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Buanderie

Personne ne m'aime?

Non, ce n'est pas le cas. Je me sens si chérie, indispensable. Il y a des jours où tout le monde me veut, mais pas pour ce que moi j'aimerais donner.

Personne ne m'aime? Non, c'est faux.

Mais personne ne m'aide. Ça, c'est vrai. Non, personne ne m'aide, là, cet après-midi, dans la buanderie, pour la lessive. Les soeurs militantes me diront que c'est n'est pas à moi de la faire. Mais si je ne la fais pas, qui la fera? Et trier mes habits des siens pour ne laver que les miens, quelle idée? Je vois passer les chemises, les slips, les chaussettes infidèles –pourquoi faut-il toujours qu'il en manque une, puis qu'elle ré-apparaisse des semaines plus tard?– et tout le reste. Oh, rien de très sexy! Jamais d'odeur ni de trace suspectes: ni rouge à lèvre au col, ni capotes oubliées dans les poches, ni traces de sperme... 

Sauf une fois, sur l'une de mes rares nuisettes noires, il y avait une tache, et je me souviens d'où elle provient à chaque fois que je la lave, l'étend pour la sécher, la plie et la range. Une trace du côté droit, sous le sein: un souvenir, une envie qui ressurgit, des pensées qui me viennent rien qu'en pliant la nuisette.

C'est moi qui fait la lessive, je verrais donc tout passer. Et personne d'autre ne voit rien: aucune corrélation entre les nuisettes, que je porte pourtant rarement, et mes absences, ces soirées où je rentre plus tard.

À la cave, au sous-sol, je me trouve solitaire, à nouveau délaissée, cette fois-ci dans l'une des tâches qui, pourtant, me rebute le moins. Plier les habits est plus sensuel que vider le lave-vaisselle. Je déteste le bruit des assiettes et des verres qui s'entrechoquent. "Tu ne peux pas faire attention?" Non, je ne peux plus, car –vois-tu chéri?– le manque de sexe auquel me condamnent ta frigidité et ta paresse me conduit à une certaine nervosité. Elle se traduit par des gestes brusques et peu coordonnés. La frustration augmente ma maladresse. C'est une réaction corporelle. J'essaie de me contrôler, mais toute ma nervosité finit par ressortir. Au bout de quelques jours, j'ai besoin d'une mise à jour manuelle. Alors je me rends à la buanderie. Parfois, j'y vais même si je sais qu'il n'y a pas de lessive. Pour repasser? Non, cette corvée-là, je l'ai laissé tomber depuis si longtemps... Il repasse lui-même ses chemises. Il y a bien des choses qu'il fait lui-même, et bien mieux que moi d'ailleurs. Mais gérer la lessive, ça, c'est moi: laver, mettre à sécher, récupérer, plier, mettre dans la corbeille, remonter la corbeille, ranger. Le tout prend facilement toute la semaine et le séchage s'étale sur plusieurs jours: autant d'excuses pour aller vérifier si, enfin, tout est sec.

Et cet après-midi, je me trouve près de l'étendage rempli de ses maillots blancs, désormais secs. Lui aussi, il est sec, un peu, pas toujours, avec moi. Sommes-nous des desséchés de la vie conjugale? Désert sexuel en tout cas. Terre aride du lit commun, la chambre à coucher, tout en haut de la maison, proche du ciel et de la sainteté, la chaste étreinte conjugale alors que je n'ai pas signé pour ça. Si j'étais devenue nonne, je ferais peut-être moins souvent la lessive... je ne verrais pas passer chaque samedi sept boxers noirs parfaitement identiques, taille M, et quatorze (parfois plus, parfois moins) chaussettes grises, faciles à accoupler puisqu'elles sont rigoureusement identiques et donc compatibles. Si j'étais nonne, je devrais sûrement quand même faire la vaisselle (et bien d'autres choses) à la main. Mais je serais toujours en bonne compagnie, non? Je n'aurais pas d'attente, alors que là, en faisant ma lessive (et pas seulement), je brûle de désir.

La buanderie est une pièce propice, un peu humide. Son seul défaut est qu'il y fait un peu froid en hiver. Mais moi, j'ai chaud, et je me sens juteuse. C'est que j'ai retrouvé mon désir au travers du quotidien. Tout peut devenir une fête, une occasion de plaisir, pour qui sait s'en donner, en trouver. J'ai envie de m'en emplir, autant que possible, car j'en ai trop manqué. La chambre à lessive est mon antre de calme et de solitude. J'y vais quand je veux avoir la paix car je suis absolument certaine que personne n'y viendra m'aider, me désirer, me déranger à l'improviste, même pas des ribambelles d'enfants que nous avons choisi de ne pas faire... ça fait aussi moins d'habits à laver, faire sécher, suspendre, dé-suspendre (et ranger les pincettes bien comme il faut dans le panier) et plus de temps. L'autre jour, j'ai appris que certaines personnes aimaient se faire pincer les mamelons et d'autres parties sensuelles avec des pincettes. Mais pourquoi? L'idée me répugne profondément, mais je suis poursuivie par la volonté de savoir. J'ai pris une pincette et l'ai placée sur le bout de mon auriculaire. Mais quelle horreur! Imaginer la même pression sur la pointe sensible de mes seins généreux, quelle douleur. Rien que d'y penser me glace le sang: je frissonne dans la buanderie et retire vite la pincette. Pauvre petit doigt... Non, tout ça n'est pas pour moi... Autant, par le passé, j'ai pu détourner certains objets du quotidien avec beaucoup d'imagination, autant les pincettes resteront à leur usage premier. J'aime mieux la douceur. Je préférerais encore devoir repasser une chemise que subir ce type de pratiques, et pourtant, je déteste repasser. Je repasse rarement, à la buanderie. Cela me fait penser que je pourrais comparer le nombre de mes repassages au nombre de fois qu'il a voulu me faire l'amour l'an dernier. Et si j'amenais mes robes en lin au pressing? Il y a des tâches qu'il vaut mieux déléguer, délocaliser... et des taches que j'aimerais reproduire.

Ses maillots blancs... Il y en a cinq, bien sûr, du lundi au vendredi. Tellement prévisible. Il y a aussi le t-shirt vert foncé de samedi passé. Je les plie puis je sens que c'est le moment de faire une pause, car c'est l'heure de la lessive chaude qui attend dans la corbeille. Officiellement, c'est pour mettre la lessive que je suis là, et ramasser l'autre avant, pour faire de la place sur l'étendage. Et bien sûr, c'est aussi pour avoir la paix.

Je retire ma culotte, en coton noir biologique, et la pose dans le panier qui déborde, puis j'enfourne toute cette masse textile dans le cylindre horizontal. Je ferme la porte, j'ajoute le savon liquide écologique qui sent bon ("magnolia printanier" dit l'étiquette) dans le compartiment, et j'appuie sur le programme long, bénissant les ingénieurs et les ingénieuses qui nous ont partiellement délivrées de la tyrannie domestique. C'est parti pour 58 minutes... J'entends le bruit de l'eau qui coule dans les tuyaux pour remplir la machine. Je me tourne vers ma pile de maillots sur le meuble qui me sert de table pour le pliage. Je lève la jambe droite que je repose sur l'étagère du bas, ce qui donne à mon entre-jambe un bon angle d'ouverture. Ce meuble est conçu de façon intelligente et pratique: on peut y ranger plein de choses. J'y avais caché un tube de lubrifiant parmi les produits de pré-traitement des taches... Où est-il passé? Est-ce qu'il est tombé dessus et qu'il l'a jeté? Bon, le tube était presque vide de toutes façons. Comme pour l'adoucissant: je m'en passerai. Mais la douceur, j'ai du mal à m'en passer. La douceur des gestes qui ont amené à la tache sur la nuisette... Ma main droite passe sous ma jupe et accède directement à ma vulve, déjà humide. Non, pas besoin de lubrifiant, d'adoucissant, de stimulant, de détachant. Juste besoin d'un moment rien qu'à moi. C'est que j'ai vraiment envie de me faire du bien. J'y pense depuis ce matin, attendant le bon moment. Je me caresse doucement. Plus question de gestes brusques et désordonnés. La précision est de rigueur. L'index et le majeur passent d'avant en arrière entre mes grandes et mes petites lèvres. Puis le majeur, désormais mouillé, se pose au milieu et remonte jusque sur mon clitoris qu'il titille méthodiquement. Après quelques minutes, je repose par terre ma jambe droite et c'est l'autre qui se pose en hauteur. Je pourrais enlever la corbeille, posée sur la chaise, toute proche, et m'y asseoir, les fesses tout près du bord, et écarter les jambes, puis me pencher en arrière sur le dossier, comme la semaine passée. Mais non, je vais rester debout, mon majeur a trouvé la zone parfaite et n'en bougera pas, jusqu'à l'orgasme. Mon autre main n'est pas en reste, d'abord elle se pose sur un sein, puis sur l'autre, à travers le haut de la robe bordeaux en viscose, douce. Elle rejoint l'autre et deux doigts se placent là où ils savent, à l'entrée, à peine enfoncés, appuyant juste où il le faut sur la paroi antérieure. Les maillots blancs à plier, devant moi, disparaissent. Mes tensions aussi. Seules existent mes mains et mon sexe, et tout ce qui, en moi, remue doucement. Je repense aux moments qui ont précédé celui de la tache sur la nuisette: quelque chose de nouveau, d'inédit, bonté, lenteur intense, attention, excitation de me sentir ainsi désirée, plaisir enfin partagé. Et ce jaillissement surprenant que je n'attendais pas, là, sur la nuisette.

Le bruit de la tuyauterie s'arrête et la machine à laver, remplie d'eau à bon niveau, commence le cycle de lavage: le cylindre se met à tourner. Mon majeur, tout subtile, tourne aussi. Il y a aussi des petits cercles dans mon vagin. Dans un sens, puis dans l'autre quand la machine change de sens. L'essorage est pour dans bien longtemps. Je n'ai jamais compris pourquoi, dans certains vieux films, les femmes se font prendre sur la machine à laver. Les vibrations peut-être? De la chambre à coucher à la chambre à lessive, l'érotisme change-t-il de teneur? Ça ne m'arriverait sûrement jamais... en tout cas pas avec lui. Je me suis fait la réflexion que la machine, là où elle repose, sur un petit piédestal, serait pile à la bonne hauteur et bien assez large pour m'y coucher, les fesses tout au bord, et lui pourrait s'approcher et me pénétrer ainsi sans fatigue. Je remonterais mes jambes et accrocherais mes pieds derrière sa tête... Non, cela ne m'arriverait pas, ici, dans la buanderie... Et avec qui de toutes façons? Ce n'est plus une buanderie commune, comme celle de notre ancien l'immeuble où j'aurais pu très éventuellement me faire surprendre, lors de la demi-journée assignée à l'appartement 21b, par le vieux concierge moustachu ou, pire, par sa femme si peu commode... Non, tout cela n'aurait pas été très excitant de toutes façons. Et puis, ma machine –rien qu'à moi depuis que nous avons déménagé, plus besoin de partager– est ultramoderne: si je savais la programmer, elle pourrait même m'envoyer un message sur mon intelliphone pour m'avertir que le programme est fini. Il ne faudrait pas que je confonde l'app de la machine à laver avec celle des sextoys ultra-connectés! C'est troublant, parce que les deux marques ont des logos qui se ressemblent beaucoup. Je recevrais une notification et je m'en réjouirais... pendant quelques secondes, je pourrais imaginer que c'est quelqu'un qui pense à moi qui m'a envoyé un petit mot, quelqu'un qui prendrait volontiers plaisir à tâcher encore une autre nuisette d'une belle trace blanche, translucide et luisante sur le tissu noir. Le sperme se lave très bien. Dans les publicités pour le détergeant, on nous montre des traces de glace au chocolat, de sauce tomate, de cambouis, d'herbe, de sang même, mais jamais de sperme. Ce serait peu pertinent. Je pourrais programmer ma machine, je pourrais même lui parler... un jour, je pourrai peut-être même lui demander d'analyser les taches et de m'avertir en cas de tache de fluides non connus? Mais non, pour le moment, ma machine à laver se contente de me jouer une variation électronique sur "La lettre à Elise" à la fin... C'est déjà pas mal. J'ai du le supplier de ne pas désactiver cette fonction, de ne pas réduire au silence la machine à laver. Elle lâche son cri digitalisé, sa joie d'avoir terminé, sa satisfaction du travail accompli. Au moment où j'y pense, c'est moi qui veut chanter mon plaisir, plus bruyante que la machine. Les deux mains affairées sur et dans mon sexe, je ralentis, je respire, puis je me laisse traverser par un plaisir immense, un soulagement. Mes jambes chancellent, je ne peux pas rester debout devant l'étagère. J'ôte la corbeille et m'assied sur la chaise pour savourer ce moment où je ne suis plus tout à fait là, où l'énergie du plaisir se diffuse en moi, aidée par un cocktail d'hormones dont j'ignore la composition et qui ne fait pas de taches.

Le cadrant digital m'indique qu'il reste 42 minutes au cycle de la lessive chaude. Je viens donc d'en passer 16 à m'extraire du monde humide de la buanderie. Cela suffit... je serai moins nerveuse aujourd'hui. Et je dois encore vider le lave-vaisselle. Mais d'abord, je veux me consacrer à une autre tâche, littéraire. Vite! Je ramasse les maillots et tout le reste et les jette pèle-mêle dans la corbeille: le pliage sera pour plus tard! Là il me faut urgemment me mettre à mon clavier pour décrire ce moment de plaisir volé à une tâche domestique.

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