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Confitures

J'entre dans le jardin et tout de suite je t'aperçois, juchée sur ton escabeau... non, tu ne tomberas pas. Je sais que tu es prudente. Tu es d'ailleurs sûrement la femme la plus prudente que je connaisse, et la plus prude en apparence aussi, mais je sais bien qu'en privé tu te montres à l'opposé de la pudibonderie. D'ailleurs, je me demande si, aujourd'hui, tu as daigné mettre une culotte. Comme à ton habitude, pas de soutien-gorge, mais ça, ça ne me choque plus... À travers ton maillot, je peux contempler les formes primordiales de tes seins hors de toutes contraintes. N'est-ce qu'une impression, ou sont-ils redevenus un peu plus fermes depuis que tu as cessé de les enfermer tout le jour dans ce que tu appelles leurs prisons de dentelles? Ta jupe descend jusqu'à tes genoux. Elle laisse deviner, sans les révéler, tes cuisses que j'aime embrasser à l'intérieur, douces, fraîches parfois, si agréables sous mes lèvres quand, à ma demande, tu écartes tes jambes en soupirant. Il suffit que je te mette à l'aise, que je sache tenir l'espace pour nous, que je m'assure que nous ne serons pas épiés, dérangés, surpris... et là, tu te révèles dans toute ta splendeur féminine, dans tout ce que je désire de ta douceur.

Tu es belle, là, sur ton escabeau, de dos, tes cheveux bruns, retenus par un bandeau noir, descendant jusqu'à tes épaules. Tu ne m'entends pas venir. Je fais un peu de bruit pour annoncer ma présence et ne pas te faire sursauter. Tu te retournes à moitié et me souris, mais ne descends pas pour autant m'embrasser. Tu tends les bras encore plus haut pour te saisir des dernières amélanches qui te narguent, juste au-dessus de ta tête. Au sol, ton panier est prêt à déborder : la cueillette a été bonne et, comme souvent, tu as été efficace. Il faut dire que l'arbre a produit énormément cet été. Tu me donnes ton petit récipent et me pries d'en verser le contenu dans le panier. Ceci fait, tu me défies et me préviens que tu vas sauter, directement depuis la plus haute marche de l'escabeau, dans mes bras. Je les ouvre pour te recevoir, toi et tes baisers. Tout autour de ta bouche, je sens les traces du jus des baies. Après un long baiser et les frissons créés par le contact de tes mains un peu poisseuses sur mon cou, tu me tiens tout une théorie basée sur les nombreux grimoires que tu as lus cet été: tu dessines des liens audacieux entre sexualité féminine, cycles lunaires, le paléolithique, les fameux chasseurs-cueilleurs –ou, tu insistes, les cueilleuses– l'ingéniosité des femmes, la virilité des hommes, la nécessité de l'agriculture et l'expérience quasi-mystique de l'abondance de la Nature que tu as cru vivre pendant cette heure où tu viens de cueillir au moins cinq livres de baies de Saskatoon. Et tout ce condensé d'énergie et de vitalité se passe là, dans ton jardin, à quelques mètres de la maison. Bientôt, tu écriras toi aussi sur tous ces thèmes. Je ne te lirai pas, non, même si tu insistes, car je n'entends rien à ces choses, et je préfère les travaux pratiques que tu me proposes pour me reconnecter à moi-même et, mieux encore, à toi... et peut-être même parfois à une Tierce Présence qui nous dépasse lorsque nous sommes en communion.

Je porte l'escabeau tandis que tu te saisis du panier. Tu m'emmènes dans ta cuisine. J'aime pénétrer chez toi, prémices à d'autres entrées, à d'autres accès auxquels tu me convies. Nous entrons par la porte de derrière et, alors que je tente de te saisir pour t'enlacer encore, tu me rappelles que je suis là pour t'aider à faire les confitures. Avant tout. C'est vrai, je l'aurais presque oublié. Comme la semaine dernière, et celle d'avant aussi, j'ai promis de te servir de main d'oeuvre cet après-midi, tandis que ce soir ce sont d'autres délices que je mettrai en oeuvre, avec mes mains et d'autres partie de mon corps. Du moins, je l'espère. Il y a deux semaines, c'étaient les framboises... Nous avons joué à enfoncer les plus grosses au bout de tes petits orteils pour que je les dévore. Puis, samedi passé, c'était au tour des abricots qui étaient trop mûrs et dont il a fallu faire quelque chose, vite, là, maintenant... Et à chaque fois je me demande: que vas-tu faire de moi? Que vas-tu faire de mon désir? Comment vas-tu le cuisiner et comment vas-tu assaisoner nos jeux? Ton sexe me rappelle parfois un abricot ouvert dont dépasserait juste un petit peu un bout du noyau.

Tu me montres comment séparer les baies de Saskatoon encore attachées à leurs tiges. Quelle tâche fastidieuse! Pourtant, pour toi, je déploie des trésors de patience. Je goûte quelques baies au passage et t'accordes raison : ces petits fruits étranges sont sucrés et délicieux et leur arôme ne ressemble à rien de ce que j'ai pu connaître dans ma vieille Europe. Tandis que je m'affaire à ma tâche, je te vois revenir avec une énorme marmite en cuivre, précieux héritage de ton arrière grand-mère que ni ta grand-mère, ni ta mère n'ont jamais utilisé. C'est toi qui l'as récupérée, cette marmite, avec tout un tas d'ustensiles d'une autre époque, mais dont tu sais te servir comme si, dans une autre vie, tu avais fait partie des Filles du Roy, de celles parties à la Nouvelle France à des fins d'épousailles... Nous y voilà, enfin presque. Un jour peut-être? Et avec la marmite en cuivre, il y avait aussi le fameux "trousseau" dont tu m'as raconté l'histoire de façon passionnée quand j'ai demandé, au matin après notre première nuit ensemble, ce que signifiait ce symbole brodé à la main sur le drap qui venait d'absorber pendant toute une nuit notre sueur et nos divers fluides mélangés. J'ai donc appris, ce matin-là, ce qu'étaient un trousseau et un monogramme. J'étais sur le point de demander si tes aïeules avaient couché dans ces draps-là quand tu as précisé que l'arrière-grand-mère en question ne les avait jamais utilisés, qu'ils étaient restés dans une caisse pour une "occasion spéciale" qui ne s'est jamais présentée. "Moi, je fais de chaque jour un jour spécial!" avais-tu ajouté avec ton accent si particulier (même quand tu jouis) en te remettant à califourchon sur mon bassin. J'ai aussi su, ce matin-là, que tu aimais bien recommencer, mais seulement après le petit déjeuner.

L'eau pour bouillir les pots est prête. Comme à chaque fois, c'est le moment où tu chantes les louanges de John Landis Mason. Les bocaux en verre et leurs couvercles sont bouillis pour tuer tous les germes. "C'est important de les stériliser!" affirmes-tu. Moi aussi, pour finir, je me suis fait stériliser, comme beaucoup parmi les amis de mon âge, dont certains ont même fêté l'événement par une party, à grand renfort de bière, de conseils pour le prochain candidat à la liberté, et de clins d’œils entendus à ceux qui ont déjà osé franchir le cap. Et pas un seul jour, pas une seule nuit passée avec toi, je n'ai regretté ma vasectomie. Depuis, je me régale de laisser jaillir mon coulis infertile, pareil au sucre glace, au fin fond de toi si je le souhaite, mais aussi parfois sur tes seins et ton dos, suivant mon imagination ou tes désirs.

Les petits remous et les bulles de l'eau autour des pots en verre me font repenser à cette nuit de l'automne passé, où nous étions restés des heures dans les bouillonnements du jacuzzi d'eau salée, au fond du jardin, connectés l'un à l'autre, par la bouche, par nos sexes dans l'eau, dans les bras l'un de l'autre, sans arriver à en sortir tellement nous étions bien. C'était la dernière fois que nous l'avons utilisé, sous les étoiles, avant de le couvrir pour la saison froide.

Avec une pince, tu sors habilement les pots et les disposes sur des linges propres en lin blanc qui faisaient aussi partie du fameux trousseau de l'arrière-grand-mère. Quand je suis avec toi, j'ai parfois l'impression d'être avec toutes les femmes depuis la nuit des temps, en leur présence et peut-être même sous leur emprise. Les reflets rosés du cuivre de la casserole me rappellent ce set de bijoux que tu portes parfois: ces longs fils en guise de pendant d'oreilles, et des chainettes assorties, entremêlées, qui se divisent ensuite astucieusement, comme un subtil macramé métallique descendant le long de ton corps. Ceux auxquels tu n'y offres pas l'accès ne voient que des fils entremêlés en collier, mais moi je sais qu'ils descendent plus bas que ton sage décolleté et qu'ils entourent tes seins, descendent jusqu'à ton nombril pour souligner ta taille... Bijou complexe et géant de chaînes tout autour de ton corps de femme libre et qui me choisis sans que je n'aie encore compris pourquoi et comment toi, tu m'enchaînes. Avant de te prendre, je dois défaire ces entrelacs et tu t'amuses à me voir perdre patience –pourtant, j'en ai beaucoup– à trouver comment dénouer ces fils cuivrés tout autour de ton cou, tes seins, ta taille et parfois même ton pubis.

Tu as mis des mitaines pour ne pas te brûler au moment de vider dans l'évier l'eau encore bouillante de la casserole. Tu y transfères alors les baies que j'ai détachées de leurs tiges et rincées puis séchées. Tu vois, j'ai bien suivi les instructions... M'aurais-tu infligé un petit coup de ta grosse cuillère en bois si je n'avais pas tout fait comme il faut? La balance est déjà tarée et il ne reste qu'à ajouter le sucre aux cinq livres de baies que je viens de peser. Cette fois-ci, pas de querelle pour savoir quel système nous allons utiliser: le métrique ou celui qui te paraît absurde, puisque tu n'as pas grandi avec, des livres et des tasses. Il suffit de verser l'entier d'un sachet de deux kilos de sucre blanc directement dans la casserole, avec le jus d'un citron. Tu tapotes le fond du sachet et j'ai envie de faire le même mouvement sur tes hanches, sur te seins aussi... je m'y essaie, mais tu m'arrêtes et me pries de rester sérieux et concentré, au moins jusqu'à ce que la cuisson soit en route.

Tu me demandes de brasser les amélanches, le citron et le sucre tandis que tu rallumes le feu. Moi, je suis déjà allumé, depuis que je t'ai vue de dos, sur l'escabeau, tendant les bras plus haut pour ta cueillette. Ton maillot s'est levé un peu et j'ai vu la peau du bas de ton dos, tes reins, à l'air, là où tu adores que je pose mes mains chaudes, surtout en hiver. Cela fait bien une heure, déjà, que j'ai envie de te prendre, que je désire ton corps doux, onctueux, mais je dois me contenter de lécher tes doigts plein de traces de fruits et de sucre. Il n'y a pas besoin de remuer le mélange constamment. Je prends le torchon et le spray de vinaigre blanc et dégage une zone propre sur le plan de travail en face de la cuisinière. Quand tu fais des recettes, la cuisine finit toujours en champ de bataille. Je déplie ensuite l'un des beaux linges en lin qui n'a probablement jamais été utilisé ainsi par l'arrière-grand-mère. J'en fais une nappe improvisée tandis que tu me regardes et devines ce qui pourrait se passer. Je brasse la confiture puis me retourne et te saisis. Te voilà assise sur le linge, sur le plan de travail, face à la cuisinière. Je sais que tu m'arrêteras avant que la mousse ne déborde, pour que je me retourne et brasse la confiture. Tu ramènes tes pieds nus au bord du plan de travail, sur la nappe improvisée, à la hauteur de te sexe. Ton dos est appuyé sur le mur. Aux alentours il y a des planches à découper, des pots avec des herbes, divers ustensiles, et même des couteaux, mais il n'y a rien à craindre. Encore un baiser, puis tu me laisses relever ta jupe. Et, comme je l'imaginais, tu ne t'es pas embarrassée de sous-vêtements. Je saisis un tabouret et m'y installes, face à toi, ma bouche à la hauteur de ton sexe... Je n'ai qu'à me voûter un peu tandis que, de plus en plus, tu te penches en arrière.

À qui veut jouir d'aile, il faut lever la cuisse... Et qui veut jouir d'elle? Qui veut la faire jouir? Moi! Moi! Je procède dans un ordre déterminé, car je connais ta recette et ne peux la manquer, même si, à chaque fois, les ingrédients varient, les proportions aussi. La seule chose qui jamais ne vient à manquer, c'est notre appétit pour cette douceur-là, ce plaisir de la vie et de la connexion à deux. D'abord mes mains sous tes fesses et mes doigts contre ta vulve, et toute la paume, puis des baisers à gauche à droite, des coups de langue quand tu commences à soupirer. Quand tu gémis, retirer la main et accéder à l'ovale vertical de tes lèvres, sans poils ou avec, jamais trop pourtant, en fonction de la saison et de l'humeur du moment. L'épilation au sucre a du passer par là récemment –voilà pourquoi le paquet était déjà entamé– car je te trouve toute lisse aujourd'hui. Ma langue de bas en haut, et puis de haut en bas, dans les petits plis, je te goûte. Et je remonte vers ton clitoris dont je commence à m'occuper plus particulièrement. Je peux sentir ton excitation, mais je sens aussi que tu ne te laisses pas complètement aller, que tu n'es pas à cent pour cent avec moi.

"Ça déborde presque! Arrête, arrête! Va la brasser!"

Voilà pourquoi. C'est que nous sommes ici pour faire la confiture. Je m'arrête et me retourne, je baisse le feu juste avant la catastrophe d'un débordement de mousse, je brasse le mélange et m'en retourne à ma recette de confiture d'orgasme. Tourner, remuer lentement. Désormais, ta jouissance ne va plus tarder. Tu as eu un peu de répit, mais je reprends de plus belle, ma langue sur ton bouton désormais gonflé, aussi gros et rond qu'une amélanche... Je l'aspire, j'enroule autour de cette baie de chair ma langue vive et gourmande. Comme l'amélanche, tu es, toi aussi, mûre et juteuse, jouissive, jouisseuse... Tes doigts de pieds, au bord de la petite nappe en lin, les orteils de ton pied droite, juste à côté du monogramme brodé, qui se crispent et soudain un cri de joie. Les instants qui suivent laissent parler ton extase. Tu me supplies ensuite de reposer toute ma paume sur ta vulve, puis tu t'assieds tout au bord du plan de travail, tu me regardes et m'ordonnes une fois encore d'aller brasser... Je m'exécute, je brasse, et je baisse un peu le feu de la cuisinière tandis que le mien est plus vif que jamais. Ça cuit à petit feu, lentement mais sûrement. Mon membre est aussi rigide que la cuillère en bois, aussi gros désormais que le pilon qui repose dans le mortier en marbre posé à côté des épices sur l'étagère. C'est toi que je désire pilonner.

Je crois être à la bonne hauteur pour te pénétrer, là, sur le plan de travail, entre le pot de basilic, le pilon et la collection d'ustensiles divers. J'entre en toi. Ton humidité est signe de ton accueil, de ton désir. Je sens tes muscles se contracter tout autour de mon pénis. Tu m'enserres, je suis pris. Je sens chaque centimètre de moi se connecter à toi. Ton regard, à ce moment-là, est profond, saisissant, comme à chaque fois, comme si tu ne comprenais toujours pas ce qui t'arrive, où je vais t'emmener, comme si chaque petit mouvement t'emportait au-delà de ces premiers plaisirs alors que notre danse intime vient à peine de commencer. Mais cette position n'est pas exactement confortable... je ne peux pas rester longtemps ainsi, sur la pointe des pieds. Je me retire, te fais descendre, et je te retourne. Tes pieds bien ancrés à la terre, sur le sol de la cuisine, si près du cœur du foyer, et tes bras posés sur le plan de travail, penchée en avant, tu t'offres à moi, le pot de basilic devant ton visage. J'aimerais, à cet instant, pouvoir me dédoubler afin d'être à la fois derrière toi, mon pénis en train de te pénétrer, et être cette plante aromatique, là, sous ton nez, pour sentir ton souffle rapide faire frémir mes feuilles, et pour te voir de tout près en train de prendre du plaisir. Car oui, enfin, je te prends, avec toute la vitalité dont je suis capable. Tes soupirs accompagnent mes mouvements réguliers. Pendant quelques minutes, nous oublions la confiture, nous bouillonnons ensemble et encore une fois tu jouis, et cette fois-ci je sens à l'intérieur ces contractions qui m'amènent, moi aussi, à la plus intense des douceurs.

J'ai bien fait de baisser le feu. La confiture est prête à être mise en pots. Pour cela, il faut un peu de concentration... En passant, nous la testons: le glucose nous redonne rapidement un peu d'énergie et le petit goût d'amande, en arrière fond, ressort bien. Il donne à la confiture d'amélanches cette saveur incomparable, même si elle me rappelle un peu celle du savon biologique intime que tu as dans ta douche. Il reste un peu de confiture au fond de la grosse casserole de cuivre, mais pas assez pour faire un pot entier. Tu la verses dans une tasse et me dit avec un air entendu qu'il y aura encore un peu de douceur au menu cette nuit. Demain matin, je repartirai avec gros pot de confiture et avec la preuve que sa consistance est parfaite, ni trop collante, ni trop liquide, coulant tout lentement, à la verticale, comme parfois d'autres fluides, entre tes seins et ton nombril.

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