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Deux heures

Mon cher amant,

J’ai quitté ta chambre il y a à peine deux heures, dans la lumière du petit matin. Assouvie. Pleine de toi. En roulant en pilote automatique, je pensais aux instants qui avaient précédé, cherchant à les faire durer le plus longtemps possible, comme ces bonbons au chocolat qu’on laisse fondre sur la langue, pour les savourer longtemps, sans écœurement. Je crois que je souriais bêtement.

Est-ce que tu sais à quel point j’aime ces nuits qui débutent par ton regard dur quand j’arrive chez toi ? J’y lis ton désir. Je peux même en mesurer la puissance, en comptant les secondes pendant lesquelles tes yeux glissent sur moi avant de me toucher. Si tu tardes à laisser ta main venir dans mes cheveux, c’est une déclaration : « Tu m’as manqué ». Si ta main se pose fermement sur ma nuque et tire légèrement mes mèches vers l’arrière, c’est un aveu : « J’ai envie de toi ». Si en même temps, tu m’enserres et viens plaquer mon pubis contre le tien, c’est une promesse : « Je vais te faire jouir au-delà de tout ». Ce moment où je te retrouve est absolument insupportable. Je frissonne. Tu vas me manger, c’est sûr. Mais à quelle sauce ? Et quand ?

Tu ne dis rien. Je tente de décoder les reflets gris, bleus ou verts dans tes yeux. J’ai l’impression de me perdre dans les vagues. Flux et reflux, tu m’emmènes et je ne sais rien de la destination. J’ai besoin de te prendre la main, mais tes mains sont déjà occupées ailleurs. Alors, j’enroule une de mes jambes autour d’une des tiennes et je fourrage à plein doigts dans tes cheveux. Mais ça ne sert à rien : je perds quand même pied. Mon cœur bat la chamade. Mon ventre se creuse. Mes tétons se dressent. Je voudrais que tu m’embrasses. A pleine bouche. Je crois que tu le sais mais que tu joues à l’ignorer. Tu as dû être Marquis de Sade dans une vie antérieure. A cet instant, je n’ai plus d’existence propre, je ne suis plus rien d’autre que ce que tu voudras bien décider. De la plasticine entre tes mains, une poupée molle suspendue au fil de ton désir.

Après un temps qui m’a semblé infini, tu m’as collée à toi et je pense que, déjà là, j’aurais pu jouir. Je sentais ta queue qui pulsait contre mon ventre. Tu as redessiné mes lèvres avec ton pouce. Lentement. Avec une délicatesse incroyable. J’ai entrouvert la bouche, bien sûr, et j’ai embrassé ton pouce. Tu m’as regardée au fond des yeux et tu as souri légèrement. Nous étions d’accord : bientôt, tu me donnerais ta queue et je la sucerais, fascinée par la renaissance de sa forme d’anse, que je sais parfaitement adaptée au creux de ma chatte. Avide, aussi, de son goût indescriptible - un mélange de foin frais et de bois brûlé. J’alternerais les coups du bout de la langue à la sensation de t’avaler tout entier. Parfois, je prendrais un peu de recul, pour vérifier ce à quoi j’arrive. M’assurer aussi qu’elle est toujours belle, ta queue, dorée comme si elle avait été laquée de miel. Alors, je la tiendrais vaguement en main, pour te laisser croire que je vais tout arrêter là, que le résultat est satisfaisant et qu’il n’est pas nécessaire de prolonger ces caresses. Tes grognements se feraient inquiets, ton souffle se modifierait légèrement. J’aimerais ça : voir que toi aussi, tu peux être une toute petite chose fragile, suspendue complètement à mon bon vouloir. Je rapprocherais mon visage de ton ventre, je lèverais les yeux, pour te regarder bien en face. Ma bouche viendrait tout contre toi, s’attarderait sur ton nombril, et se laisserait guider par les poils parsemant ton ventre. Ma respiration dérangerait les poils fins comme des ailes d’éphémères. Tu aurais la chair de poule, frémissant mais serein, assuré que tout va recommencer. Je poserais ma joue sur ta queue, sagement, sans plus bouger. Uniquement pour te montrer ta dépendance. Et ma toute puissance. Tu attendrais, sans plus trop savoir à quel saint te vouer. Tu n’oserais plus exprimer quoi que ce soit, de peur que je m’en agace et parte pour de bon, te laissant là, la queue dressée comme un étendard, sans plus aucun territoire à conquérir. Après un temps que je ferai durer mille ans, je te prendrais à nouveau, petit à petit, au fond de ma gorge. Je t’accorderais cette grâce, en Reine Magicienne pleine de bienveillance. Sans aucune autre attente que ta dévotion éternelle.

Nous étions toujours dans le hall. Mon manteau même pas déboutonné, à peine effleurée par tes mains mais déjà pleine des promesses que l’on s’échangeait sans un mot. J’avais l’impression de jouir intérieurement. C’était étrange, comme quand les orgasmes se succèdent en vagues, et que je pense : « Je ne peux pas aller plus loin que ça », alors que, déjà un nouvel orgasme pointe, repoussant les limites, en en traçant d’autres à franchir. Je découvrais que l’envie peut être, elle aussi, comme une suite sans fin de portes à ouvrir. A chaque fois que je me disais : « c’est trop, je n’en peux plus », je m’apercevais que si, je pouvais te désirer davantage encore, m’ouvrir plus, mouiller plus. Mes lèvres étaient humides, ma culotte aussi, et même mes cuisses. Cela me mettait dans un drôle d’état. Je ne pense pas que c’était de la honte. Plutôt une sorte de fierté.

J’espérais que tu allais comprendre mon langage silencieux et me prendre debout contre la porte. J’avais envie de sentir le vent froid des premiers gels passer sous le seuil et venir me caresser les fesses. J’avais tout à coup le besoin urgent de cette illusion d’être dehors, hors cadre, partie prenante de l’immensité. C’est fait pour faire l’amour, l’immensité. Comme si en se libérant des endroits clos, des cases et des barrières, nous nous libérions nous-mêmes, laissant tomber les masques, les identités, lâchant complètement prise pour retrouver notre essence sauvage. Notre nature animale. Je pensais à ces soirées d’été où, incapables de se résigner à aller s’enfermer, tu me prenais dans l’herbe, et que je jouissais sous les étoiles, accrochée à Sirius, remplie d’un sentiment incroyable d’infini. Et puis, évidemment, je pensais à cet automne, où tu avais enfin accédé à mon fantasme de me prendre en levrette, les seins nus plaqués contre l’écorce d’un chêne. Tu me l’avais refusé pendant des mois, parce que tu avais peur de me faire mal. C’était tout l’inverse : l’écorce était douce comme la main d’un homme qui a travaillé à construire de jolies choses. Ses légères aspérités témoignaient d’une existence consacrée au beau. La finesse de ma peau lui allait bien, comme ces robes de cérémonie, qui mêle le lin le plus brut à la soie la plus précieuse. Dans ton hall microscopique, je perdais toute notion d’ici et maintenant. Toute conscience. J’avais envie que tu me mettes nue contre toi, et en même temps, je n’avais pas envie que tu perdes ton temps à me déshabiller. J’avais une jupe, des bas, il te suffisait juste de venir écarter le tissu de ma culotte pour être déjà au creux de moi. Il suffisait juste de cela, une toute petite seconde, pour basculer, pour avoir enfin ta queue en moi. Et pouvoir laisser exploser ce plaisir que je retenais sans comprendre pourquoi.

Nous sommes allés au restaurant. Par ma faute. Quelques heures auparavant, j’avais naïvement cru que j’avais faim, que je voulais manger dans une brasserie, quelque chose de goûteux, qui tient au corps. J’étais juste en manque de toi, je m’étais trompée et sur la faim, et sur la manière de la rassasier. En parfait amant attentionné, tu avais cédé à mon caprice. Et je me retrouvais là, à un mètre de toi, à me dandiner sur ma chaise en me demandant quand je pourrais enfin te prendre tout entier en moi. Je ne pensais même pas à me satisfaire en prenant ta main dans la mienne. J’étais obnubilée par mon désir. A un moment donné, je me suis rendue compte que mes bas glissaient lentement vers le milieu de mes cuisses. Je me demandais où en était ma jupe. S’était-elle relevée en contre partie ? J’ai eu envie d’aller poser ma main là-bas, pour découvrir ce qu’il s’y passait. Et puis, j’ai renoncé. Je préférais imaginer ce que voyaient les hommes à la table d’à-côté. Ils parlaient fort, comme des chasseurs ivres qui ont besoin de crier après des heures passées tapis en silence dans les fourrés, et quelque part, cela m’excitait. Etre une proie. Se sentir observée. Avoir un peu peur de ce qui va arriver et en même temps, espérer qu’il se passe quelque chose, n’importe quoi qui mette fin à la tension. Je croisais et décroisais les jambes sans cesse, en laissant trainer mes talons sur le sol, pour les faire crisser et attirer leur attention. J’aimais l’idée d’avoir chaussé mes bottes en cuir noires, hautes, fines. Je les rêvais cuissardes. J’imaginais qu’ils regardaient ce talon bruyant, remontait lentement le regard vers la cheville, le galbe du mollet, le haut de la cuisse gainée de cuir noir. Et puis, ils tombaient sur cette dentelle noire, arachnéenne. Et presque aussitôt, il y avait le blanc laiteux de mes cuisses. Etaient-ils fascinés par le contraste ? Avaient-ils envie de venir toucher du doigt cette lisière incroyable ? Avais-je envie de les laisser faire ? Les laisserais-je remonte encore plus haut, et découvrir ma culotte rouge ? Je me rêvais un peu salope, un peu pute, là, juste devant tes yeux, et toi, tu n’imaginais pas que je pense à autre chose que le dessert qui s’annonçait et dont je t’avais parlé si longuement plus tôt dans la journée.

Il n’y avait plus de crème brûlée. Nous sommes partis. Dans la voiture, je regardais fixement ton entrejambe. Je me souvenais de cette liste de fantasmes que nous nous étions un jour écrite, et j’avais envie de jouer. Je voulais t’exaucer et te sucer alors que tu tenterais de continuer à conduire prudemment. La ceinture t’harnachait, je ne voyais pas comment faire. Bien sûr, je pensais à la détacher, mais le bruit horripilant qui s’en serrait suivi, entre l’alarme à incendie et le pire des réveils sur un GSM, m’aurait distrait. Et de ça, je ne voulais pas : te sucer exige la pleine conscience. Autrement, ce n’est qu’une mécanique vulgaire sans aucun raffinement. Tu as rétrogradé. Ta main a quitté le levier de vitesse pour venir se poser sur ma cuisse. Tu m’as regardée et tu m’as dit : « J’aime faire l’amour avec toi ». A cet instant précis, tu aurais pu me demander n’importe quoi – y compris le mariage – j’aurais dit oui à tout. Je crois que j’étais pleinement heureuse. Pour autant que je sois encore autre chose qu’une chatte pulsant sans plus aucun contrôle.

Quand enfin j’ai pu me coucher nue sur toi, et que ta queue est venue se nicher sans hésiter à l’endroit qui est fait pour elle seule, j’ai eu envie de te raconter chacun de ces instants, toutes ces petites choses qui me font t’appartenir pleinement. Mais tu m’embrassais à pleine bouche, et je m’essoufflais de mes mouvements de bassin saccadés, et de toute façon, les mots n’auraient jamais pu passer pas mes lèvres. Je suis bien plus effrontée dans mes pensées que dans la réalité. Il y a une pudeur qui ne cesse de m’habiller et dont je voudrais bien me débarrasser, d’un coup, comme une robe.

J’ai joui, tu sais. Et ça aussi, j’aimerais bien pouvoir te le dire, un jour. Te le crier à l’instant où je perds complètement pied. Celui juste avant où toi aussi, tu tombes. Et où, les yeux fermés, la bouche grande ouverte, tu meurs un peu, étonné que ça soit déjà l’heure, implorant le temps de ralentir pour prolonger encore un peu l’étrangeté de cette sensation. C’était juste avant que le sommeil nous prenne quelques heures. Et puis, la vie a recommencé, j’ai quitté ta chambre, j’ai roulé à moitié au hasard, je suis arrivée au bureau, j’ai déposé toutes mes affaires en vrac, je suis allée me faire un café. Devant la machine qui ronronnait, je me suis aperçue que lentement, extrêmement lentement, ton sperme coulait le long de mes cuisses, comme un serpent qui ramperait en prenant le temps de conquérir pleinement chaque millimètre du chemin parcouru.

Je me suis sentie vide, vide de toi. Incomplète. Et le désir a commencé à de nouveau se mettre à chuchoter à mon corps toutes les envies que tu pourrais combler.

Je suis partie il y a deux heures. Est-ce que je peux revenir ?

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