6 minutes de lecture

Café de leche

La terrasse du café est comble en raison de la facilité du bonheur sur l’île. On ne célèbre rien et pourtant la foule est là, bruyante et vigoureuse, cent corps en un, buvant, mangeant, ne se lassant pas de la chaleur sombre de ce samedi soir. Arrivée sur cette place déjà, je me sentais facile. En me faufilant entre les chaises comme une enfant à la découverte du monde qui l’entoure, je te cherche. Dans cette quête, mon corps se cogne parfois, à des hommes, à des femmes. Chaque accident de chair attise mon désir et fait naître une honte discrète. Car les corps exhalent aussi une moiteur vulgaire. Et cette moiteur précipite des gouttes de transpiration au creux de mes reins.

Je suis gênée d’arriver à notre rendez-vous en sueur. Je ne sais pas trop quoi dire. Alors je m’assois sans dire un mot. Il me semble que je pourrais accepter d’aller ce soir si loin que je ne saurais plus me reconnaître ainsi sous les traits d’un animal à la bouche blanchie d’écume.

Tu fais signe au serveur et lui demande deux café con leche. Tu parles pour moi. Dès qu’il s’éloigne, tu lèves ta main pour me dire que, ce soir, tu me veux muette. Il ne reste alors que mon regard presque trop vert et trop grand pour chercher le secours de ton impudeur, pour surjouer la peur. Car l’effroi feint t’excite, te donne envie de prendre encore plus, fruit et béances, sans que j’ai droit même au plus petit gémissement.

Je t’écoute la bouche entrouverte. Tu me dis que cela te plait que je sois une catin si jeune et si fière de son désir. Puis, à voix basse, tu fais le récit de nos derniers ébats, tes gestes, tes impressions, tout jusqu’au doux mouvement du sperme dans ma bouche. C’est la première fois qu’un homme me raconte mon corps, le plaisir d’y chercher la jouissance. Et la pornographie de mes souvenirs est là, achevant de me rendre glissante.

Il me semble encore être dans cette chambre d’hôtel qui donnait sur le port à ne penser à rien sinon à voir jusqu’où je pouvais aller avec toi. Je dois être honnête. Je ne cherchais en toi qu’un amant sans limite, écoeurée par la timidité de tant d’autres. Quand j’entrais dans la chambre, tu étais à demi-couvert par des draps blancs, attendant ma chair que j’étais impatiente de t’offrir. Je ne tardai à me déshabiller, laissant glisser mes vêtements à mes pieds, ma lingerie aussi. Je n’osais pas encore te regarder dans les yeux. Mon regard accompagnait simplement la dentelle et le crêpe tombant au sol. Une fois entièrement nue, je me contentais d’approcher comme une esclave blanche. Et je crois que toi, tu aimais ça, toucher ce corps offert sans contrepartie.

Cet après-midi là, tu me pris jusqu’à l’extase et l’usure. Je devais bientôt me couvrir de courbatures et de traces, celles de m’avoir serrée trop fort, celles de m’avoir trop bien frappée, c’est-à-dire en veillant à me faire mal sans que la douleur soit suffisante pour que je te demande d’arrêter. C’est moi qui t’ai demandé tout cela. C’est moi qui t’ai appris. Au début, tu as fait comme les autres. Tu as dis que tu n’avais jamais frappé une femme, que tu ne voulais pas me faire mal. J’aimais terriblement cette réserve que je voulais voir s’effondrer sous mes yeux de jeune fille. J’avais un plan pour te faire céder. Je l’accomplis minutieusement. Il me semble désormais que la cruauté dormait en toi aussi certainement que l’amour.

Ta voix n’est plus la même que lors de notre premier rendez-vous. Elle est pleine de hardiesse et de stupre. Tu me dis que tu ignores combien de temps après notre rencontre mon corps a porté les traces de nos jeux. Tu ajoutes que cette fois elles dureront plus longtemps, que peut-être elles ne s’effaceront jamais.

Je n’ai pas le temps d’avoir peur quand tu m’embrasses à pleine bouche. Tu comprends alors à quel point le désir me rend chienne jusqu’à l’imprudence. Tu murmures que je suis dans un état second, que le danger est la meilleure des eaux-de-vie, que tu aimerais que je te suce ici, au milieu de la foule. Tu connais déjà mes yeux rougis jusqu’aux larmes par le supplice d’une chair dure dans ma gorge. Tu aimerais donner cette scène en spectacle. Tu finis par avouer que tu aimerais aller plus loin encore, que tu regrettes de trop m’aimer pour me conduire jusqu’à l’évanouissement. Je t’écoute sans rien dire. J’observe toujours cette règle de silence que tu as exigé de moi en début de soirée. Je me rends compte que je ne suis pas capable de lutter contre cette envie crasse que tu viens de faire naître.

Quel geste ? Quel regard m’a trahi ? Je ne sais pas mais tu me lances : Tu es prête, suis-moi. Je me lève de ma chaise. Mes mains frôlent ma jupe plissée, ce tissu qui cache l’afflux de sang par-delà les broderies de moi. Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons dans une petite rue fraîche et silencieuse. Je réalise que n’ai aucune idée de ce que tu attends de moi.

Le dédale de la vieille ville aveugle le semblant de raison qu’il me reste. Et les jalousies nourrissent l’envie primitive d’être retenue prisonnière pour les plaisirs de toi qui n’est plus qu’une silhouette noircie par les Heures, celle d’un homme descendant une série de marches dans cette rue qui descend vers la mer. Dans cette venelle où la nature existe sous forme domestiquée dans des pots faits de terre et de patience, je me mets à genoux. Dans la nuit la plus noire, la plus peuplée de désirs, tu m’ordonnes de quitter ma culotte et ma jupe. Je n’en fais rien. Tu me dis : Fais-le ou c’est moi qui m’en charge. Je ne bouge pas. Au contraire, je me relève. L’idée de ta fureur sur mon corps au sortir de l’adolescence me rend tremblante de désir. Soudain, mon dos heurte violemment le mur de la maison blanchie à la chaux vers laquelle je me trouvais. Ton souffle vulgaire repose sur mon épaule pendant que tu cherches comment ma jupe se retire. En quelques minutes, je me retrouve à demi dénudée, plus femelle qu’à aucun autre moment de ma vie. Tu sembles scruter mon visage pour y trouver quelques vérités. Je sais désormais que je ne peux pas être plus offerte que quand je suis indocile. Mon regard rieur t’invite à l’outrage. Le bruit aquatique de tes doigts nombreux en moi semble résonner dans cette rue déserte. J’aime tes doigts autant que ta verge. Peut-être plus.

D’un main, tu me tiens la gorge. De l’autre, tu cherches à mettre autant de doigts que possible sans me demander à combien t’arrêter. Plus les doigts sont nombreux, plus le plaisir est certain. Je suis femelle. Je garde au fond de ma gorge les gémissements rauques que je voudrais pousser. Parfois, mes jambes se mettent à trembler et ma chatte enserre tes doigts d’un amour certain et musculeux. C’est à ce moment que tu viens plus profondément en moi, que tu ouvres la bouche comme si tu voulais avaler mon souffle ou t’étonner de ce que je peux prendre dans cet endroit sacral. Soudain, tu retires tes doigts et ma jupe retombe sur mes cuisses. Ta main autour de mon cou se desserre. Tu dis avoir entendu quelques bruits près de nous. Une fenêtre ou un volet puis une voix de femme. Notre regard parcourt les balcons ; certains sont vides, d’autres remplis de cactus, d’autres enfin sont envahis par un léger drap blanc qui flotte avec une innocence certaine. Tous sont déserts. La voix ne vient pas d’ici.

Tu finis par dire que tu as sûrement rêvé cette voix. Le bruit du vent peut-être. Je voudrais te demander ce que l’on fait maintenant. Savoir si l’on continue jusqu’à la saillie. Tu craches : A genoux. J’obéis. Les pavés sont tièdes et poussiéreux. Ta queue est dure. Je me laisse être baveuse. J’aime cette main sur mon crâne qui m’encourage. Vas-y, chienne.

Je m’étouffe de toi. J’oublie la réalité dernière jusqu’à devoir reprendre mon souffle pendant quelques minutes. C’est moi toute seule qui me suis privée d’air. Avec plus de férocité encore que lorsque tu cherches à m’étouffer. Tu as rapidement peur de me faire mal. Moi, je n’ai pas peur, je reste sans respirer jusqu’à l’insoutenable, jusqu’à devenir gluante et primitive. Je deviens alors incapable de m’occuper de ton corps, me laissant au plaisir, défoncée comme une opiomane.

Tu me regardes respirer avec difficulté et tu te caresses devant moi. Tu connais ma folie. Quand je reprends mes esprits, je m’avance pour prendre en bouche ton gland écarlate mais tu me gardes éloignée. Tu me dis de m’asseoir. Je prends appui contre le mur et offre ma corolle à ton regard. Touche-toi. J’obtempère. Le silence est total. Nous sommes désormais certain que la voix de femme n’a jamais existé. On s’abandonne à l’exposé de nos chairs. En vérité, un peu plus loin, dans une morceau imparfait de pénombre, une femme nous observe et jalouse nos jeux. Elle nous rejoindra bientôt.