa peau à lui, loin là-bas, qui m'habite à ce moment.

Bien sûr il est plutôt doué, mon amant de quelques jours, un de plus. C'était bien ce soir. Mais...

Il s'est réveillé. Il m'appelle, je ne réponds pas. Il arrive...

Il me rejoint sur le balcon, se place dans mon dos et m'enlace. Je le laisse faire, vaguement résistante. Baisers dans le cou. Tendresse un peu forcée. Envies renaissantes. Ses mains sur mes hanches, mon ventre, qui remontent doucement, caressent et se posent sur mes seins nus. Je me cambre légèrement. Je sens son sexe enflé contre mes fesses. Il est nu. Sa peau. Ses muscles. Ses poils. Contre mon dos, mes jambes. Sa main qui glisse dans ma culotte, se faufile entre mes cuisses. Des doigts qui me fouillent. Le tissu qui tombe. Mon basculement. Ma croupe offerte, buste appuyé sur la rambarde. Et son sexe qui me pénètre. Ses mains qui saisissent mon torse, mes hanches. Mon cul, pilonné par son bassin… Nos soupirs retenus sur la ville endormie.

Et pourtant, c'est à cet autre moment que je pense, la tête tournée vers le large. A cet autre sexe entre mes chairs intimes. A ces mains plus fortes, plus violentes. A ces coups de reins qui résonnent encore en moi. A ces cris. A ses râles. A la puissance animale. Aux frissons fous. A la vague immense, longue, haute et profonde, qui me submergeait alors.

****

J’erre dans la ville. Il pleut. Quelques messages et je retrouve des amis dans un bar. Toujours les mêmes. Quelques vagues prétendants parmi eux, sans aucune chance. Alcools et rires. Jolie soirée.

Minuit. Premières scissions. On va danser ? Au port ? Seules Emma et Jo me suivent. Elles savent elles aussi ce que je cherche mais elles s'en foutent. Elles veulent s'amuser. Et avec moi, on s’amuse.

Samedi soir au port. Faune habituelle. La boîte, suffisamment petite pour qu'on la croie bondée, déverse son concentré d'hormones et de sueur jusque sur le trottoir. Bar. Piste. Banquettes. Piste. Danses et rires fous avec mes deux complices. Des types me draguent, m’offrent des verres. Mini-jupe, bas noirs, débardeur très décolleté, soutif qui fait pigeonner ma poitrine, lèvres rouge et mascara : piège si simple et si efficace. Mais je les recale tous. Emma et Jo se marrent.

Tous sauf lui. Lui qui me suit lorsque je sors fumer. Quelques mots, discussion vaguement poursuivie sur les banquettes. J'aime ses lèvres charnues, sa barbe de quelques jours, ses petites rides au coin des yeux, son petit tatouage dans le cou sous l'oreille droite, sa carrure, son assurance calme… et puis ses mains, fortes, larges et épaisses. Il fera l'affaire. Calmer cette envie qui me tenaille, qui cisaille mon bas-ventre, ce souvenir qui revient encore et encore avec la nuit, le vent, la pluie…

Collée au mur dans la ruelle derrière la boîte. Il m'embrasse. Sa langue dans ma bouche. Ses lèvres généreuses que je goûte, lèche, mordille. Son bassin contre le mien, sa jambe musculeuse qui s'avance entre mes cuisses. Ses mains sur mes hanches. Elles sont puissantes, elles me tiennent, elles me rappellent… ses mains à lui, mains burinées, mains travailleuses, mains de marin. Je sens ses paumes rugueuses sur ma peau. Sous mon blouson, le débardeur a fuit. Soutif dégrafé. Bientôt sa bouche se pose sur mes seins. Mes tétons entre ses lèvres et sa langue. Le contact de sa barbe sur ma peau sensible. Ses mains puissantes sur mes fesses, qui remontent ma jupe et les saisissent, nues, à pleines paumes, profondément. Je gémis. Il mange mon ventre. Et bientôt, enfonce son visage entre mes cuisses humides.

Quelques instants de ce plaisir juteux et puis, je le fais se relever. Alors c'est à mon tour de défaire sa ceinture. De parcourir son torse de mes doigts puis de mes lèvres, et de m'affaisser lentement vers le membre durci que je dévoile et contemple, satisfaite, avant de le saisir.

Debout. Ses mains saisissent mes cuisses. Il les écarte. Il me soulève. Je sens toute sa force, son dos tendu. Son souffle dans mon cou, ses morsures. Et son sexe dressé, au goût encore persistant sur ma langue, qui s'introduit vivement dans ma fente humide. Je le sens au plus profond de moi. Je le serre. Il me porte, me fait coulisser au rythme de sa danse. Mes seins nus frottent son torse encore habillé. Le mur râpe le bas de mon dos, mes fesses. Le sale petit crachin oblique a repris. Malgré le petit auvent de la sortie de secours de la boîte l'eau dégouline sur mon visage, coule dans mon dos et entre mes seins. Amour sale et humide. Sexe rapide et violent. Je gémis. Je mords son cou. Il laisse échapper quelques râles graves. Il me plaque, me secoue. C'est puissant et profond. Des frissons me parcourent, se rapprochent et se conjuguent.

Union sauvage. Brutale. Deux inconnus debout dans une ruelle un soir humide de fin d'automne. L'envie brute, animale. C'était lui. Il est si loin maintenant.

L'homme entre mes cuisses se décharge dans une dernière violente secousse et un râle de toute sa poitrine. Je n'ai pas joui. Presque. Je lui dis que si. Merci. C’était bien.

L'envie s’est tue, pour aujourd'hui. Mais demain ?

****

Tu es si loin. Tu ne reviendras pas. Et je ne te rejoindrai pas. Où irais-je ? Tu n'es nulle part. Mais ta peau, ta force brute, ta puissance quand tu me saisissais, me prenais, ta présence inouïe partout en moi et autour de moi quand tu m'envahissais… je les sens encore tellement. Ou plutôt… leur absence. Le manque au creux de mon ventre. L'envie… impossible à assouvir. Je cherche et je ne trouve pas.

Des corps. Des peaux. Du sexe. Des hommes qui se succèdent depuis des mois. Aucun qui te remplace.

Je suis face à la mer. Tu es là-bas, dans un autre printemps. Quelque part. J'avance, nue, dans l'eau, pour la première fois de l'année. Je me souviens de ces moments sur le sable, il y a un an. L'homme qui me regarde ce soir, assis sur les galets, qui m'a baisée, que j'ai chevauché, n'a pas réussi lui non plus à effacer cette mémoire.

Pourquoi me hantes-tu ? Pourquoi as-tu inscrit en moi, dans ma chair, dans mon ventre, ces marques indélébiles ? Pourquoi toi, qui débarquais et repartais toujours sans prévenir, que je savais insaisissable et éphémère ? Toi, aussi taiseux et ténébreux que la pluie fine et dense de novembre. Toi dont la peau, l’odeur, les gestes, la force sourde, la profondeur insondable, fascinante et terrifiante, balayaient à chaque fois mes résolutions définitives et me soumettaient à ton envie… Toi, dont je pressentais la faille brûlante sous toute cette crasse protectrice. Cette faille qui suintait lorsque toi aussi tu t'échouais, foudroyé, entre mes bras et mes cuisses. Cette béance que tu venais soigner dans nos corps à corps, dans la consolation de mes seins, mon cul, mon con. Cette fêlure que j'ai trop dévoilée... Tu t'es enfui, pour la cacher... D'où venait-elle ?

Aujourd'hui c'est moi qui suinte et soigne ma blessure entre ces mains, contre ces corps, ces bouches, ces sexes qui me prennent, qui m'envahissent et qui jamais ne m'empliront.

J'avance dans l'eau froide et trouble.

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