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Épisode 3 : Natures vives

C’était donc la deuxième fois que quatre hommes nous rejoignaient… En tant que couple, nous avions quelque chose d’étrange, j’en suis consciente. Moi, la cinquantaine épanouie, et mon mari, du même âge, qui restait dans l’ombre mais ne perdait pas une miette du spectacle engendré par la lecture que je faisais à cette petite assemblée…

Cette fois, la pièce dans laquelle aurait lieu ce moment était située au domicile d’un des auditeurs. C’était une vaste demeure. L’homme était marié mais était- ce important pour la suite ? Non, sans doute pas. Une bibliothèque était son domaine. Des meubles acajou, un petit fauteuil bas, une table avec une liseuse. D’autres sièges et d’autres tables basses pour que les auditeurs puissent siroter tranquillement un verre de vin ou d’alcool fort en m’écoutant. Cela avait sans doute été amené exprès pour l’occasion.

C’était mon mari qui avait proposé à notre hôte quelques temps auparavant d’organiser une petite « séance de lecture ». Il avait suggéré une mise en scène cadrant avec ses fantasmes à lui… Les auditeurs arriveraient vers 19h30 et la lecture commencerait un quart d’heure plus tard. Comme la première fois, le public devrait être composé d’un très jeune homme, de deux autres un peu plus âgés et d’un dernier de son âge à lui. Les hommes ne pourraient me toucher sauf si j’en manifestais l’envie. Mon époux ne serait pas assis auprès d’eux mais en retrait : il voulait pouvoir observer la petite assistance sans faire figure de voyeur… Ce fut notre hôte qui se chargerait de trouver les trois autres invités.

La pièce était à peine éclairée. Les hommes plus jeunes furent installés par le propriétaire des lieux. À la demande mon conjoint, le benjamin fut placé à la gauche du fauteuil dans lequel je serai installée, face à moi, et les deux autres devant moi. Il prit lui- même place à droite. Mon mari, quant à lui, avait un siège derrière le mien. Il ne pouvait me voir. Ce qui l’intéressait, c’était le regard et les excitations des autres hommes.

Quand chacun fut installé confortablement, un verre d’alcool servi, je commençai. J’avais choisi un texte parlant de candaulisme, thème cher à mon époux.

« J’ai vu les regards que tu lui jetais… Allez, avoue, tu le voudrais dans ton lit, non ? »

Depuis quelques temps, c’était devenu leur « petite marotte ». Elle craquait complètement pour les hommes plus jeunes qu’elle. Elle ne leur proposait rien, non. Elle attendait que lui, son mari, le fasse pour elle. Enfin, il serait plus exact de dire « pour lui ». Cela le faisait fantasmer aussi : il les imaginait de manière très nette. Il rêvait de les surprendre en pleins ébats. Il les photographierait et ensuite, quand il serait seul, il pourrait regarder les clichés sur lesquels elle serait à l’abandon, offerte à un jeune mâle un peu naïf qui serait enchanté de l’aubaine…

« Il te plait, non ? »

Elle esquissa une petite moue, mi- sérieuse, mi- rieuse. Évidemment. Elle pensait pareil. Il avait l’air timide, juste ce qu’il fallait.

Dans l’assistance, il y eut des sourires discrets. Surtout du côté du jeune homme. Il faut avouer que celui- ci riait plutôt jaune… Je continuai.

« Quel plan machiavélique as- tu encore prévu ? lui demanda- t- elle.

- Oh, c’est tout simple. Il est au cours photo avec moi. Tu sais, j’ai un peu fouiné. Il suffit de lui proposer de nous retrouver au Salon de la Photo qui a lieu dans quelques temps. Lui, il est « intéressé par l’événement ». Et puis…

- On laissera les choses se faire ?

- On aidera un peu, s’il le faut… »

Comme la fois précédente, j’avais revêtu une robe bleue. Celle- ci était plus ajustée et plus décolletée que l’autre. J’étais jambes nues. Sous la robe, juste un soutien- gorge. Je m’étais épilée très soigneusement. Les regards des hommes me faisant face étaient intéressés et un peu gourmands mais jusqu’ici, aucun débordement.

Une file d’amateurs de techniques photographiques s’allongeait devant le bâtiment rénové près du canal. Une majorité d’hommes. Les femmes, peu nombreuses, accompagnaient leur conjoint, leur ami… C’est là que le couple retrouva le jeune homme. Le mari lui fit un signe de la main et le monsieur les rejoignit, un grand sourire aux lèvres.

« Je vais prendre les entrées. Attendez- moi là… ». Cela permettrait à l’épouse et à leur « invité » de faire plus amplement connaissance. Oui, ils s’étaient déjà croisés mais ils n’avaient jamais eu l’occasion de se parler vraiment. Le sentant un peu sur la réserve, elle lui lança

« Alors, vous préparez quoi comme travail de fin d’études ? »

Timidement, sans oser la regarder vraiment, il bredouilla que cela concernait les natures mortes : il voulait mettre en rapport des choses bien vivantes et d’autres totalement figées. Elle ne comprenait pas exactement de quoi il s’agissait. Il ajouta

« Vous voyez, un bouquet de fleurs mortes dans un vase et le visage d’une jeune femme le respirant avec envie… Bien sûr qu’un bouquet pareil, ça ne doit pas sentir très bon… Mais elle, elle se délecte… »

C’est vrai, c’était étrange, un peu surréaliste, mais dans le fond, cela ne manquait pas d’imagination…

Quand les choses allaient- elles commencer ? se demandaient les invités. Mon mari, en retrait, souriait à présent. Ah… j’avais le don de provoquer le suspens.


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