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De feu solaire et de glace parfumée

Ahh, les vacances à la plage ! Bronzer toute la journée, étendue seins nus dans le sable. Aller nager, plonger la tête sous l’eau lorsqu’il fait trop chaud, ou encore, profiter de sports aquatiques, louer un jet-ski et bondir sur les vagues. S’amuser entre amis à se faire un volley de plage, rire et se taquiner, jouer avec des raquettes et se ramasser contre un sol mou et sans danger. Tout ça, c’est le rêve… pour les autres ! Moi, Elena, brune aux cheveux courts et yeux verts de 19 ans, ainsi que future universitaire dénuée de formes du haut de mon mètre 67, devrait bientôt me payer un logement, un minerval et tant d’autres frais de scolarité pour prendre mon envol loin de ce patelin à touristes si je veux faire quelque chose de mon avenir autre que l’hôtellerie ou tenir un bar. Mais pour cela, il me fallait un travail de vacances et, bien sûr, tout était déjà clôturé avant le printemps : Les gens ont leurs habitués, demandent à la famille des employés en premier lieu et je n’avais pas la chance d’avoir des parents aptes à engager ou me faire rentrer quelque part. Je perdais espoir et me préparais à vivre un été infernal confronté à mon manque de soutien financier sans le concours de ma meilleure amie, Abigail. Comme ce fut souvent le cas au cours de ma vie.

Laissez-moi vous dire deux mots sur Abi : C’est une franco-espagnole de 20 ans, un peu plus petite que moi, qui tient une longue, ondulante et majestueuse chevelure blonde de son père, et les courbes plantureuses de sa mère. Rien que sur ce départ, l’on peut commencer à voir où je veux en venir. Douce, gentille, toujours prête à aider les autres, quitte à se sacrifier elle-même, c’est… l’épouse parfaite, un ange parmi les mortels comme… bah, comme moi. Car moi, à l’instar de tout le monde, je ronchonne, je me méfie, je proteste, je paresse, souvent, presque tous les jours. Mais elle m’extrait toujours des embrouilles dans lesquelles je me mets, c’est notamment grâce à elle si j’ai pu avoir mon diplôme et entrer à l’université ! Si cela se reposait que sur mes compétences de concentration durant les cours et en-dehors, je vendrai des frites chez McDo pour le restant de mes jours ! Et… oui, cela va sans dire, j’ai aussi un solide “crush” pour elle, à son insu. Pourtant, elle et moi, nous parlons souvent garçons, avons connu des aventures romantiques chacune de son côté au fil de la dernière année que nous passions dans la même classe -elle bien plus que moi, forcément, elle est si parfaite que cela attire aisément la meute de mâles en rut- et pourtant… Pourtant, il y a déjà eu tant de moments où je me demandais ce que cela ferait d’embrasser cette perfection, tant métaphorique que littérale. Trois fois rien, je veux dire, mmh ? Juste des instants volés où elle regardait ailleurs et j’admirais la ligne douce de son cou, où elle me parlait et je contemplais ses lippes sucrées, où elle avait chaud et je déglutissais quand elle s’agitait le col… ce genre de choses ! Mais qu’importe, cela arrive à tout le monde lorsque l’on se fréquente trop, j’imagine ?

Je m’écarte grandement de mon propos initial, revenons sur la plage. Tous les vacanciers batifolaient avec insouciance, illuminés d’un feu solaire incandescent et je les observais morose depuis l’ombre de mon comptoir réfrigéré. Car voici le plan de sauvetage d’Abigail : elle avait réussi à convaincre la propriétaire d’un petit kiosque de bois en bord de plage qu’elle aurait bon usage non pas d’une étudiante, mais de deux, cet été. Cette propriétaire, Dannika, une trentenaire sculpturale à la longue chevelure de jais et au décolleté aussi appétissant qu’elle avait le regard dur -ce qui expliquait pourquoi elle engageait plus jeune et plus souriante qu’elle- était une femme hollandaise d’un mètre 78 qui tentait de percer sur nos côtes avec des recettes de glaces “maison” typiques de son pays d’origine : speculoos, réglisse, biscuit aux amandes, citron confit, rhum raisin… Elle tenait un style particulier dans ses créations qui plaisaient aux foules, qui changeaient de l’habituelle glace à l’eau sans saveur que vous vendent la concurrence, arborait un côté artisanal, épatant… Et les touristes adorent être surpris en vacances, surtout les enfants qui constituaient majorité de notre public. Ainsi donc, habillées d’un “uniforme” constitué d’une mini-jupe noire, d’un bikini et d’un paréo noué sous la poitrine -pour elles deux, du moins, grr!- nous abreuvions chaque jour une meute de bambins en sucreries et remplissions nos caisses de l’argent de leurs parents. Travail honnête.

Mon anecdote devrait s’arrêter ici, alors, n’est-ce pas ? Mais vous n’êtes pas venus là pour lire quelque chose d’honnête, je le sais bien…

La normalité commença à s’effriter lorsqu’au sein des enfants, vint apparaître un homme d’une quarantaine d’années, encore bien conservé quoique maigre et tout en longueur, qui commanda une “païzuri au chocolat-menthe” auprès d’Abigail avec un sourire confiant. Immédiatement, son attitude se vit transformée, gênée d’entendre pareille requête que moi-même, je ne pouvais comprendre. Elle lui répondit poliment :

— « Bien sûr, monsieur. Veuillez m’attendre derrière le kiosque. », et l’homme acquiesça tandis qu’elle disparut par la porte du fond. Il me semble important de préciser que notre kiosque possédait donc une boutique où nous évoluions derrière le comptoir avec ses glaces, et une arrière-boutique coupée de moitié par la chambre froide et disposant d’une porte d’accès extérieur réservée au personnel et aux livraisons, celle par laquelle nous ouvrions et fermions le magasin chaque jour. Lorsque nous étions seules, la patronne et moi, je m’aventurais prudemment à poser la question, ne serait-ce que par acquis de conscience professionnelle :

— « Dites… C’est quoi, une païzuri au chocolat-menthe ? » Mais, comme souvent, la patronne hollandaise amère me claqua la réponse d’un ton sec qui n’appelait guère au débat :

— « Un service spécial, dont tu ne dois pas t’occuper. Lorsqu’un client en demande, oriente-le vers Abigail, ou vers moi. C’est tout ce que tu dois savoir. » Puis, lançant un regard implicite vers trois enfants qui tendaient leurs sous en trépignant : « Tu as des clients, laisse donc Abigail s’occuper des siens et ne traîne pas ! », ce que je fis sans broncher avant que l’on ne me sonne davantage les cloches.

Comprenez-moi, ce n’est pas que je déteste Dannika, bien au contraire. Elle semble dure, mais elle me fait surtout l’impression d’une femme très professionnelle, parfois beaucoup trop. En un sens, elle me rappelle mon père, avec qui je pouvais parler d’une liste bien concise de choses, généralement autour de son travail, choses logiques, scientifiques même… mais dès qu’il était question d’émotions ou de féminité, il me regardait comme si je venais de dire une bêtise énorme et je me rétractais toute seule. Dans ces cas-là, je gardais en définitive l’interrogation pour ma mère, ou pour moi-même. Il y a des familles comme ça !

Cependant, il s’agissait d’Abigail et je ne connaissais que trop ses réactions et mimiques pour ne pas comprendre qu’il y avait un problème avec cette commande, laquelle prenait beaucoup de temps, par ailleurs ! J’avais déjà servi mes clients en herbe et elle n’était toujours pas revenue. Je trépignais de curiosité en continuant le service et elle ne revenait toujours pas. Dix minutes plus tard, j’en profitais que Dannika était aux prises avec une mère et son bébé en quête d’informations détaillées sur les allergènes potentiels de la glace “maison” pour tracer sournoisement quelques pas de retrait silencieux et entrouvrir la porte du fond. Pas grand-chose, juste de quoi glisser un œil, une oreille… Je ne fus pas déçue du voyage !

D’entrée de jeu, de voluptueux soupirs se faisaient entendre, heureusement pas assez forts pour rejoindre la clientèle malgré mon indiscrétion. Sous mon regard, se tenait la jeune blonde que je connais, qui avait ôté son haut pour porter sa poitrine opulente entre ses mains, l’agiter de haut en bas alors que, face à elle, se tenait le quarantenaire, le bermuda sur les chevilles et le sexe dressé, lové entre les seins de ma meilleure amie ! Comble de la scène de luxure indécente, une boule de glace semblait avoir été ajoutée il y a un moment déjà au sommet du décolleté, percée en son sein par le gland gonflé de ce client qui se nappait de chocolat-menthe avant de se donner aux lèvres gourmandes de la gentille jeune femme, laquelle l’embrassait sans retenue, sans même cacher sa petite langue rose qui glissait le long du frein et faisait de son mieux pour le réchauffer avant qu’il ne reparte dans le froid et ne remue davantage l’édifice. D’où j’étais, je pouvais largement imaginer la crème glacée dégouliner entre les seins et lubrifier ses actions perverses, de même que je pouvais voir quelques écoulements le long de sa chair rebondie, c’était… hypnotisant ! Je restais figée sur place, stupéfaite ! Moi qui n’avais qu’à peine osé imaginer la saveur d’un baiser avec mon amie, j’étais estomaquée par cet afflux d’informations interdites que je dérobais, voyeuse et impunie, me surprenant de ne pas regretter mon crime une seule seconde. J’avais les joues brûlantes, le bas-ventre en éruption, et je ne pouvais que continuer de me repaître visuellement de cette verge nappée de chocolat qui jaillissait avec vigueur, et du regard docile de mon amie levé vers l’homme d’âge mûr avec l’expression d’un amour sincère pour ces actions, pour la saveur qu’il lui badigeonnait sur la langue. Il n’en pouvait plus et paraissait à l’agonie sous les attentions sensuelles de mon amie, tendu de son torse nu et maigre qui dévoilait la tension des muscles d’ordinaire au repos et une giclée jaillit sur le côté droit de la joue de l’employée à l’instant-même où une claque me frappa le fessier !

— « AH ! », m’écriai-je en claquant la porte dans le réflexe destiné à cacher mes indiscrétions, me retournant pour déterminer la provenance de ce coup et finissant rapidement blottie contre le bois de la porte close, prise du désir de me faire toute, toute, toute petite. Dannika me toisait, bras croisés sous son décolleté suggestif qui semblait redoubler de sensualité alors que son regard dansait des flammes les plus vives de l’Enfer.

— « Elenaaa, que t’avais-je expressément dit de ne pas faiiire ? », grondait-elle dans ce qui m’évoquait être une belle-mère sortie d’un vieux Disney prête à me changer en grenouille pour mon indiscrétion. Ou Severus Snape dans Harry Potter. Penser à un mensonge, penser à quelque chose, vite !

— « Vous… vous saviez ? Ce… que fait Abigail ? » Bien joué ! Gagner du temps pour répondre à l’interrogation en posant une question soi-même. Cela sembla au moins désamorcer temporairement son courroux.

— « Bien évidemment ! Je le fais moi-même. Comment t’expliquer ? Sur cette plage, il n’y a pas que des enfants. Dans la démographie locale, l’on relève notamment beaucoup de parents célibataires, d’hommes de bureau ou de maris adultères. Je n’ai pas choisi ma plage au hasard, je voulais proposer ce service “secret” quiii ne me coûte qu’un peu de temps et rapporte beaucoup d‘argent. Ma future société a besoin d’un lourd départ financier et, hum, c’est flatteur, non ? Que l’on veuille de nous ainsi… Surtout pour les hommes mariés ! », sourit-elle, tentant d’adoucir la pilule.

— « Donc, vous prostituez ma meilleure amie ! », contrai-je avec brutalité, un rien hors de moi. C’est vrai ! J’en oubliais bien vite mon impair pour m’indigner de ce que j’avais pu voir et montais déjà sur mes grands chevaux, et pas seulement par crise de jalousie !

— « D’une certaine façon. Mais je ne lui ai pas demandé, cela s’est passé… autrement. »

— « Autrement… ? », interrogeai-je, me demandant quelles sornettes elle allait pouvoir me sortir pour se justifier.

— « Abigail et moi, nous… sommes amantes. Amoureusement amantes, pour être claire. » Ah. En effet, ce coup-là, je ne l’avais pas vu venir. « Tu dois être étonnée qu’elle ne t’en aie pas parlé au préalable, mais il s‘agit d’une sorte de… secret, ça aussi. Il faut que tu comprennes qu’Abigail a des penchants, disons… généreux ? »

— « Elle a toujours eu le cœur sur la main, oui, mais je ne vois pas bien ce que ça vient faire là-dedans ! », coupais-je alors que la hollandaise perdait toute contenance et semblait marcher sur des œufs.

— « Hé bien… Elle n’a pas “que” le cœur sur la main, elle aime profondément servir, être utile, donner de soi… », elle semble hésiter de nouveau à dire certains mots, puis finit par se frustrer de cette problématique et me prendre à parti, « Écoute, c’est simple : Abigail a de forts penchants pour la soumission. Et je suis moi-même une personnalité dominante. Cela restait dans un cadre privé lorsque nous nous sommes rencontrées sur cette même plage en début de saison, mais elle a rapidement voulu être auprès de moi le plus souvent possible, étant donné qu’elle allait avoir besoin de sous pour ses études… Puis, vu qu’elle est un bel ajout à l’image de ma boutique, je l’ai prise en tant qu’employée. Et, tout comme toi, elle a fini par découvrir ce que je faisais avec la clientèle plus âgée et masculine. Sur le coup, elle a fondu en larmes, non pas de jalousie -tu la connais, elle n’est jamais réellement jalouse de quoi que ce soit, elle prend plutôt sur elle-même- mais bien car je l’écartais encore de mes secrets, je ne la mettais pas au premier plan. Il est vrai que… j’ai du mal à m’ouvrir aux autres, tu l’auras certainement remarquée. Alors, je lui ai fait essayer la chose et… bon, la première fois, elle y est allée tremblante, elle paraissait morte de peur, mais elle n’a pas reculé pour autant. Lorsque ce fût fini, elle se jetait sur moi en recherche d’affection et… nous avons découvert ensemble que cela pouvait également apporter quelques… avantages… D’ailleurs, c’est elle qui a choisi le nom, “païzuri”, en référence à une pratique japonaise similaire. Moi, j’employais le mot en néerlandais et je ne sais pas si tu connais cette langue ou non, mais c’est tout sauf un nid de consonances érotiques, surtout par ici ! » J’étais soufflée de telles révélations, mais je devais tout comprendre néanmoins, cerner les détails de la situation.

— « Des avantages ? », interrogeai-je. Elle se ferma à nouveau, bras croisés.

— « Oui, bon, je ne vais pas tout te raconter de notre vie sexuelle, non plus ! Disons juste… Servir des inconnus l’excitait et, pour ma part, il n’y a rien de plus exaltant que de prêter ma soumise pour la récupérer toute brûlante au soir ? Ça et une pointe de jalousie parce que bon… Elle est mienne, quand même ! », fronça-t-elle les sourcils, les joues rougies pour la toute première fois. Je compris sans peine que par “elle est mienne”, elle voulait dire un “je l’aime” que son égo et son personnage autoritaire étouffait dans l’œuf, mais le ton lui-même l’avait trahie. Toutefois…

— « Je comprends. Bon ! Il y a des clients, hmm ? Allez, au travail ! », lâchais-je froidement avant de replonger dans le discours professionnel et servir des cornets aux autres clients qui attendaient depuis un moment. Dannika devait être surprise par ma réaction si soudaine, mais elle finit par disparaître dans l’arrière-salle une fois le quarantenaire parti, sans doute pour quelques échanges avec Abigail dont je préférais ne pas savoir la nature. Si mon amie avait été à sa place, elle aurait tout de suite senti que quelque chose n’allait pas chez moi. Et pour cause. J’étais furieuse ! Et dévastée à la fois. Ma meilleure amie ! Avec toutes les conversations que l’on peut avoir, pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ? Elle cachait au fond de soi ces désirs intimes, ces secrets… Je réalisais alors à quel point les non-dits de la sexualité peuvent être bêtes ! Ce que je ne donnerai pas pour briser ces règles de pudeur et tout connaître d’elle, immédiatement, pouvoir l’interroger à ce propos ! Mais je devrai faire comme si de rien n’était, je devrai oublier cette vision d‘elle à genoux en train de “servir” un inconnu, je devrai taire la voix en moi qui me donne envie d’évincer Dannika de sa vie et protéger mon amie ! Mais, surtout, j’en avais bien conscience, je… n’avais rien à dire sur leur affaire, amoureuse ou autre. C’était trop tard pour trouver à redire, pour objecter quoi que ce soit. Je resterai seule, isolée, car je n’ai pas pu choisir mon moment et qu’une autre a finalement pris ma place, m’a dérobé la personne qui comptait le plus pour moi. Que cela me serve de leçon ! Il ne reste plus qu’à travailler maintenant, mériter ma paie et après, je partirai dans une autre ville pour mes études, je leur laisserai faire toutes les obscénités qu’elles veulent, tiens ! Bon débarras !

Le reste de la journée s’est déroulée sans tumulte. Comme prévu, Abigail m’a demandé ce qui n’allait pas dès qu’elle m’a revu, mais Dannika l’a retenu d’en demander davantage en se doutant du scandale que je pourrai en faire et je n’ai même pas eu à répondre à sa question. Tant mieux. Je poursuivais ma journée et, au final, plus je travaillais et plus je me calmais. L’épuisement a cet effet sur une personne, il simplifie tous les coups de sang chaud et égalise les tensions. Elles se perdent alors en arrière-plan et l’on recommence à se parler, à sourire, agir comme si de rien n’était. Sous la surface, pourtant, le volcan prolonge son œuvre et creuse la roche, attendant son heure. Cela finirait par éclater, c’était inévitable. J’en avais bien conscience lorsque je fermais les yeux cette nuit-là, pour ne trouver qu’un maigre sommeil agité.

Lors de la pause de midi, le lendemain, les deux autres étaient parties s’offrir un pique-nique mignon derrière les rochers, à l’ouest de la plage. Une part de mon être était soulagée de ne pas les avoir sous le nez, l’autre fulminait de jalousie et ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce qu’il pouvait s’y produire, loin de tout regard. Vous aussi, j’imagine. Mais je fus rapidement extraite de pareilles inquiétudes lorsqu’un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, un peu timide, vint demander d’une voix nerveuse et embarrassée :

— « U-une païzuri au, euuuh, speculoos ? » Il paraissait incertain de sa propre commande, mais je rougissais bien plus que de raison pour lui demander :

— « Comment… ? »

— « Une païzuri au speculoos », confirma-t-il. « C’est bien ici pour les- »

— « Oui ! », le coupais-je, embarrassée par le sujet lui-même et redoutant qu’il en parle tout haut. « Maiiis ma patronne ou ma collègue sont absentes. Vous êtes sûr… ? », laissai-je entendre avec plus de gêne encore. Il y avait un non-dit dans tout ceci qui saute aux yeux lorsque l’on me voit : je n’ai pas réellement la poitrine d’une pin-up. Tout juste un bonnet B raisonnable que je rembourre parfois à certaines occasions, mais le maillot tout mini que je portais ne laissait guère d’illusions sur la marchandise. Toutefois, il semblait être au goût du jeune homme qui le lorgnait alors, mais je crois qu’au vu de son hésitation impatiente, tout aurait été à son goût. Il acquiesça pour confirmer son choix. «Bon, rejoignez-moi derrière le kiosque », lui dis-je, avant de poser une pancarte “on revient dans cinq minutes” sur le comptoir. J’avais le cœur qui battait dans mes tempes alors que je longeais l’arrière-boutique. J’avais accepté sans réfléchir, dans le feu du boulot, et c’était en train de me rattraper. Mais je savais bien pourquoi j’avais bondi sur l’occasion : Il n’y avait pas que les clients pour me jeter des regards hésitants sur mon physique, mes deux collègues ne s’en privaient pas non plus ! “Surtout, ne t’en occupe pas, mmh ? On peut s’en charger !” M’ouais. Autant me dire carrément en face “t’es plate comme une planche à laver, ma fille, qu’est-ce qu’un client ferait de toi ?” Hé bien, j’allais leur montrer, ce qu’un client ferait de moi, car j’avais d’autres arguments à présenter ! Non mais !

Une fois la porte ouverte, il entra, toujours aussi embarrassé d’être là, autant que je pouvais l’être moi-même. Comment aborder la chose ? Le plus difficile serait sans doute de faire le premier pas. Je lui pris la main et, pudiquement, l’approchais de ma poitrine pour qu’il la caresse, avant de lui dire :

— « Jeee… Je dois être franche, je suis nouvelle dans l’établissement et je n’ai jamais encore… rempli ce service. » Mon ton humble devait lui plaire, il arborait un petit sourire de compassion, et probablement était-il tout autant novice en la matière. « De plus, il me semble que des courbes sont…nécessaires. J’en ai fort peu, là, mais peut-être… », dis-je en déplaçant sa main active sur ma poitrine à mon fessier bien plus musclé et arrondi, « Peut-être ceci est-il plus… acceptable ? Hnf… » À la première main posée à mon initiative s’ajouta la seconde posée à la sienne pour un massage d’évaluation, accompagné de ses pouces qui, logés à la jonction de mes cuisses et de mon postérieur, remontait doucement ma jupe pour exposer ma chair. Puis, il acquiesça, alors qu’il devait sentir que mon regard prenait peur à la sensation du tissu dérobé sans mon contrôle et que mon cœur battait la chamade. Je me libérais d’une excuse polie et m’éloignais pour prendre un ravier en plastique avant de disparaître en chambre froide afin de cueillir dans un bac de plusieurs litres la boule de speculoos qu’il exigeait. De retour dans la remise, je posais la sucrerie sur une table de préparation et lui faisais dos en me blottissant à cette dernière, sous son regard inquisiteur. Sans réellement attendre ou faire de manières, je glissais un pouce sous la jupe pour quérir l’élastique de mon bas de bikini et le laisser tomber à mes chevilles, le rattrapant ensuite sur mon talon levé et le rangeant hors du chemin. Je lui lançai ensuite un regard rougissant par-dessus l’épaule et relevais la jupe jusqu’en haut de ma taille, avant d’arborer une cambrure dorsale qui mettait mon postérieur très, très en valeur. Il semblait ravi du spectacle et sa gêne allait en s’échappant, s’osant à tendre la main pour me pincer la joue de la fesse droite, m’observer de façon plus intime encore tandis que la chair penchait en sa faveur. Je sentais son regard s’insinuer en moi, plonger au tréfonds de mon corps vulnérable et, prise d’un frisson de panique, j’ajoutais :

— « S-seul le frottement est permis, mmh ? P-pas de… pénétration… d’accord ? » Il approuva à regret et je sentis ma peur se calmer. Je n’avais jamais… Pas “par là”. Et que ferais-je s’il changeait d’avis, seule et le cul à l’air ? Oh, bon sang, te voilà dans de beaux draps, Elena ! Mais il est trop tard pour reculer, maintenant qu’il t’a vue !

Sans le faire attendre, je prenais la boule de glace au creux de mes doigts et venais la déposer au sommet de la crevasse chaude, plantée sur le coccyx. C’était diablement froid ! L’on n’est pas habitués à ressentir une baisse de température glacée à un endroit si singulier. D’ordinaire, l’on fait même son possible pour se garder les fesses au chaud ! Mais très rapidement, quelque chose vint remonter le thermomètre, une forme longue, légèrement courbe comme le bois d’un arc, délicieusement brûlante et qui venait alors se frotter contre ma peau. Ses mains suaves enlaçaient mes hanches pour encourager le mouvement et je me penchais plus avant sur la table, un bras en appui sur le rebord, l’autre qui sentit vite son gland percer la boule cotonneuse entre mes doigts. La peau un rien irritée par le frottement presque sec, je laissais alors couler mes empreintes froides sur sa longueur, juste de quoi le baigner dans la crème glacée qui embaumait la pièce d’une douce odeur de biscuit, de cassonade. Cela lui plaisait, même s’il gémissait une petite protestation et commentait :

— « C’est froid… » De toute évidence, oui.

— « N’hésitez pas à vous réchauffer sur moi, en ce cas… », l’invitais-je. Ses mains se faisaient plus fermes et possessives, dès lors qu’elles y étaient invitées, ses frottements plus rapides, profitant du lubrifiant sucré pour se caresser le membre plus avidement, faisant contre froid réducteur, frictions de chaleur. Lorsqu’il se jetait dans ma main, je massais son gland du bout de mes doigts couverts de crème. La boule se décomposait sous les assauts, glissait en morceaux sur le sol, en coulées froides le long de mes fesses, de mes cuisses et gagnait même mes lèvres intimes dans un frisson polaire à me faire étouffer un couinement. C’était désirable, c’était envoûtant. J’en venais à m’imaginer ressentir cette ivresse sensuelle sur une base régulière et il y a fort à croire que ce serait totalement accommodable en guise de massage. Était-ce la sensation qui enivrait également Abigail ? Je repensais au spectacle que j’avais dérobé, sa bouche conciliante, ses seins écrasés entre ses mains, une poitrine que je n’avais qu’entr’aperçue durant toutes ces années, que j’avais vu se construire, et que je ne verrai plus jamais. Je voulais la comprendre, je voulais une explication à cette distance qu’elle avait mis entre nous. Et je réalisais alors qu’elle ne se serait pas limitée aux apparences, qu’elle en faisait davantage et acceptait cet intrus en elle, sciemment et avec dévotion. Je peux également le faire, pour la comprendre.

Lui lançant un regard empli de vice et de timidité mêlée, je repoussais doucement son gland le long de mes fesses, du bout des phalanges fraîches, et commençait à le presser contre mon entrée arrière. Je…n’avais jamais osée, et pourtant je me savais diablement sensible de cette voie-là et la seule pression de son appendice refroidi me faisait gémir. Mon client semblait perdu dans l’incompréhension : d’abord c’est interdit, puis cela ne l’est plus ? Je n’avais qu’une seule explication à donner.

— « Je… j’ai envie… s’il vous plait ? », implorai-je d’une voix lascive. Il ne fallait pas le lui dire deux fois ! Il raffermit sa prise sur mes hanches et poussa dans le sens orienté par mes doigts pour forcer mon muscle. Sentant le diamètre de son corps moelleux frayer son chemin dans le mien, je regrettai presque immédiatement l’idée, mais n’avait guère plus le temps de m’y opposer verbalement et le bois de la table m’empêchait tout recul. Il s’enfonçait, entièrement, glissant aisément avec la fluidité de sa glace au biscuit, trempant le sien en profondeur. Ma main qui servait de guide s’était lourdement abattue sur la table et je me cachais dans ma chevelure pour éviter qu’il ne me voit grimacer de douleur, partagée entre la morsure de ma lippe inférieure et la bouche bée coupée du moindre souffle. Toujours sans demander mon avis, il commença à remuer, d’abord mollement, novice de cette sensation, et puis, parce que je ne pouvais lui résister même en serrant, plus hardiment, claquant son bassin contre mes fesses, me conférant l’illusion d’une série de fessées pour châtier ma bêtise. C’était rude, dérangeant… Et en même temps, c’était si… excitant ? Les parois qu’il sillonnait et forçait, chauffaient de la même ardeur qu’ont les muscles après une forte session de sport, exception faite que cette braise de douleur attisait ma fragilité sensible. Mon corps réagissait en tremblant nerveusement, il ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait, cette sensation obsédante qui prenait possession de moi. Je finis par relâcher ma lèvre mordue à sang pour laisser fuir de petits cris de complaisance, tant pour offrir une place à la douleur contenue que pour manifester un plaisir hors de contrôle. Quant à lui, sa timidité s'effaçait, de même que nos manières d’étrangers qui se connaissent déjà bien mieux, de manière fondamentale. Ses mains remontaient le long de mes hanches et se glissaient sous le maillot pour profiter quand même de mes petits seins, les pointes pétries par ses grandes paluches, nouvelles sources de chaleur. Je ne savais plus où me mettre, ne pensant qu’à retenir vaguement mes cris de bonheur sans pour autant oser commenter d’un “c’est bon, continue”. Il abusait de la situation et tant que je n’en donnais pas l’approbation verbale, je gardais pour moi la position confortable du repli, position très hypocrite, car je le voulais, je recherchais ce plaisir que j’avais pu lire dans les yeux d’Abigail, je… je voulais être avec elle. Et j’en étais si proche, un peu comme si sa main m’était tendue en hauteur et que j’effleurais le bout de ses doigts de mes ongles sans jamais gagner prise, sans jamais gagner la traction qui me permettrait de m’extraire, de m’élever avec elle. Encore un petit moment. Encore un peu. Non. C’est hors de portée, non !

Perdue dans mes pensées, je ne vis guère le temps passer et encore moins ne sentis l’orgasme de mon partenaire. Je revenais à moi, éberluée, lorsqu’il sortit son sexe souillé, posa honteusement quelques billets sur la table et se prit une ou deux poignées de kleenex près de l’entrée du personnel pour s’essuyer avant de tout remballer d’un sursaut et lâcher un piètre :

— « Merci. Au revoir ! » Fuyant par la porte comme un voleur, disparaissant dans la vague de chaleur et de lumière d’une porte battante.

Je ne pouvais plus bouger. Cambrée sur la table, les coudes plantés dans le bois, le fessier ouvert et souillé, je baissais la tête. Et, lentement, il pleuvait sur l’espace de travail. Une pluie de mes larmes. J’y étais presque, j’avais quasiment compris Abigail, je l’avais presque rejoint. Alors… Pourquoi ? Pourquoi m’échappe-t-elle encore ? Pourquoi la vie est-elle si amère qu’elle me prive gratuitement de ce que je veux, ce dont j’ai besoin pour vivre ? Ma meilleure amie a toujours été à mes côtés. Où est-elle, désormais ? Qui va prendre soin de moi ? Qui va me relever si je m’effondre, là, dans cette arrière-boutique sordide ? Qui ? À l’aide…

Soudain, une caresse douce de langue glissa contre mes fesses. Je sursautais et fis volte-face sans me soucier de ma mine déplorable.

— « Abi…? », étouffais-je. Elle était là, apparue à genoux derrière mes cuisses telle une invocation divine, m’observant de ses yeux souriants alors que son nez disparaissait entre mes fesses et sa langue explorait l’orifice que mon précédent partenaire avait laissé béant et dans un triste état. « Non, je… Tu ne dois pas… mmh… », objectais-je avant que mon corps ne me rattrape et ne me coupe la parole. Ma si gentille, si douce Abigail. Sans arrière-pensée, elle s’abaissait à une tâche si indigne de sa personne uniquement pour me soutenir, me soulager de ma douleur et de mes larmes. J’avais honte et rougissais, mais pas seulement d’embarras. Sa sensation était différente du client, des caresses douces qui envahissaient mes mollets, la chaleur de sa poitrine mise à nu qui se pressait contre mes cuisses… De tels gestes m’encourageaient à me tenir droite à nouveau sur cette part inférieure de mon corps, remontaient en moi une chaleur rassurante, qui me consolait de la tristesse de ces derniers jours. J’esquissais un léger sourire d’apaisement.

— « Il était temps que l’on revoie ce visage plus heureux, Elena. Même si tu n'as aucune connaissance de la vraie païzuri qui se fait avec les seins !» C’était la voix de Dannika, laquelle se tenait dans le montant de porte qui joignait les deux parties de la boutique, bras croisés, observatrice. Je pris peur que les clients soient spectateurs, eux aussi, mais le volet avait été fermé. Ouf ! Mais attends une minute… Depuis combien de temps étaient-elles là ? Comme si elle m’avait entendue -ou lu sur mon visage ma question, vu la tête de petite fille apeurée que je pouvais faire en même temps- elle me répondit :

— « L’on revenait de notre pique-nique quand on a entendu des cris de plaisir et vu un client s’en aller. On a vite compris ce qu’il s’était passé. Tu n’as pas pu t’en empêcher, mhm ? », semblait-elle accuser. Confuse, j’essayais de me défendre d’une voix de petite souris.

— « C-ce n’est pas ça, c’est… juste… Hnnf… » J’avais du mal à réfléchir. Quels mots pouvais-je mettre sur cette situation ? Sans parler qu’une partie de mon être désirait plus que tout se taire et profiter du toucher de ma meilleure amie, laquelle continuait son nettoyage diligent à coups de langue.

— « Tu voulais découvrir ce que cela faisait d’être soumise comme Abigail. Tu voulais être plus proche de ta meilleure amie. », m’expliqua la patronne. J’étais soufflée.

— « C-comment avez-vous deviné ?! » Elle se contenta de rire.

— « Est-ce vraiment un secret ? Tu n’as pas pipé mot depuis que tu l’as vu faire, alors qu’elle n’a pas cessé de se préoccuper de toi depuis. Le dernier des idiots saurait comprendre le lien spécial qui vous unit, une symbiose d’amitié ou… plus encore. », laissa-t-elle filer avec un ton ambigu sur la fin qui me fit sentir honteuse.

— « Je… Ce n’est pas ce que vous croyez… », me défendis-je bien mal, crédibilité zéro dans ma posture actuelle.

— « Je ne suis pas jalouse, Elena, ne t’en fais pas. Car je suis une femme d’affaires. » Elle décroisa les bras et fit quelques pas pour s’asseoir sur le plan de travail, jambes croisées à leur tour, et s’approcher de moi. Elle souriait. Et ce n’est pas quelque chose dont j’avais l’habitude la concernant, cela déséquilibrait cette balance entre peur et sensualité pour ne laisser que la sensualité. C’était… désarmant. Dangereux. Sa main se posa sur ma nuque pour me tourner la tête vers elle et s’assurer ma pleine attention. « Lorsque de telles choses arrivent, je perçois d’abord l’opportunité qui s’en dégage. Pourquoi devrai-je vous séparer ? Vous semblez former une fine équipe. J’aimerais juste que cette équipe… m’obéisse. », sourit-elle avant de se pencher et faire emprise de mon crâne pour apposer un baiser doux, pressé avec gourmandise de ses lèvres charnues sur les miennes, fines. C’était si… insolite ! Et je sentais la langue de ma meilleure amie appuyer son soutien à la démarche de la patronne au fond de mon muscle, si fort que j’en gémis contre ses lèvres. À elles deux, mon souffle était coupé, ma langue acquise à sa conquête et mon regard trouble de luxure lorsqu’elle décida que le baiser avait suffisamment duré.

— « Ahh… J-je…D’accord… », murmurais-je, enivrée. Elle enfonça le clou.

— « Je serai ta maîtresse et te protégerai, veillerai à ton bien-être. En échange, tu m’obéiras au doigt et à l’œil pour tous mes plaisirs ainsi que ceux d’Abigail qui sera ton égal. »

— « J-je… Vous serez ma maîtresse. Je… vous obéirai. Promis. », agonisai-je, désespérée d’impatience de faire partie de ce monde-là. Il m’aurait été impossible de revenir en arrière, retourner à mon ancienne vie. Je n’avais qu’une affection distante pour Dannika, mais je n’avais peur de rien aux côtés d’Abigail. Notre maîtresse sourit comme le diable qui viendrait de conclure un pacte sur nos âmes.

— « Excellent. Pour l’instant, je vais vous laisser vous amuser entre vous. Vous avez beaucoup de choses à vous dire… du bout des lèvres. », ronronna-t-elle. À ces mots, Abigail se releva. Elle avait fini la partie accessible de son nettoyage. Je me redressais à mon tour, péniblement, mais encouragée par ses caresses le long de son dos, venant ensuite lui faire face, rouge de honte. Je donnais une piètre image de moi, de la glace plein les cuisses, la jupe entortillée autour de la taille, un sein qui sortait du maillot et les yeux rouges de larmes, la grimace prête à en verser de nouvelles. La douce blonde me caressa la joue de sa main et chassa ma morosité de son sourire apaisant, me laissant sur le carreau d’émerveillement. J’en bredouillais.

— « Abigail, je… Je te demande pardon. J’ai été… idiote. Je… » Elle me fit taire d’un index posé sur mes lèvres, si doux, semblable au silence imposé d’un ange caressant mes lippes de sa plus belle plume. Je l’embrassais, cet index, la regardant dans les yeux, naturelle. Elle le retira alors du chemin et vint m’offrir le cadeau que je convoitais depuis tant d’années : un baiser. Long. Réconfortant. Tel que je l’avais rêvé. Blottie dans ses bras, je goûtais à sa chaleur humaine, je m’abreuvais à la source. Ma langue avide s’empressa de l’envahir, elle se fit accueillir par la plus délicate des caresses. Mon cœur ratait un battement sur l’instant. Cette étreinte dura un moment intemporel. Peut-être cinq minutes, peut-être dix. Je n’avais plus de souffle et poursuivais malgré tout. Dannika, à la limite de sa tolérance jalouse, finit par toussoter, nous séparant de surprise avant de partager un sourire complice entre amies. Que nous étions bêtes de nous laisser saisir par un bruit de toux, tout comme j’étais naïve d’avoir douté d’elle, doutée de nous. À l’instar de ses accolades innocentes par le passé, le baiser avait tout essuyé, tout pardonné. Je l’aimais, et elle m’aimait en retour, mais cela se passait à notre façon, impossible à comprendre de l’extérieur. C’était réconfortant, et encourageant.

J’avais enfin le droit de lui poser les questions que je voulais, mais ne le ferais guère par les mots. De mes doigts sur ses hanches, j’inversais nos positions, lui demandant par leur force si cela lui plaisait. Elle souriait que oui. Je l’embrassais à nouveau, de courte durée cette fois pour m’échapper dans son cou et le croquer. Elle soupira son appréciation de cela, aussi, au creux de mon oreille. Mes lèvres coulaient le long de sa clavicule, mes crocs réclamaient ses seins. Ses mains les proposaient, suiveurs entiers de mon offre. Les yeux rivés dans les siens, je suçais la pointe du sein droit, dégustait la chose pour la première fois de ma vie du bout d’une langue avide de connaître. Ses pupilles dilatées, ses paupières basses soufflaient des encouragements à cet interrogatoire. Je l’aspirais, la croquais entre mes dents blanches. Elle relâchait son sein pour attirer ma nuque et la retenir au plaisir. Nous jouions encore quelques instants de morsures, de baisers chauds, de marques sur la peau… Tout semblait permis, comme si c’était le premier jour d’une libération après des années et des années d’attente. Je ne pouvais m’empêcher de me demander, non, de croire qu’elle l’avait désiré de même durant de nombreuses années. Elle y mettait que trop d’énergie, de naturel. Puis elle s’excusa de mon emprise avec un doux sourire et ôta sa jupe, laissant choir son bas détrempé de bikini, avant de monter ses fesses sur le rebord de la table et de m’inviter du regard, de ses caresses le long de ma joue. Mes mains apposaient leurs tendresses le long de ses cuisses en s’offrant une vue imprenable sur le cœur du paradis d’Abigail. Après quelques baisers taquins et morsures tendres à l’intérieur de ses jambes qui lui arrachaient de petits rires nerveux en prime des gémissements, j’en profitais pour embrasser ses lippes intimes sans délai et gémir de l’appréciation d’en découvrir la saveur, si chaude, l’odeur si forte et enivrante, si alléchante. Elle échappa un petit cri que je ne l’avais jamais entendu déclamer, pas même avec son client. Et Dannika fit irruption dans la scène, s’emparant avec autorité du menton de la jeune fille pour gagner ses lèvres et étouffer ses soupirs de sa langue invasive. La jeune blonde réfugia sa main en retour dans le décolleté de sa patronne et amante, la hollandaise ne tarda pas à l’imiter et moi, en contrebas, les regardaient s’aimer sans jalousie aucune, provoquant même leurs unions par des caresses de langue appuyées sur le mont de Vénus de ma meilleure amie. J’avais une place réelle au sein de ce trio, pas seulement “la dernière employée que l’on tient à l’écart de tous les secrets”. Elles se dévoilaient sous mes yeux comme elles étaient dans le privé, ne se cachaient plus leurs désirs respectifs. Dannika dénouant son haut de bikini pour exposer une poitrine mûre et sensuelle à ravir de bonheur les deux soumises que nous étions devenues. La farouche Abigail ne semblait d’ailleurs pas très “soumise” dans ses gestes actuels et ses prises de contrôle sur le sein moelleux, mais j’imagine que notre première entrevue serait pardonnée de tous les écarts. Alors, pour autant que je ressentais l’envie de continuer de dévorer mon amie, je me fis un plaisir plus dangereux, un fantasme d’employée à patronne, et je me décalais vers les genoux de Dannika pour les écarter de mes ongles avec un léger ricanement. Elle ouvrit sa paupière de prédatrice dans le baiser échangé avec ma meilleure amie, mais elle ne pouvait verbalement s’y opposer. Je lui tirais la culotte synthétique et vins lui croquer les cuisses à son tour, gagner de baisers les lèvres intimes légèrement ressorties que je pouvais à ma guise aspirer entre les miennes, les sucer pour en expérimenter le goût plus noble, la senteur plus adulte et tout aussi excitante. Elle, tout comme son amante juste avant, finit par approuver de son ton de voix, et jamais je n’aurai cru l’entendre gémir un jour, cette patronne si austère. D’un coup, elle me parut beaucoup plus fragile, plus humaine. Après tout, nous levons toutes chaque jour nos armures absurdes pour nous défendre, non par cruauté.

Abigail vint protéger sa maîtresse en définitive, mais je sentais également qu’elle ne voulait pas être mise à l’écart lorsqu’elle roula sur la table pour venir s’asseoir à califourchon sur les cuisses de Dannika. Son fessier me chassait de notre maîtresse qui l’accueillait d’une main directement fichée au creux de ses lippes mouillées pour lui arracher quelques gémissements, mais je ne renonçais pas pour autant, laissant deux de mes doigts prendre le relai et plonger au sein des chairs cruellement glissantes de la hollandaise pour contrecarrer ses plans à l’encontre de mon amie. Le postérieur d’Abigail m’était offert en retour, et je la remerciais pour ses coups de langue précédents en lui offrant les miens, jouant sur l’œillet étroit qui couronnait sa posture volontairement exposée. L’une et l’autre couinaient allégrement dans leurs baisers à bout de souffle, se blottissaient et ondulaient sauvagement, poitrine contre poitrine. Que n’aurai-je pas donnée pour être entre ces deux-là ? Bah, mon temps viendra ! Pour l’heure, nous avions trouvé une posture de délectable complaisance, j’ajoutais une main câline au creux de mes cuisses pour me satisfaire physiquement du plaisir mental de procurer l’excitation de mon entourage intime et ainsi, le quart-d’heure filait sans se faire voir, pavé de cris et de gémissements d’agonie. Au final, les orgasmes se succédèrent et nous unirent, un lien tout neuf et scellé à tout jamais. Il n’y avait plus de pudeurs entre nous, plus le moindre secret.

L’été passa sans qu’on ne le vit, lui aussi, mais pour d’autres raisons qu’à son commencement. Le travail se poursuivait, Dannika gérait son entreprise et servait les clients sans relâche tandis que nous étions nues et blotties contre ses cuisses, à lécher son intimité à tour de rôle dans une débauche complice. L’un de nos nombreux jeux. Je n’étais plus exclue des livraisons de païzuri puisque je pouvais même faire doubler le prix en les servant avec Abigail, ce dont je n’allais pas me plaindre une seule seconde !

Et ce, jusqu’au dernier jour de cet emploi saisonnier. J’allais bien devoir retourner à ma vie d’antan, changer de ville pour l’université, pour mon avenir. Je leur fis alors des aux revoirs qui, bien que l’on promet de se retrouver dès que possible, avaient d’amères saveurs d’adieux. Le lendemain, je pris le train afin de parcourir une centaine de kilomètres vers l’intérieur des terres et pleurer quelques larmes à chaque arrêt qui m’éloignait davantage de mes souvenirs. J’avais de terribles regrets, je voulais faire demi-tour plus que tout, j’étais tentée de descendre et de me débrouiller pour prendre un ticket en sens contraire, mais… Ce n’était pas raisonnable, de toute évidence. Amours mis à part, la carrière que je visais fut laborieuse à décrocher et j’éprouverai des regrets toute ma vie à l’abandonner maintenant. Cependant… J’en ressentirai davantage de ne plus les revoir ? Bah, ce n’est qu’un an ou deux, on trouvera bien des solutions… Je me mentais à moi-même, la mort dans l’âme. Aussi finis-je en bout de course par pousser la porte de mon appartement étudiant avec le moins de force possible pour me rendre compte… qu’il était déjà envahi ! Abigail se tenait nue sur le matelas sans couverture ni draps et me lance un :

— « Alors, on inaugure à deux ? Tu me rejoins ? »

— « Abi ? Mais qu’est-ce que tu… je… hein ?! », balbutiai-je, ne comprenant rien. Je l’avais laissée derrière moi et elle était là ? Quelle est donc cette sorcellerie ?! Dannika sortait de la salle de bains, vêtue d’un corset et de dentelles des plus affriolantes.

— « Tu as bien travaillé, cet été, Elena. Grâce à votre contribution à toutes deux, je peux ouvrir une boutique dans cette ville, et… j’aurai besoin d’employées ! J’imagine que tu n’as rien contre un peu d’argent de poche supplémentaire durant des années d’études, mmh ? »

— « Mais… et tes études à toi, Abi ? », m’inquiétais-je.

— « Oh, ton université était mon second choix, maiiis je me suis dit qu’un second choix avec toi valait mieux qu’un premier choix sans que l’on soit toutes réunies. »

— « Heureuse ? », lança Dannika avec légèreté. Je lâchais mes valises et plaquais mes mains sur mon visage, n’en revenant pas. Incapable de retenir mon sourire, je répondais dans un murmure :

— « Comblée. »