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Le shooting

Il poussa la vieille paire de bottes en caoutchouc . Ensuite, Il fit glisser la sangle de l’énorme sac noir de son épaule et tenta de le poser délicatement sur le bois de la malle arrière.

Impossible de réduire la taille de son matériel de photographie. Il y avait des réflecteurs, des lampes, des trépieds et différents sacs entassés à l'arrière du 4x4. Aujourd’hui, il avait besoin de tout ça pour son shooting.

Elle l’avait contacté via une amie commune. Un échange de carte de visite. Quelques conversations polies au téléphone.

Elle voulait une séance personnalisée. Des photos d’elle en lingerie, en vue d’offrir des clichés à son mari pour l’anniversaire de leur rencontre. Une excellente idée. Il avait alors envoyé quelques tirages de lecture de son travail par la poste. La lingerie, c’était un nouveau business. Moins fructueux que les cérémonies officielles, les enfants ou les photos d’identité mais ça allait payer. Il travaillait le plus souvent dans son studio, devant un fond blanc. Rarement à domicile. Elle voulait un shooting chez elle, dans sa maison. Pour rester dans ses meubles, comme elle le répéta plusieurs fois. Son déplacement était en supplément, il l’avait prévenue. Mais ça ne l’avait pas dérangée. Encore tout bénef pour lui. Et au vu de ce qu’on lui avait raconté sur elle, ça sentait bon l’oseille.

Il tourna dans une avenue ombragée par le feuillage d’antiques platanes. Il vérifia sur la petite carte routière que sa destination était bien là, à une centaine de mètres. Il vit alors la villa cossue à l’architecture d’après-guerre qui lançait son toit pentu vers le ciel. Un petit coupé italien dormait à l’ombre d’un garage du même style que la maison. Il gara son vieux tout-terrain derrière un énorme coupé au profil de bolide de course. En ouvrant la portière, il constata que sa voiture jurait un peu avec le reste du charroi garé dans cette belle avenue. Il grimaça en soulevant l’énorme sac de cuir et posa la sangle sur son épaule. Des petits escaliers en pierre bleue le menèrent à l’entrée. Il appuya sur le bouton doré de l’interphone. Une porte claqua à l’étage et l’appareil se mit à grésiller.

-Oui ? Allo ?

La même voix rauque. Il regarda son bracelet-montre.

-Bonjour, c’est le photographe nous avions rendez-vous à…

La lourde porte en bois s’ouvrit dans un déclic. Il hésita et la poussa légèrement du bout des doigts.

-Entrez, j’arrive, je descends.

Il posa le sac devant lui en évitant de le faire claquer sur le carrelage blanc et ferma la porte délicatement. Le hall était immense. Ça lui rappelait l’intérieur de maisons vues dans ces films américains. Une déco clinquante, tape à l’œil. Pas vraiment sa tasse de thé. Comment allait-il utiliser ce décor pour les photos ? Le fond blanc de son petit studio lui manqua soudainement. Il fit une petite grimace en fixant l’énorme lustre qui pendait au-dessus de d’un tapis d’Orient coloré.

-Vous n’aimez pas notre lustre ? Je vous comprends. La femme de ménage ne l’aime pas non plus.

Elle se tenait en haut des marches. Un essuie éponge blanc coiffait son visage allongé. Elle était légèrement maquillée. Ni belle, ni laide. Entre deux âges. Elle portait une longue robe en étoffe légère, proche de la djellaba ou du boubou africain. Elle descendit l’escalier en tapotant la rampe en marbre. Sa robe bariolée masquait ses courbes et allongeait sa silhouette. Mais il avait un peu de mal à la distinguer entièrement dans l’obscurité de la cage d’escalier.

-Oh non, il est très beau, ça ne doit pas être facile à entretenir. Mais…

Elle fit un mouvement de la main comme pour dissiper ses paroles, tout en descendant les marches rapidement sur la pointe des orteils.

-Je vois que vous êtes venu avec votre studio, Monsieur le photographe. Je vous propose de… mais je ne veux pas vous commander, de commencer sur la terrasse. La lumière est belle, non ?

Il reposa la sangle de son sac en grimaçant et courba le dos. Elle l’entraina sur une terrasse grande comme un terrain de tennis. Il y avait là des meubles de jardins aussi amples que le canapé  dans lequel il dormait. A la lumière du jour, il constata qu’elle n’était pas plus grande que lui. Elle se tourna assez brusquement. Sa poitrine tressauta légèrement. Elle ne devait pas porter de soutien-gorge.

-Pendant que vous préparez vos machins, je vais me servir un verre. C’est l’heure, non ? Un Martini sur glace, ça va pour vous aussi ?

Il dépliait déjà le trépied de son appareil. C’est vrai que la lumière était idéale ici. Le soleil arrosait déjà généreusement l’immense jardin qui s’achevait par une rangée d’arbres. L’ensemble créait une dentelle éclatante. Pas de lampes à ajouter à cet endroit. Elle lança un coussin en velours qui rebondit près de lui. Il sursauta.

-Euh… oui, merci c’est gentil à vous. Je n’en ai pas pour longtemps, je n’ai pas d’éclairage à ajouter. C’est parfait.

Il la regarda passer entre les hautes portes qui s’ouvraient vers l’obscurité de la maison. Elle marchait toujours sur la pointe des pieds. Il remarqua alors le galbe de ses fesses. Était-elle nue ? Allait-elle poser immédiatement sans vêtements, offrant ainsi son corps déshabillé à sa vue? C’était un peu gênant pour lui. Un shooting en lingerie, c’est bien ce qui était prévu et demandé. Il n’en était pas à sa première séance dévêtue mais ça le troublait. Il fit quelques réglages, mesura la lumière incidente avec son posemètre et vérifia que ses boitiers étaient bien chargés en pellicule. Une musique pop à la dernière mode résonna soudainement dans le salon.

Elle surgit alors dans la lumière du soleil presque au zénith. Elle portait maintenant un déshabillé de soie, évasé vers le bas. Il n’était pas transparent mais laissait deviner les courbes de son corps. Des petits seins en poire. Leurs tétons tendaient subtilement l’étoffe. Elle posa les deux vermouths sur une table basse et lui fit signe d’approcher. Elle ouvrit une petite boite en bois et en extirpa une cigarette qu’elle alluma rapidement avec un briquet doré. Il fit immédiatement quelques photos avec son Nikon F. Il pouvait voir les frontières de son corps se dessiner en contre-jour sous le déshabillé. Ses hanches étaient finement dessinées et légèrement asymétriques au vu de sa posture. La fumée bleue qu’elle souffla lentement entoura sa chevelure auburn qui bouclait légèrement. Elle changea de pose, passant lentement les mains dans ses cheveux, la cigarette aux lèvres.

-Vous êtes rapide Monsieur le photographe, non ? Venez boire ce Martini et faites ce que vous avez à faire. Je n’aime pas être dirigée.

Le shooting dura une bonne partie de la journée. Mais il ne vit pas le temps passer. Il visita l’entièreté de la villa. Il la suivait, prenant parfois des photos sans vraiment cadrer. Elle se transforma en femme fatale dans la chambre à coucher, jouant avec les rideaux de velours. Elle se fit plus enfantine dans la salle de bain en laissant couler l’eau des robinets dorés de la baignoire. Elle l’éclaboussa légèrement. Il lui proposa de se mettre dans la baignoire et de mouiller le haut de son bustier mais elle refusa.

Elle posa comme une star de cinéma d’avant-guerre, couchée dans la cage d’escalier et appuyée sur les coudes. Elle projeta ses seins coincés sous l’étoffe vers le plafond. Quand il devait monter l’éclairage d’appoint ou modifier ses réglages, elle s’asseyait par terre et fumait en l’attendant. Elle changeait aussi les disques, laissant ceux qui étaient déjà passé sur la moquette claire. Elle se servit plusieurs verres pendant ces intermèdes. Lui courait dans la maison, suant légèrement. Ses poches étaient gonflées par les rouleaux de pellicule. Il avait le temps de recharger ses appareils et de compter le nombre de vues qu’il restait pendant qu’elle se changeait chaque fois derrière un vieux paravent japonais.

Pour les dernières photos, sans doute un peu saoule, elle s’allongea sur une petite table basse en marbre, vêtue seulement d’un bas de pyjama en soie. Elle offrit alors à l’objectif du Leica la vue de ses seins aux aréoles foncées et aux tétons toujours aussi hardis. Elle les empoigna brutalement et écarta les jambes, se retrouvant à califourchon sur la table. Elle poussa un petit gémissement et se cambra, poussant son bassin vers l’avant. Il arma une dernière fois l’appareil. La course ralentie du levier lui confirma ce qu’il redoutait.

Il était au bout de la pellicule.

A suivre...