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Cordialement

Cher Thomas,

Il y a deux semaines de cela, j’étais de passage chez tes parents. La dernière fois que nous y étions ensemble, j’ai oublié un sac qui, bien que d’une valeur quelconque, contenait mon top favori qui justifiait amplement mon déplacement depuis le centre-ville. De plus, c’est toujours un plaisir que d’échapper à la foule métropolitaine un moment pour m’égarer le long de ces rues paisibles où chaque voisin appelle l’autre par son prénom, où l’on se sent en sécurité, en confiance. Sans doute as-tu toi-même toujours eu un peu de cet esprit campagnard en toi, ce qui explique ta nature si… généreuse ? Soit.

Lorsque j’ai sonné, ta mère est venue m’ouvrir, bien qu’elle semblait elle-même sur le départ. Une affaire de courses ou des cours particuliers de la petite dernière, je n’ai pas bien compris. Sans doute les deux, dans le désordre. Elle me livra donc bien vite à la compagnie de ton père, une notion assez abstraite car celui-ci bricolait encore à la cave tandis qu’elle m’abandonnait. J’étais alors livrée à moi-même, pour ainsi dire seule dans cette vaste demeure qui avait vu grandir ta génération, celle de ton père et de ton grand-père avant lui. Je gravis les marches pour retrouver mon sac au pied du lit de ton ancienne chambre, celui-là même où nous avions dormi, cet été dernier. Cela me rendit nostalgique. Ces photos sur les murs, ces décorations, ces souvenirs… Je les caressais du bout des doigts, visages mis à plat derrière leurs vitres, invariablement souriants, emplis de cette candeur hypocrite que nous conservons tous et toutes sur les photos. Je m’égarais à penser que le bonheur est, au final, quelque chose de bien surfait et de fort fragile. Crois-tu que si ces photos venaient à disparaître des murs, ses habitants perdraient le souvenir du bonheur lui-même ? Non, bien sûr, de nouveaux et rares moments d’euphorie seraient aisément immortalisés, arrachés à la réalité pour être coincés sous verre, garder leur forme impérissable. Ah ! Si toute chose pouvait être aussi éternelle…

Les bruits des outils s’étaient arrêtés soudainement, suivis du pas lourd du patriarche qui remontait les escaliers pour se rendre à la cuisine. Le moment était propice pour saluer celui dont je n’étais que l’invitée sans qu’il le sache. Dévalant les escaliers, abandonnant mon sac dans l’entrée, je me précipitais dans le fond de la maison et le retrouvais le coude levé, un grand verre d’eau entre ses mains solides et massives. Un bel homme, ton père ! Grande taille, de carrure équivalente, des joues piquantes d’un pelage court et récent, mais surtout grisonnant, tout comme sa belle chevelure poivre et sel qui allait de paire avec ses beaux yeux bleus. Je lui offre mon plus beau sourire lorsqu’il me remarque avec étonnement du coin de l’œil.

— « Amélie… ? » me dit-il. Je fis un bond hors de l’encart de porte pour m’approcher et recevoir son accolade, lui faire une bise énergique avant qu’il ne me relâche raisonnablement. « Cela faisait un moment ! Qu’est-ce qui t’amène chez nous ? » s’enquit-il.

— « J’étais de passage dans le coin et je me suis dit que j’en profiterai pour récupérer mon sac. » mentis-je. Bien évidemment, le sac était dans mon intérêt, mais je ne tenais guère à dire que j’étais venue expressément pour cela, ce serait à la fois embarrassant et ridicule pour lui, d’autant que j’avais d’autres idées en tête. « Mais aussi pour venir vous dire bonjour ! Comment allez-vous ? » Et d’autres banalités. Te souviendras-tu, Thomas, de la fois où je t’avais dit que ton père arborait un regard particulier, me concernant ? J’avais remarqué que, pour la plupart des individus, c’est à peine s’il leur adresse un coup d’œil, toujours préoccupé à autre chose, à ce que font ses mains, le plus souvent. Mais à mon égard, il se faisait scrutateur. Plus d’une fois, j’avais pu sentir ses yeux bleus se perdre le long de mon cou ou… ailleurs, lorsque j’avais le dos tourné et qu’il pensait que je ne le voyais pas dans l’un ou l’autre reflet. Tu me disais que je me faisais des idées, qu’il s’intéressait à moi davantage qu’aux autres uniquement parce qu’un jour, je serai sa fille par mariage. Si tel est le cas, je me demande bien pourquoi, alors que je l’écoutais me parler du quotidien de son travail ainsi que de ce qu’il bricolait en bas, ses iris s’égaraient de nouveau sur mon t-shirt jaune et lumineux, ma mini-jupe en jean qui laissait voir plus de cuisse que de tissu, et surtout ma peau avec l’intérêt dangereux du voleur contemplant ce qu’il lui plairait bien de posséder entre ses doigts. D’ailleurs, en parlant de ça :

— « Amélie, je suis… désolé pour la conduite de Thomas et… la tournure des évènements. Il a vraiment été stupide de laisser filer quelqu’un d’aussi exceptionnel entre ses doigts. » s’excusa-t-il d’un ton sincère. Je penchais la tête et ma longue chevelure brune de l’autre côté, adoptait un masque que tu m’as appris à porter fréquemment, Thomas, celui de la tristesse et de la solitude amère. Celui des regrets et de la tourmente engendrée par la douleur. Celui que l’on efface d’un soupir las pour vite interchanger avec le masque du sourire de façade.

— « Ne vous excusez pas, ce n’est pas de votre faute. Je… regrette aussi ce qui est arrivé. Mais le passé est le passé. » balayais-je de la main sans regret, donnant l’apparence d’une personne prête à tourner la page. Puis, je fis volte-face, croisant mes coudes sur le comptoir dans un soupir d’ennui en agrippant la première chose qui me passait sous la main pour me plonger dans sa contemplation. « Ce qui va me manquer, en revanche, c’est un homme à mes côtés. » hameçonnai-je tout en sentant le coup d’œil curieux de mon poisson glisser non pas le long de l’asticot qui se tortillait sur le crochet, mais bien remonter le long de ma ligne pour apprécier le spectacle de ma pose suggestivement penchée sous le soleil qui envahissait la cuisine par le jardin.

— « Un homme ? » reprit-il, accompagné d’un petit rire, « Je ne doute pas que tu trouves chaussure à ton pied, allons ! Est-ce bien urgent de te précipiter dans une nouvelle relation ? » Je tournais la tête vers la sienne, par-dessus mon épaule. Mes émeraudes dans ses saphirs, j’étayais mes désirs :

— « N’est-ce pas là un peu hypocrite à dire, monsieur ? Sauf votre respect, vous êtes marié. Et je gage que, pour rien au monde, vous ne souhaitez retrouver l’inconfort de vous éveiller seul le matin ou vous coucher seul le soir, le silence autour de vous lorsque vous riez devant quelque chose à la télévision et souhaitez le partager d’urgence, vous parler à vous-même dans le miroir qui ne reflète que votre solitude inaltérable et triste… Sans parler même du plaisir physique. »

— « Physique… ? » embraya-t-il, probablement incertain de vouloir que la conversation dévie sur les besoins charnels de l’ex’ de son fils, mais je ne le laisserai pas filer aussi aisément ! Sans attendre, je me tournais vers lui et venais dans ses bras, prenant ses mains pour les poser sur mes hanches, les yeux emplis de peine levés vers son visage rude et embarrassé :

— « Oui, physique. Je suis dans la fleur de l’âge, une période où l’on déborde d’énergie, où l’on… éprouve le besoin de toucher et d’être touchée, d’acquérir de l’expérience ! Mais ce n’est guère auprès d’étudiants que je vais la trouver, les garçons de mon âge sont d’une forte immaturité ! Ce qui sauve Thomas est sans doute l’éducation qu’un homme tel que vous a pu lui fournir, j’imagine ? » Mes yeux se posent sur les contours sinueux qu’empruntent mes mains sur sa chemise chaude, au tissu légèrement moite, vestige de son labeur en cave. Sous la fine pellicule de fabrique textile, j’enviais déjà le contact de sa chair, l’imaginais avec fascination. « Un homme aussi respectable que respectueux, d’un corps d’athlète au repos de sa carrière passée, mais encore vigoureux et fougueux sous les apparences. Un homme bricoleur, qui fait plier la matière à sa volonté, la soumet parfois avec douceur, parfois avec brutalité. Un homme… qui doit plaire à sa femme chaque soir, et faire bien des envieuses. Mh ? » conclus-je, relevant un sourire affirmé sous ses yeux vigilants. Ton pauvre père n’avait jamais semblé aussi confus. Ses hanches voulaient reculer, mais ses mains demeuraient fermes sur la courbe de mon bassin. Au fond de ses iris, je sentais la lutte entre la raison familiale et la folie qu’il aurait de refuser ce qui lui est servi sur un plateau, une gourmandise, un écart de régime pour une personne simple qui y aurait été contraint par avis médical, non par choix. Car quel homme choisit sciemment la monogamie, n’est-ce pas, Thomas ?

— « Amélie, je… C’est très flatteur, mais je… Enfin… Je comprends ton point de vue. Cependant… », balbutiait-il à la recherche de la bonne prise de position. C’était adorable : il n’osait admettre le rentre-dedans que je pouvais lui faire de peur de faire erreur et d’être jugé pour cet affront et en même temps, il tentait de défendre son mariage, mais avec si peu de férocité.

— « Cependant ? », insistai-je, me pressant contre lui au moins autant qu’il désirait me fuir, et finissant par clore sa course contre le frigo.

— « C-cependant, je pense que tu- »

— « Apprenez-moi. » le coupai-je avant qu’il ne s’embourbe dans d’ennuyeuses excuses, refusant d’être ainsi déçue.

— « T’apprendre… ? Mais quoi donc ? » feint-il l’innocence. Le sourire plus aiguisé et plus tranchant, mes mains venaient trouver sa ceinture pour la défaire lourdement.

— « Ce que Thomas n’a pas dû comprendre assez pour me le dévoiler… ? Je veux goûter à la connaissance… à sa source. », revendiquai-je dans le fracas de son pantalon de travail effondré sur le carrelage de la cuisine. Il en restait sans voix et je n’avais guère besoin d’un mot de plus s’il ne souhaitait le dire. Docile, je vins m’en reposer sur les genoux, pressant mon nez contre le dernier rempart immaculé et la forme chaude dont il se fait gardien. Son parfum. Sans doute le connais-tu assez, Thomas, pour l’avoir toi-même porté partiellement. Toutefois, là où tu n’es qu’une jeune pousse, où de ta fraîcheur émerge un relent de bois vert, la sienne est aussi profonde et plus dense que les forêts séculaires. Aussi, si je prenais plaisir à te combler, c’est avec les narines intoxiquées que j’abats la dernière fortification de sa pudeur et me régale la langue d’une saveur saline et sèche, alpague son épiderme entre mes lèvres gourmandes et l’implore d’une main mobile le long de sa hanche de se taire et profiter de l’expérience. Tremblant, il l’est, certes. Il ne pouvait guère se retenir de lancer des regards à la porte d’entrée depuis le fond de la cuisine, terrifié par la menace de l’épouse qui ne risquerait pas de le surprendre de sitôt. Mais, pour castré que soit l’homme assagi par son mariage, il y a sous l’écorce une vigueur virile qui ne demandait qu’à se blottir en moi, à ce que je me l’accapare de mes doigts, que je la masse, que je lui rende vie. Elle était si lasse de ne ressentir que les mêmes expériences au quotidien, un petit coup de temps à autre, peut-être un dimanche par mois, ou deux. Toujours à la maison, jamais s’écarter du registre des positions les plus paresseuses. Peut-être même il y avait-il disette au cours de ces mois ? Penses-tu que c’est là qu’il puise toutes ses forces de bricolage ? Et si je te disais que ce beau bureau qu’il t’a confectionné de ses mains et sur lequel repose sans doute cette lettre en ce moment-même n’est autre que l’expression de son sperme enfermé qui ne demande qu’à éclore, jaillir à n’en plus finir ? Cette grimace de dégoût que tu dois arborer n’est rien en comparaison du moment où tu apprendras qu’il ne lui aura fallu que quelques minutes pour abreuver ma gorge. Oui, ma gorge. Celle-là même que je te refusais, quel délice entre les mains d’un homme plus méritant, qui a su conduire mon crâne sans m’étouffer lorsque je reprenais mon souffle ! Mais ce n’est pas tout…

À peine avait-il fini que je me redressais, me reculais contre le comptoir de cuisine pour lui offrir une vue capable de le faire repartir. Le fessier hissé sur le meuble, les talons calés sur le rebord, je retroussais la jupe jusqu’à lui présenter ma dentelle, tendue pour en détailler la forme de chaque muscle et chaque repli, une zone sombre ne laissant aucun doute sur la diligence avec laquelle il fallait me contenter, désormais. J’avais hésité à ôter le tissu pour lui, mais dans le même temps, je me remémorais ce que nous venions de vivre. Je m’étais infiltré dans cette maison et avais ouvert la porte du fauve enfermé dans la cave, le secret honteux qui dévorerait le voisinage s’il venait à s’enfuir et, avant cela, détruirait probablement son sauveur. Ses mains fermes possédèrent mes jambes, les attiraient sur ses épaules. Rieuse, je croisais les pieds derrière sa nuque, me libérais de mon t-shirt dénué de soutien-gorge et me laissais aller parmi les paquets de céréales et les bols en plastique que je repoussais de mains paresseuses. Les saphirs, à nouveau, découvraient ma chair, la gagnaient comme tant de baisers le long de mes seins qu’il ne pouvait donner, s’avançant des hanches pour glisser en moi la volonté de remuer sous son regard, de lui offrir le spectacle exquis de ma cambrure suggestive, d’un dandinement d’un bout à l’autre du meuble au rythme de ses frappes de bassin qui résonnèrent dans la cuisine de bruits mats et de soupirs lascifs. Fini, le temps des rigolades et des espiègleries ! Mes lèvres n’étaient qu’un cercle parfait transpercé de petits cris alors que je pliai sous le poids d’une épaisseur qui, il faut te le dire, ferait pâlir de jalousie la tienne, petit Thomas. Je n’y étais guère habituée avant cela, mais le serai volontiers après. Je me mordais les lèvres afin de reprendre un peu, un soupçon de maîtrise de mon intellect, de quoi former des mots pour le réclamer, quémander son prénom, l’enjoindre à se libérer pleinement, se dévoiler comme jamais il ne l’avait fait avec son épouse en vingt années de mariage et d’ennui. Sans hésitation, ferme d’un égoïsme masculin qui saurait me séduire, il me fit rouler sur le ventre et reprit des claquements de sa peau contre celles de mon postérieur, sa main puissante de charpentier accrochant ma trachée dans une douce strangulation que j’appris à craindre autant qu’à désirer. Ma gorge n’était que souffles noués et cris de plaisir. Son corps me fit redécouvrir l’amour non sous son apparence larvaire de chenille qui peut-être, éventuellement, un jour, se ferait cocon, mais sous la superbe du papillon majestueux dans le rayonnement solaire du jardin, lueur éblouissante qui maculait le carrelage d’un scintillement uniforme, percé de quelques trous là où nos fluides avaient souillé le sol, celui-là même où tu as dû ramper étant nourrisson. Et nous ne serions pas les seuls, ce jour-là. Un pot de mayonnaise avait glissé des mains de ta mère lorsqu’elle nous surprit, choquée, depuis la porte d’entrée. Trop tard, cependant. Il venait de jouir. Dans la stupéfaction la plus totale, je me redressai, enfilai mon t-shirt en longeant le couloir sans un mot et repris mon sac dans le hall d’entrée, laissant dans mon sillage les gouttes blanches de mon offense. J’arborai un sourire fier sur mes lèvres, celui que ta mère n’oublierait pas de sitôt. À peine avais-je soigneusement refermé la porte sans que l’on ne m’arrête que j’entendis la dispute commencer, un orage qui durerait sûrement quelques heures, et bien plus encore.

Si je t’écris ceci, Thomas, c’est parce que je tiens à m’assurer que tu saches pourquoi tes parents se séparent. Je ne tiens pas à ce que le moindre mensonge ne me prive de la satisfaction que j’ai pu éprouver à te faire ressentir la même douleur que tu m’as fait traverser quand tu as essayé de me tromper avec ma sœur. Sale con.

“Cordialement”,

Amélie.

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