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Elle m'a dit

Elle m’a dit : " Vous pouvez m’appeler si vous avez le temps. "

Et un smiley ponctuait la phrase.

Alors je me suis arrêté au milieu de nulle part.

Un nulle part horizontal, fait de vastes champs de betteraves et de pommes de terre. Une horizontalité grise seulement brisée par les éoliennes tristes comme des gibets alignés.

Elle m’a dit : " Bonjour !” de sa voix enjouée de jeune femme derrière laquelle on entend encore l’adolescente.

Je regardais l’horizon. Un petit bois, presque gêné d’être encore là, faisait obstacle – oh, bien mince – à la vue panoramique sur ce grand rien un peu vallonné.

Elle m’a dit : " Je vous avais promis de vous raconter. "

" Racontez-moi, alors. " Je souriais. Je me demande toujours si les gens savent que je souris lorsque je leur parle au téléphone.

Elle m’a dit : “Elle est belle, intelligente et un corps fait pour jouir. C’est impressionnant. Elle jouit de tout.” mais aussi “La journée fut belle, nous l’avons passée ensemble.”

Je fixais le ruban d’asphalte sale qui filait droit devant. Un camion passa en trombe, déplaçant l’air si violemment que l’habitacle tangua un peu.

Elle m’a dit : “Nous aimons ,elle et moi, cette capacité que nous avons à parler de choses érudites et savantes et l’instant d’après à parler de cul.”

Elle riait. Il est beau son rire. Léger et fragile comme un funambule au-dessus d’un précipice.

Elle m’a dit : “Elle avait invité, comme je vous l’avais dit, un de ses amoureux.”

Elle m’a dit : “Je me suis retrouvé entre eux deux, ils se sont occupés de moi. C’est flatteur.”

Le vent soufflait. Il n’y avait aucun obstacle à sa course. Il sifflait en heurtant la carrosserie et j’essayais d’imaginer la scène. Je n’y parvins pas. Je dis : “Continuez.”

Elle m’a dit : “Il devait partir puis nous rejoindre après. Il n’est jamais parti.” Elle l’a dit avec une pointe de fierté amusée. Elle avait raison. “Il est bien membré, j’ai vu plus gros, mais il est bien. Par contre, il a une “capacité” – elle cherchait le terme, elle choisit celui-ci par défaut, je distinguais clairement les guillemets – il n’a pas besoin d’attendre. Vous voyez… Il a éjaculé deux fois et il est tout le temps resté dur.”

J’ai pensé “heureux homme”, je crois même que je l’ai dit à haute voix. Je cherchais aussi mentalement le terme médical qui désigne cette obligation pour les hommes de devoir attendre entre deux éjaculations. Je ne l’ai pas retrouvé. Je me suis demandé combien elle en avait vu, des bites, à son âge. La mienne, c’était certain. Est-ce que c’était la mienne la plus vieille ? Cette question était ridicule. L’autre aussi. Je commençais à avoir un peu froid. “C’est effectivement un vrai don, un superpouvoir”, plaisantai-je même (mais je ne suis plus certain de l’avoir dit, par contre, d’être jaloux, oui. Le mâle alpha de l’érection crée forcément de la jalousie… vous me comprenez, n’est-ce pas ?).

Elle m’a dit : “On a baisé de 21h à 1h30.”

La lumière était un gruau grisâtre sous ce ciel bas. Je n’aime pas l’automne lorsqu’il est comme cela.

Elle m’a dit : “On a bu une ou deux bières.”

C’est triste un ciel d’automne sans les feuilles en feu.

Elle m’a dit : “Avec elle, je me suis découvert une âme de dominante. Elle pousse des petits cris entre suppliques et gémissements absolument délicieux. On a envie de la soumettre.”

J’ai pensé : “Comme tout cela est dit avec gaieté et légèreté. C’est beau. Lumineux.” Mais je cherche toujours où est la part d’ombre. Un réflexe, un scepticisme de survie. Lorsque quelque chose est trop beau, je cherche où est la souillure, la page froissée, la fêlure. Je me désespère de ne pas avoir une foi aveugle et absolue dans la beauté, dans la lumière, dans l’évidente simplicité de la joie et du plaisir.

Elle m’a dit : " Après une ou deux bières, j’ai dit que nous savions pourquoi nous étions là. " Elle rit. " Je lui ai demandé, à elle, de venir à côté de moi. "

Les éoliennes tournaient. Vite. Je me demandais si les infrabasses, je les percevrais une fois l’appel terminé. Je me demandais aussi si j’avais envie qu’il se termine.

Elle m’a dit : " Excusez-moi pour le récit un peu décousu…”

Je me demande si je lui ai dit que ce n’était pas grave, que l’imperfection donnait du grain, du goût aux choses. J’aurais voulu qu’elle me raconte tout cela dans mes bras, dans un lit, nus. C’était ridicule, vingt ans de moins… Elle a l’avenir que je n’ai plus. Elle me fait du bien pourtant.

Elle me dit : " Elle m’a léchée pendant que son copain la sodomisait. J’étais assise sur son lit, le dos contre le mur. On se regardait lui et moi. C’était intense. "

Sur le pare-brise, les gouttes s’écrasaient en balafres. Je regardais l’heure, j’allais être en retard pour mon cours. Je m’en foutais. Je repensais à dimanche matin, lorsque que j’avais vu sur mon téléphone la photographie : ses reins cambrés, son cul tourné vers celle qui portait le gode-ceinture – petits seins, corps svelte –, enfoncée sur la bite en matière plastique, amazone inversée. Je voyais le pied et une partie de la jambe de celui qui bandait comme Priape. Aucun visage, rien de reconnaissable, des morceaux de corps. 1h22 du matin, " ce sont mes fesses ".

Elle m’a dit : " D’abord nous l’avons attachée. On lui a mis un collier et une laisse. Puis les poignets. "

Elle m’a dit : " On a joué à un jeu. On l’a mise sur le ventre. On a commencé à la fesser. D’abord avec nos mains. Puis une cravache, un paddle aussi. Ce qui est bien, c’est qu’il la connait. Alors il me disait : " Attends… " puis " vas-y, reprends. " Ça a duré un bon quart d’heure. "

J’ai demandé : " Et elle jouit de se faire marquer les fesses, d’être fessée ?”

Et j’ai pensé à ma voix qui comptait, le cuir d’une ceinture qui frappait une peau, les gémissements de celle qui la tenait, mes ordres brefs, un ton que je ne me connaissais pas et sa voix obéissante, le bourdonnement d’un jouet dans un sexe. Il y avait aussi cette douleur un peu étrange qui naissait à mon côté droit, mais je n’y prêtais pas attention, mon cœur qui frappait et mon érection douloureuse dans mon jean – j’étais assis dans la même voiture, au bord d’un autre champ. Il faisait beau, juin était prometteur. Je ne suis pas rentré, chez moi, ce soir-là ni pendant plusieurs semaines. La voix au bout du téléphone, ce jour-là, était la même qu’aujourd’hui.

Elle m’a dit : " Oui ! Elle jouit de tout. C’est un clitoris vivant ! "

On a ri.

Elle m’a dit : " Elle ne marque jamais, c’est ce qu’elle m’a dit. Tout à l’heure, elle m’a envoyé une photo avec une trace de morsure. Il ne fallait pas me défier. "

Je ne bandais même pas, j’écoutais. Je relançais, j’interrogeais, je plaisantais et je me disais :” Tu vas écrire. C’est inévitable. " J’étais un spectateur de ce qui se passait. Je prenais mentalement des notes. J’étais au-dessus.

Elle m’a dit : " Je n’ai pas tant joui que cela. "

J’ai dit : " Ah ?”

Elle m’a dit : " Non, mais j’ai eu du plaisir, vous comprenez, à être avec eux, à faire tout cela. "

J’ai baissé la tête, fermé un peu les yeux. J’étais fatigué. J’avais fait beaucoup de route depuis ce matin. La tête me tournait un peu. Ma tension sans doute et puis cette présence, au bas du dos, à droite. Je me suis dit que, si après notre appel, j’avais encore un caillot qui par fantaisie me bouchait une artère quelconque, ici, sur cette aire de stockage de betteraves sucrières, en bord de champ, c’en serait fini. Personne ne le verrait. On penserait que j’étais un conducteur épuisé qui faisait un somme. Seule ma présence, ici, la nuit, alerterait l’attention de quelqu’un. Et peut-être pas avant le lendemain matin.

Elle m’a dit : " je me demande ce que vous ne savez pas de moi… " Elle a ri.

" À part votre peau, son grain, sa texture, son goût, et celui de votre sexe ; la chaleur, celle au creux de votre cou, entre vos cuisses, tout, je connais presque tout de vous, c’est vrai…", je ne l’ai pas dit.

Je pensais aussi : " Nous cherchons tous l’amour ou un peu d’importance aux yeux des autres, ou de leur corps. " Je me rappelais le titre du livre de Stig Dagerman : " Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. " Je m’étais promis de le lire dès que j’en avais lu le titre, un jour, il y a des années. Encore une chose que je n’avais pas faite.

Elle m’a dit : " Je l’ai prise aussi avec le gode-ceinture. Ça ne m’a rien fait en tant que tel, mais ça m’a fait plaisir de la prendre, c’est excitant. "

" Faire plaisir… " On peut passer sa vie à le faire et ne jamais en obtenir un peu. Ce temps gris me déprimait. Et le tapis, sous les pédales, était couvert de traces de boue séchées. Sa voix, ce qu’elle me disait me faisait autant de bien que de mal, je crois. Encore maintenant, je ne saurais décider.

Elle m’a dit : " Il m’a prise en levrette pendant qu’elle était sous moi. Je l’ai fait jouir par ses seins. De petits seins. J’ai beaucoup aimé. Moi, je ne suis pas sensible de la poitrine. "

Et ton plaisir, mon amie, il est où dans tout cela ? Tu t’oublies pour ne pas être oubliée des autres, je crois. Mais on ne dit jamais ce qui s’est passé, ce que l’on a vécu. On dit ce qu’on a cru vivre, voulu vivre, on réinterprète la pièce. La preuve, je l’écris.

J’avais envie d’un café. Fort, noir et chaud. J’avais envie de dormir et d’oublier. J’avais envie de baiser avec eux.

Elle m’a dit : " Je ne l’ai pas léchée. Elle avait ses règles. Pour une première fois, je…", elle rit, " Enfin, vous comprenez ?” Je ris aussi. " Ah oui, là, je comprends. "

Je me demandais si elle serait douée pour le cunnilingus. Je pense que oui. Elle sait s’oublier. Et surtout elle aime faire jouir, je la soupçonne même de n’aimer que cela d’ailleurs, faire jouir. C’est fondamental pour bien lécher. Ça, je le sais. Je lèche bien.

Ça rend important aussi, utile, aimé – au moins durant ce moment-là.

Elle m’a dit : “Mon amie m’avait dit qu’il savait faire squirter (ou " “éjaculer” peut-être ? Je ne sais plus vraiment..) les femmes. Il lui a fait, devant moi. C’était impressionnant. Elle a mouillé le lit. Des litres. Je lui ai dit : “Moi aussi, je veux ça !”

Elle le disait comme une enfant devant la vitrine d’un pâtissier ou d’un magasin de jouets. Avec envie, émerveillement, joyeusement. Je me disais qu’en trois heures de baise, ils avaient fait et vécu plus de choses que bien des gens durant toute leur vie. Je me demandais si c’était merveilleux ou étrange, si c’était libérateur ou une forme d’injonction, si c’était de la jouissance innocente et sans entraves ou la mise en scène de leurs égos. Je me disais aussi que j’étais trop vieux pour ces conneries et je me demandais aussi quel âge avait Pandore lorsqu’elle avait ouvert la boîte.

Elle m’a dit : " Avec moi, ça n’a pas fonctionné. Il était doux, respectueux, hein ? Mais avec moi, ça n’a pas marché. Il m’a dit que la première fois, ça ne fonctionnait pas toujours. "

Je me suis demandé si sa bite était aussi grosse que son égo ou si c’était l’inverse. Je me suis dit aussi que j’étais sacrément envieux. J’avais envie d’un morceau de chocolat noir. Intense, de ceux qui restent en bouche de longues minutes. Comme un écho qui s’enrichirait d’harmoniques à chaque réverbération..

Elle m’a dit : " On a fini par le sucer. Toutes les deux, en même temps. "

Je me suis rappelé que je devais faire faire à mes élèves des exercices sur le point de vue narratif et la narration aujourd’hui. J’ai regardé l’heure. Je ne le commencerais pas à l’heure, ce cours, mais ni eux, ni moi ne nous en plaindrions.

Elle m’a dit : " J’ai pensé à vos mots à ce moment-là. C’était comme vous l’avez décrit. Une s’occupe du gland et, l’autre, du… reste. " (j’ai pensé “la hampe”. J’ai écrit la hampe dans ce passage.) Ponctuation cristalline de son rire. " Elle s’est occupée de son gland, moi du reste. "

J’ai dit : " Heureux homme ! " J’ai fait la liaison en “z”, c’était ridicule, je voulais faire mon blasé, avec sourire en coin intégré. " Connard… " ça, c’était pour moi, de ma part.

Elle m’a dit : " Ah, mais il avait bien " travaillé "! On devait le récompenser. " Le ton était toujours si guilleret, si badin et si léger. Comme une discussion d’après déjeuner, un dimanche d’été, sous un arbre, à l’ombre, entre copines.

Je me suis demandé à partir de quand un junky se rend compte que ce n’est plus maîtrisable, que ça ne l’a jamais été et que ça va le réduire en miettes. Et s’il s’en fout aussi à ce moment-là. Je serais bien sorti prendre l’air. Mais je n’aurais plus rien entendu et le vent aurait empêché toute conversation audible. Et puis, je ne pouvais pas me permettre d’être malade.

Elle m’a dit : " Je ne sais pas si c’est ce qu’il me faut. C’est un fantasme. Ça, j’aime. "

Je lui ai dit que je lui enverrais le livre de Jeanne de Berg, " Cérémonie de femmes ", qu’elle devrait aimer et que la domination et la soumission sont des formes intellectualisées du sexe. Presque désincarnées. Je me souviens que Houellebecq en parle dans " “Plateforme”. Je me demandais si j’y croyais à mon baratin d’intello qui me servait à me donner une contenance face à cette avalanche de fantasmes qui venait de me tomber sur la gueule. Je lui ai dit aussi de faire attention à elle. " Très paternaliste et patriarcal, ça, mon gars, bravo ! " Et elle m’a rassuré et dit qu’elle savait, maintenant, se préserver. J’ai pensé " j’espère, putain, j’espère vraiment. " J’ai pensé à ma fille qui devenait sous mes yeux une femme. J’ai eu peur. C’est froid, la peur. Un froid minéral.

Elle m’a dit : " Mais ce n’est pas comme cela que je jouis le plus. "

J’ai eu un frisson. L’habitacle se refroidissait à cause de ce vent et de cette lumière grise. J’ai voulu le croire. J’y ai cru.

J’ai dit : " On jouit aussi par l’orgueil. ". Elle a ri – encore – et m’a dit : " Évidemment, oui ! "

Elle m’a dit : " J’ai vraiment hésité à renoncer à venir ce week-end. J’aimerais vous rencontrer, vraiment… " (Ça aussi elle me l’a dit).

J’ai dit : " On se rencontrera un jour, c’est certain. " Je me demande si c’est une bonne idée. Pour elle. Moi, je sais.

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