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Délire {ou délice?} fantasmagorique écosexuel, où l’héroïne vainc un satyre ithyphallique, chevauche un bourdon, et obtient un orgasme floral

La structure est faite de tiges entremêlées savamment en motifs complexes, des tresses et des formes géométriques, pleines et vides, à la fois rondes et pointues, tout autour de moi. Dans une nacelle en osier, portée par une sphère d'hélium, je dors, moi, fille d'Hélios, descendante du Soleil et pourtant femme, toute pleine de lunes pour plusieurs décennies encore. Brusquement, le ballon qui me portait, plein de gaz –Hé, hé, hé, est-il hilarant? Le saurai-je un jour?–atterrit. La petite secousse, au moment où mon panier-berceau touche la Terre-Mère, me réveille. C'est l'heure, il m'en faut sortir, je pars, seule, explorer cette île où j'ai été déposée, à flanc de coteau.

Je me retrouve sur la pente douce d'une montagne. J'en vois une autre, plus loin. Il y en a donc deux. Elles sont comme des seins, des monticules ronds, généreux, très doux, un peu comme des volcans à la pointe rabotée par le temps, mais avec un petit téton bien caractéristique. Je connais cet endroit, j'y suis déjà venue, autrefois, il y a 4500 ans, mais c'est comme si c'était hier. Du sommet des deux montagnes jaillissent parfois le lait et le miel. Les liquides ruissellent et forment des torrents où l'on peut se baigner et dont on ressort rassasié, heureux, content. Des petits Éros, joufflus, ailés comme il se doit, jouent à s'y glisser comme sur des toboggans. Ils rient aux éclats, espiègles et innocents. Une fois ravivés, ils reprennent leurs arcs et leurs carquois et ils se remettent à l'ouvrage, se rendant là où Aphrodite leur ordonne d'aller, visant juste de leurs flèches, touchant droit au cœur, à l'esprit ou au bas-ventre de celles est ceux qui refusent encore de se soumettre à la déesse puissante. Ce n'est pas mon cas, j'ai fait d'Aphrodite mon alliée et la prie de me guider, une fois encore, dans mon parcours sur l'île. À mes pieds, j’aperçois une sorte de petit bateau fait de feuilles et d’écorces qui tiennent ensemble comme par magie. J’ai la place de m’y asseoir : j’y pose mon fessier, et le vaisseau végétal commence alors à glisser tout seul. Je dévale la pente de la montagne pour rejoindre une plaine en contrebas.

À peine y suis-je arrivée que l'horizon s'assombrit. Je me relève et quitte mon petit bateau. Je vois qu’une drôle de créature, sortie du fin fond de la mémoire patriarcale que je n'ai pas encore réussi à supprimer de mon inconscient, cherche à me rejoindre. Dans tout parcours, il y a des épreuves et toute héroïne se doit d'éliminer elle-même ses démons, c’est une question de bon sens et de responsabilité personnelle. Ce faisant, on rend service à la collectivité. Pour que continue ce rêve, il me faut donc semer ou éliminer –et vite!– un satyre ithyphallique. C'est que tout cet univers fantasmagorique pourrait tourner au cauchemar si l'on n'y prend pas garde, si l'on ne sélectionne pas avec précaution qui y pénètre, qui on y invite, qui sait se tenir et montrer patte blanche, contribuer à l’enchantement. Le satyre me poursuit, imbécile en rut, demi-bouc et demi-homme, cornu et franchement ridicule, la panse déjà bedonnante malgré son jeune âge. La clope au bec, il est néanmoins zélé dans sa poursuite. Tiens, il n'a pas le souffle court, celui-là. Il ne voit pas le danger et ne pense pas en être un. C'est qu'il est particulièrement bête, oui, bête comme l'animal qu'il est à moitié. Je l'entends bêler. Je sens sa puanteur. Je contemple de plus près sa laideur. C'est drôle qu'il soit seul, car souvent ils se déplacent en troupeaux. Les satyres contemporains sont grégaires, communautaires même. Mon satyre onirique se met à parler: "Mad'moizaille! Mad'moizêêêêêlle!" (en plus, c'est un illettré! Ce n'est pas moi qui lui apprendrai à épeler). Qu'a-t-il dit? Il siffle et fait des petits bruits stupides et agaçants pour que je me retourne. Sa peau est presque entièrement couverte de poils, y compris sur tout le bas de son visage qui se termine en une barbe mal taillée, broussailleuse, où sont restés accrochés les restes de son dernier repas. Sa moustache, pourtant, est rasée. Les parties de son torse et de ses bras qui ne sont pas toutes velues laissent voir une teinte bien plus sombre que la mienne. "Mad'moizelle! T'es belle, Mad'moizelle! Gazelle! Chamelle! T’es belle ! Zelle-mad-moi!". Voilà qu'il se prend pour un poète, il fait des rimes. Suis-je dans un cauchemar ? Le satyre me rattrape et pose sur moi ce qui ressemble à une main... ou est-ce un sabot fendu? Je n'ai pas le temps d'y réfléchir, les réflexes et la mémoire musculaire prennent le dessus, même dans mes rêves. Imbécile heureux, va donc voir ailleurs si j'y suis: je me retourne et lui jette un sort, appris de l’un de mes maîtres et de la voie pragmatique qu'il a enseignée à quiconque veut marcher en paix. Le seul contact avec mon corps que je consens à accorder au satyre est celui de mon genou dans ses bourses, pile sous son phallus non-sollicité. Un coup suffit. Voilà le satyre instantanément libéré de la puissance divine de Priape. Il se ramollit tout entier, à commencer par son membre dont la turgescence pathologique rétrécit au point de ne plus se voir. Il ne comprend rien et se demande où est passée sa virilité qu'à mauvais escient il brandissait. Tant de bacchantes de cette île me remercieront : elles pourront danser en paix, lascivement, pour leur plaisir, et chérir Dionysos sous forme liquide. Le satyre ne tient plus sur ses sabots. Bientôt il est tout fondu et il disparaît, absorbé dans le sol. Aussitôt se met à pousser, à toute vitesse, un arbre à couilles molles dont l'abondance de fruits juteux fait ployer les branches. Des nymphes ailées, malentendantes, s'approchent et se mettent à les croquer à même l'arbre, ce qui le fait encore gémir, de plus en plus fort. Elles en raffolent et leurs dents sont pointues. Je poursuis mon chemin.

J'arrive alors dans une prairie verte où poussent des narcisses, des crocus, des tulipes, des orchidées, et toutes sortes d'autres fleurs mal assorties, de toutes les couleurs, qui babillent gentiment entre elles. Même si je suis une sans-âge, je me sens rajeunir. L'odeur des fleurs me fait tourner la tête. Je redeviens une jeune fille, toute petite en taille, mais néanmoins femme, remplie de désir et de sensualité. J'entends des abeilles qui bourdonnent, transcendant la fluidité du genre. Cléopâtre, en son temps ––était-ce avant ou après moi?–– avait fait capturer une partie d'un essaim qu'elle avait enfermé à l'intérieur d'un tube en papyrus bien scellé. Elle l'avait ensuite enduit d'huile d'olive, puis introduit dans son orifice. Elle y avait pris grand plaisir pendant plusieurs heures. On rapporte qu’on l'entendait crier jusqu'à Memphis. Mais les abeilles, enfermées, se sont vite fatiguées. Cléopâtre, lassée, avait ressorti son tube vibrant, vivant, et demandé plutôt à l'un de ses amants de lécher tout le miel dont elle avait enduit sa vulve. Il s'était régalé. Ce sont les fleurs de la prairie qui m'ont raconté ces mythes. L'un des crocus, le plus savant d’entre tous, m’a aussi révélé que ce même amant avait offert à Cléopâtre une pierre recourbée en turquoise du Sinaï, sculptée à la ressemblance exacte de son pénis en érection, et ornée d'une inscription en or à sa base, pour qu'elle pense à lui en son absence (il voyageait beaucoup). Cet homme n'était ni César, ni Marc Antoine, mais un autre homme bienveillant, resté secret dans l'Histoire... ou peut-être n'était-ce pas un homme ? Car leurs organes génitaux ont rarement cette couleur bleu-vert, si intense, ni cette forme recourbée si commode pour toucher à des zones qui donnent un merveilleux plaisir. Ceux des dieux, par contre, c'est autre chose, vous pouvez m'en croire. Mais je m'égare dans ma narration.

Le bruit des abeilles dans cette verte prairie réveille en moi une envie. La fréquence de leur vibration correspond à quelque chose de très positif, à l'intérieur de mon ventre qui, sans même que je ne le touche, se met aussi à vrombir et à remuer mes énergies. Je rétrécis et je suis maintenant plus petite même que les abeilles. Je hèle un bourdon fébrile qui passe par là: dodu et docile, il me laisse monter sur son dos strié de jaune et de noir, comme un tapis tout doux. Je passe mes jambes d'un côté et de l'autre de son thorax et trouve ma place entre ses ailes. Leurs vibrations sont aussi très subtiles et un peu différentes de celles des abeilles, plus graves, plus profondes. Le bourdon m'emmène là où il doit me déposer. Tout semble déjà prévu dans ce rêve, et c’est comme si je n’y décidais de rien. Délicatement, il me pose au centre d'une fleur magnifique et odorante, puis me fait un clin d'œil. Je m'y vois reflétée dans chacune de ses facettes. Le bourdon repart.

Je crois que je n'ai jamais admiré une telle fleur: elle a sept pétales roses et en son centre se trouve le pistil le plus beau qu'il m'a jamais été donné de voir: jaune, droit, puissant, avec un stigmate parfaitement symétrique. J'ai juste la place de me tenir en son centre. Les pétales, alors, se referment sur moi. J'entends la fleur me souhaiter la bienvenue. Son langage est celui de petits carillons métalliques. La fleur me fait comprendre que son pistil est pour moi et que je peux en user à ma guise puisqu’elle-même, en tant que fleur, connaît la jouissance perpétuelle. Son désir est de la partager avec moi dans ce rêve. À son invitation, je détache mon péplos de lin blanc à la bordure brodée de fils d'or. Je défais ensuite mon chignon et laisse tomber jusqu'au creux de mes reins mes longs cheveux bruns qui caressent mon dos. La fleur me propose ensuite d’utiliser un peu de la substance laiteuse qui suinte à la base de ses sépales. Je la recueille en mes mains et en enduis tout mon corps, insistant sur mes seins désormais tendus et dont les mamelons durcis rappellent les pointes des deux monts de cette île. Je masse ma poitrine en faisant des cercles dans un sens, puis dans l’autre. Ce lait de corps végétal éveille tous mes sens et me détend complètement. Je me sens infiniment reconnaissante à la fleur de m'accueillir en elle, de m'héberger pour ce qui sera, je le sens, un moment de plaisir inouï. Je me frotte d'abord aux cinq étamines qui créent des frissons sur ma peau. Je les lèche pour en manger tous les grains de pollen délicieux et fruité. Leur saveur est extraordinaire. Puis j'enduis à nouveau ma vulve de la substance laiteuse et glissante trouvée au fond de la fleur. Mes doigts glissent sur mon sexe, entre mes grandes et mes petites lèvres que je sens s'écarter. Je touche à peine mon bouton de plaisir que déjà mes propres sécrétions, abondantes, se mêlent à celle de la fleur. Je me positionne ensuite juste au-dessus du stigmate. Il touche déjà mes caroncules hyménales. Je le fais entrer en moi: mon lotus à moi, fait de chair et de sang, écarte gentiment ses pétales pour laisser le stigmate jaune me pénétrer. Doucement, le style glisse dans mon vagin, de plus en plus loin. Je le sens éveiller chaque cellule de mon corps qu’il touche et ravive pendant son parcours. Je sens le plaisir m'envahir et mes muscles se contracter autour du pistil, désormais presque complètement en moi. Je m'accroupis et fais des mouvements de haut en bas. La fleur m'encourage à m'ouvrir à elle encore plus, à me détendre, à me laisser aller au plaisir, à prendre en moi son pistil tout entier, encore plus profondément. Au-dessus de moi, ses pétales sont presque complètement fermés. Si je lève la tête, je ne vois qu'un tout petit bout du ciel orangé. Je reste dans l'odeur de la fleur qui m'enivre. C'est comme si j'étais consciente de tous mes sens. Je ressens un bien-être incroyable, mélange de toutes les couleurs et de toutes les saveurs à la fois, et pourtant si harmonieux. En mon bas-ventre se crée un tourbillon de plaisir qui stagne en spirale, mais qui pourrait bien monter tout soudain.

Je suis maintenant agenouillée au fond de la fleur, légèrement penchée en avant. J’en connais qui aimeraient beaucoup me voir ainsi, offerte à ce pistil, mais je ne pense pas à eux en ce moment. Mes pieds sont enroulés pour me maintenir autour de deux des étamines derrière moi, mes mains saisissent deux autres étamines tandis que je prends en ma bouche la dernière étamine pour en sucer les toutes dernières boules de pollen sucré. Ceci fait, l’étamine restée libre s’allonge et me caresse derrière la tête, puis dans mon dos, comme si elle me massait. Et en moi, je peux sentir le stigmate qui malaxe mon col de l'utérus comme s'il le saisissait avec douceur et vibrait tout autour. La fleur coopère avec moi: je sens désormais son pistil tout entier pulser en moi, sans que je ne fasse plus aucun mouvement. Elle me stimule comme jamais aucun de mes amants, humains ou divins, n'a su le faire. Jamais je n'ai connu pareille sensation, à la fois comme si je m'envolais vers le ciel, légère, et comme si, suivant la tige, sous le pédoncule, je rejoignais, lourde, les racines de la fleur, bien ancrées dans la terre sombre. Je sens soudain que je me suis ouverte encore plus. Je me suis empalée jusqu'à l'ovaire arrondi de la fleur, désormais complètement en moi, m’écartant encore plus et pourtant sans aucune douleur. Son ovaire a rejoint les miens, se confond avec eux, les stimule comme par osmose, juste en étant à proximité, et c'est une sensation extraordinaire. Je me visualise comme si j'étais au dehors de la fleur, comme quand à l'aurore elle se présente à la lumière et ouvre ses pétales, laissant voir à qui s'approche d'elle, si vulnérable, toute la beauté de son intimité. Le tourbillon en mon bas-ventre remonte et me transperce de plaisir. Je veux crier, mais de ma bouche ne sort plus qu'un bruit de petit carillon métallique, de plus en plus fort. Je parle fleur. Dans l'instant prolongé de cet orgasme floral, j'ai oublié mon propre langage et mon humanité. Je ne fais plus qu'un avec cette fleur dont je ne saurai jamais le vrai nom.

Et soudain, je chute. Je sais que mon exploration se termine là, pour cette fois. Je sais aussi que j'y reviendrai. Je me sens tomber vers le vas, je ne sais où, comme au ralentit. Mon corps heurte le sol. Je me réveille par terre. Je suis tombée du grand fauteuil en osier où je m'étais assoupie, au fond du jardin. Mes cheveux sont défaits. Le nœud qui tenait ma robe en lin blanc s’est détaché. Je me trouve seins nus, un peu hébétée, comme si je venais de jouir. Je n’ai ni soutien-gorge, ni culotte, mais ça, c’est normal en été. Les bêlements du troupeau de chèvres, dans la pente du pré voisin, me ramènent à la réalité. Un orage se prépare et approche depuis derrière les montagnes. Les abeilles volent près du sol et rentrent à leur ruches car il va pleuvoir. Le vent s'agite et fait sonner les carillons suspendus au portique. Tout ceci n'était qu'un rêve lors d'une sieste estivale au sommeil agité. Je rattache ma robe et refais mon chignon, puis je me relève et respire calmement pour retrouver mes sens. De mon entrejambe humide suinte une substance laiteuse et parfumée qui n'est pas seulement la mienne. Autour de ma bouche, il y a une sorte de poudre jaune, et sur ma langue, un goût de miel. Un bourdon tourne autour de moi. Que me veut-il ? Ne doit-il pas rentrer, lui aussi, avant la pluie ? J'étends la main: il s'y pose. Il me fait un clin d'œil. Et il repart.

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