Des ténèbres à la Lumière

Une saga de Miss_No - 1 épisode(s)

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Épisode 1 : L'invitation

Melvin s’effondra dans son lit, vidé. Le reportage qu’il avait tourné en Indonésie avait duré 6 semaines en pleine mousson, il était lessivé.

Il vérifia compulsivement sont téléphone. Aucun SMS de Noémia. Il se retourna sur le ventre et hésita à lui écrire. Il avait besoin de sentir son attention, sa présence, son intérêt. Il n’existait que quand elle lui renvoyait son existence en miroir. Il ne se sentait vivant que quand elle le lui confirmait par son regard, ses réponses, ses sourires, et même parfois par les souffrances qu’elle lui infligeait. Noémia avait tous les droits, parce que Noémia était toute la vie de Melvin.

Il se retourna sur le dos de nouveau. Où était-elle ? Avec qui ? Que faisait-elle ? Pourquoi arrivait-elle à continuer d’exister quand lui ne pouvait exister qu’en sa présence ?

Il se rappela cette tirade d’une pièce de Sartre : « Il semblait que le café n’avait jamais eu de goût que dans sa bouche. » Noémia c’était ça. Il semblait que la vie n’ait jamais eu de goût que quand elle la vivait. Elle n’avait d’intérêt, de consistance, d’intensité nulle part ailleurs qu’en elle, et Melvin voulait pouvoir vivre aussi un peu, par procuration à travers elle, ou en fusionnant avec elle.

Il était si éreinté qu’il ne trouvait pas le sommeil. Bien qu’hésitant, il se reteint d’écrire. Un brin de fierté. Le peu de fierté qu’il arrivait parfois à avoir avec elle. Peut-être serait-il même plus juste de parler de caprice. C’est que Melvin avait déjà envoyé 3 SMS à sa bien-aimée, mais elle ne daignait pas répondre, sans doute trop occupée à vivre sa vie, pendant que lui, sans elle, était privé de vivre.

Il lui arrivait de la détester si fort qu’il ne l’en aimait que davantage. Elle qui se dérobait sans cesse à lui, et sans même le faire exprès. Elle si vivante, si libre.

Melvin n’avait pas toujours été aussi dépendant. Pendant de nombreuses années, il avait été dépendant de la dépendance des femmes. Sa stratégie était bien rôdée : il faisait miroiter à ses futures conquêtes qu’il serait l’homme qui comblerait leur vide affectif, il le faisait quelques temps, et une fois que la proie était accroc, il la privait progressivement, jusqu’à la mettre en manque. Et une fois dans cet état d’extrême dépendance, il ne lui restait plus qu’à réclamer, exiger, manipuler, vider et finalement détruire sa victime, pour finalement s’en débarrasser. C’était plus fort que lui, il était programmé pour ça.

Ce n’était pas bien compliqué du reste : il lui suffisait de reproduire ce que sa mère avait opéré sur lui dans l’enfance, et ce qu’elle continuait à opérer sur lui. Il avait beau voyager dans le monde entier et habiter dans un autre pays, la toile tissée par sa mère dans l’enfance le tenait toujours. Plus il se débattait, plus elle se resserrait. D’ailleurs elle lui avait déjà écrit 3 SMS pour lui demander s’il était bien rentré.

Qu’elle aille se faire voir, il ne répondrait pas. Il se sentait coupable, mais en même temps il refusait de se laisser aller à ce sentiment tenaillant. Pourquoi serait-il coupable, et de quoi ? Elle l’avait étouffé toute sa vie, culpabilisé toute sa vie, elle s’était effondrée sur lui de tout son poids, l’avait couvert d’attentes irréalisables, l’avait vidé de sa substance vital pour l’envahir de l’intérieur. Elle l’avait tué, elle l’avait empêché d’exister, de vivre, d’être, et tout ça au nom de son amour dévorant. Elle avait donné naissance à son corps mais avait refusé de laisser naître son âme. Tel un succube, elle avait aspiré sa vie, sa substance vitale par tous les pores de sa peau. Elle lui avait même taillé des balafres en son âme par où suintaient les larmes silencieuses de son cœur, par lesquelles elle s’était repue de son sang, de ses fluides vitaux. Elle en avait fait un pantin, une marionnette, un vase vide qu’elle pouvait remplir à sa convenance, un figurant, le personnage secondaire de sa propre vie. Elle avait tué son fils de dedans pour y prendre la place. Parce qu’au fond, elle était elle-même incapable de vivre sa propre vie, elle vivait à côté de la sienne. Elle vivait au centre de la vie de son fils. Comme son fils vivait au centre de la vie de ses conquêtes. Ils se cherchaient tous une vie ailleurs que dans la leur.

C’est que le père de Melvin n’avait pas su, pas pu, ou pas voulu sauver son fils. Il l’avait laissé dans cet huis-clos malsain avec sa mère, et avait complètement déserté l’éducation affective de son bambin. Adulte, Melvin feignait la masculinité, mais au fond il avait un problème avec elle, au point où il avait du mal même à l’orthographier. C’est quoi en fait, être un homme ? Son père ne le lui avait pas appris, et sa mère l’avait trop envahie d’elle.

En tension, il vérifia son téléphone. Toujours pas de réponse de Noémia. A bout, il lui écrivit un 4ème SMS. Il voulut lui faire une crise, mais il n’osa pas. Tout ce qu’il allait gagner, c’est qu’elle se moque de lui, ou pire, qu’elle s’énerve et le laisse tomber quelques temps. Il trouva un prétexte. Il voulait juste qu’elle se rappelle de lui, qu’elle se rappelle qu’il existe. Peu importe qu’elle soit avec un de ses amants. Il voulait juste qu’elle ne l’oublie pas. S’il disparait de sa pensée, il n’existe plus. Il n’existe que tant qu’il existe pour elle.

Il n’avait aucune prise sur elle. Elle n’avait pas de carence affective dont il pouvait tirer profit, pas de dépendances matérielles non plus. Il ne savait même pas ce qui l’intéressait chez lui, elle l’angoissait. Se pouvait-il qu’elle l’apprécie pour ce qu’il est ? Impossible. Lui, il n’est pas. Il n’existe pas. Il n’est que du vide qui se fait croire le contraire en se renvoyant à lui-même ses propres constructions holographiques dans le kaléidoscope du regard des autres. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien lui trouver ? Il avait besoin de savoir, pour se rassurer, mais aussi pour trouver la faille en elle par où prendre le contrôle, reprendre le pouvoir. Mais chaque fois qu’il pensait avoir une prise celle-ci se dérobait. Sans cesse elle le frustrait. Sans cesse elle le renvoyait à l’impuissance. Et putain de bordel qu’est-ce qu’il aimait ça. Il se sentait enfin stimulé, intellectuellement comme émotionnellement. Il se sentait vivant.

Elle seule savait remplir son vide. Ce vide qu’il est et contre lequel il lutte. Et elle, si pleine, si rayonnante, si vivante, elle avait le pouvoir de l’y précipiter. Elle connaissait tous ses secrets, il lui avait confessé tous ses péchés. Il lui appartenait corps et âme. Et si elle voulait le punir du mal qu’il avait fait à toutes ces femmes, elle en avait le droit. D’ailleurs, il n’attendait que ça. Qu’elle l’absolve, qu’elle le bouffe, qu’elle le finisse. Qu’elle le précipite dans les abysses, dans son vide à lui, mais dans son plein à elle. Il voulait devenir une partie d’elle. Se sentir exister enfin. Devenir sa chose, son appendice, une extension d’elle. Son jouet, son souffre-douleur même, ou n’importe, pourvu seulement qu’il soit un peu elle.

Il voulait aussi qu’elle le prenne à sa mère, qu’elle brise la toile maternelle pour y installer la sienne. Oui, Melvin voulait déménager. Voyager ne suffisait plus pour s’éloigner de sa mère. Il fallait la substituer. Il voulait choisir sa propre veuve noire, sa propre mante religieuse. Il voulait vivre et mourir pour Noémia. Et même les deux à la fois. Il ne voulait plus être l’extension de sa génitrice. Il voulait devenir l’extension de celle qu’il avait choisie. Qu’elle le sauve ainsi de sa mère. Et mieux encore. Il voulait triompher de sa mère en lui montrant de façon ostentatoire qu’il avait changé de main, changé de Maitre. Avec sa nouvelle propriétaire, il voulait se venger, jouir lui-même et voire jouir Noémia de lui avoir offert sa mère en pâture.

Noémia remplaçait sa mère, mais elle remplaçait aussi son père. Aussi inaccessible que lui, aussi forte, aussi masculine et peut-être même plus. Comment faisait-elle dans son corps si frêle et si gracile, avec son sourire si angélique, et ses traits si féminins, pour rayonner d’une masculinité aussi irrésistible ? Il n’était pas rare que Melvin donne à Noémia des surnoms affectifs masculins. D’ailleurs il l’appelait souvent « Maitre » en feignant d’être sarcastique, mais la réponse en forme de sourire énigmatique de la jeune femme lui faisait chaque fois quelque chose au cœur.

Melvin ne se nourrissait pas que des femmes. Il avait aussi besoin de se nourrir des hommes. Toutes sa sexualité était colonisée par son drame familial. Sa vie entière, ses choix amoureux, et même son choix professionnel étaient guidés consciemment ou inconsciemment par ses rapports parentaux.

Noémia, il l’aimait comme le père qu’il n’a pas eu, et il l’aimait comme la mère qu’il aurait aimé avoir. Elle pouvait avoir tous les amants qu’elle voulait, sans savoir pourquoi, il en avait besoin. Elle seule avait ce droit par ailleurs : il avait rendu malades toutes ses autres conquêtes avec sa jalousie et sa possessivité maladive. Mais la liberté de Noémia le rassurait, pour plusieurs raisons.

La première, c’est que ça lui permettait de vivre à travers elle la relation à un homme, par procuration.

La seconde c’est que tant que Noémia ne lui appartiendrait pas à lui seul, il pourra continuer de l’aimer et de la désirer dans la souffrance, l’humiliation, et la soumission. Pour Melvin et vu son passé familial, l’amour n’existe pas si quelqu’un ne souffre pas dans l’affaire. Et comme Noémia refuserait catégoriquement de souffrir, alors il endossait courageusement le supplice.

La troisième c’est que même s’il crevait d’envie que Noémia n’appartiennent qu’à lui, son inconscient avait besoin que ce ne soit jamais le cas : si Noémia n’avait que Melvin dans sa vie, il y avait un risque qu’elle l’envahisse comme l’avait fait sa mère. Tant qu’elle avait plusieurs jouets dans sa vie, elle ne l’étoufferait pas. Il avait trop peur qu’elle lui fasse comme sa chère maman, qui, délaissée par son époux, s’était retourné vers son fils, le surchargeant d’un devoir affectif au-delà de son rôle et de ses capacités. Une mère qui au final l’avait trahie, puisqu’elle avait beau avoir exigé de lui d’être la première dans son cœur à lui, elle ne lui avait jamais accordé la réciproque dans le sien.

D’autres raisons entraient encore en ligne de compte, mais Melvin ne prenait pas le temps de faire cette introspection nécessaire et vitale. Il fuyait, se fuyait, se contentait de mesures cosmétiques, de suggestivité, de jeux de miroirs, de séductions, pour s’épuiser à faire croire et se faire croire que tout va bien. Il fuit le vide, sans jamais l’affronter. Il s’épuise. Comme dans ses rêves où il se voit parfois poursuivit par des monstres, ou des gens qui lui veulent du mal. Melvin est épuisé, il ne trouve le repos nulle part et avec personne. Il passe son temps à fuir, à fuir. Mais Noémia l’attire. Elle l’aspire. Noémia est sa drogue. Il repense à son sourire, à son regard, à son odeur, à sa façon adorable de lui tenir la main quand elle s’endort auprès de lui. Elle, oui, elle l’apaise. Elle, c’est sa maison. Elle, c’est son repos.

Le cœur à genoux il lui renvoie un 5ème SMS. A quoi lui sert d’avoir une fierté bordel ? A quoi bon s’il se sent mort loin d’elle, s’il étouffe de ses silences, s’il s’asphyxie de son absence ? Elle son Roi, elle son Maitre.

Soudain, lui revint en mémoire cette invitation qu’elle lui avait faite : « et si on essayait de guérir ensemble ? ». Il repensa au livre qu’elle lui avait conseillé d’acheter, mais qu’il n’avait jamais pris la peine de lire : Vers l’amour vrai, se libérer de la dépendance affective, de Marie-Lise Labonté.

Il alla le chercher et revint dans son lit. Il le tourna, le retourna, lut la quatrième de couverture. Puis il lut quelques pages au hasard. Et enfin, complètement absorbé, il décida de le lire de bout en bout. Ce livre parlait d’elle, mais aussi de lui, de ses précédentes conquêtes, de son vide, de ses souffrances. Il parlait de ce qu’il avait vécu, de ce qu’il vivait avec Noémia, et de ce qu’ils pouvaient aspirer à vivre ensemble de plus beau et de plus épanouissant encore. Malgré l’épuisement, il y consacra sa nuit, happé.

Pourquoi ne l’avait-il pas lu plus tôt ?

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