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En forêt sous la pluie

Je suis ma meilleure Amante. Ce matin, la solitude glacée est mon cocon où, brûlante, je m’épanouis de mon plein gré et juste pour moi-même.

Mes sous-vêtements en laine me protègent du froid dont j’ai appris à ne plus avoir peur. Le slip, en coton, sera trempé à mon retour, je le sais. Je suis l’écrin vivant d’une pierre précieuse, mais moins que moi-même et mon plaisir de femme. Aujourd’hui, c’est un quartz rose qui m’accompagne en cette exploration. Je le sens à l’intérieur de moi, là où je l'ai placé si facilement il y a quelques minutes, tranquille, stable, rayonnant.

- Je vais faire un petit tour. À tout à l’heure.

Je ferme la porte et quitte la maison. La voisine, curieuse, espionne, me regarde depuis la fenêtre de sa cuisine. Elle peut supposer ce qu’elle veut, par exemple que je m’en vais à nouveau couper des branches de houx pour former une couronne l’Avent (mais cette fois, je n’ai pas de sécateur, même si, toujours, j’ai un couteau sur moi). Au moins, si je ne reviens pas, elle pourra dire qu’elle m’a vue partir, seule, à 9h36, en direction du nord, à pied. Mes bottes impriment des marques dans le tapis doux et blanc de la neige. Les flocons qui tombent doucement se prennent et se dissolvent sur le rebord de ma grosse capuche. Je monte la route sinueuse qui s’éloigne du hameau, vers la forêt. Puis j’emprunte un sentier qui part sur la gauche, à moitié effacé par la neige. Je serai seule par ce temps maussade, c’est certain… Le chasseur a terminé sa saison. Le trappeur ne passe jamais en matinée. Le braconnier s’est fait arrêter le mois dernier par le garde-forestier (qui, désormais, ne patrouille plus le dimanche). La coupe des bûcherons est à au moins cinq kilomètres à l’ouest et ils ne sont pas là aujourd’hui. Les seuls témoins potentiels à mon exercice seront des créatures non-verbales, comme les deux biches de la dernière fois, ou ces oiseaux ternes mais forts, ceux qui supportent de nous tenir compagnie pendant tout l’hiver.

Les flocons s’alourdissent et laissent bientôt la place à une pluie verglaçante, mais je ne sens pas le froid dans mon gros manteau. Et pourtant, je sais que je n’aurai pas beaucoup de temps, qu’il y a bien quelques risques à rester ainsi dehors, surtout si je me laisse emporter dans un tourbillon de plaisir qui me ferait m’oublier moi-même. Le froid, si on le laisse faire, engourdit et peut endormir pour toujours, mais moi, je veux la vie, la vitalité, la vigueur. Ce matin, je me l’offre à moi-même pour me renouveler. Mes pas me portent encore plus loin, entre les arbres dénudés. Seuls quelques sapins arborent les traces éternellement vertes de la puissance végétale. Ils peuvent piquer.

Je trouve un tronc qui me convient. Il me semble que j’avais déjà, cet été, transformé cet espace en lieu sacré. Mais est-ce le même endroit? Comme les hommes, la Nature change au fil des saisons, et leur constance, parfois, se laisse trop difficilement deviner. Je ne saurais dire si c’est exactement le même lieu. Peu importe, car je suis bien, appuyée à ce tronc, debout. Mes jambes sont écartées légèrement plus qu’à largeur de hanches, mes genoux sont un peu fléchis. Je me contorsionne dans mon manteau et soudain une manche se trouve vide.

Ma droite, la main forte et habile, s’approche du point de connexion, de transition, d’appel du plaisir. Mes doigts trouvent l’endroit, le mouvement, la pression, le rythme. Je garde les yeux grands ouverts, mais dans mon esprit, c’est une série d’images qui apparaît: des lacs, des montagnes, des cascades et moi, nue, qui me baigne dans une rivière, des spirales et d’autres formes géométriques, le plus souvent rondes, puis des droites et des perpendiculaires, saillantes, et à nouveau des images de courbes, de cercles plus voluptueux, plus doux, moins nets. Il y a aussi des couleurs. En hiver, c’est surtout des tons orangés et rouges, chauds comme du feu, comme pour compenser le blanc et le gris de la saison. Parfois, très rarement en fait, me reviennent aussi les visages, les mains et les voix d’hommes qui furent bons et doux avec moi.

En moi, le quartz rayonne et me diffuse son énergie à travers tout mon corps. Ceci aussi est un partage. La pluie continue à tomber. Ma respiration s’accélère et diffuse dans l’air des petits nuages de chaleur. J’inspire et j’expire, de plus en plus vite. Je garde ce rythme et quelques sons arrivent que je n’ai pas commandés. Je les laisse venir et accueille Ce que j’attendais, Ce que j’invitais en moi: il est là, ce plaisir infini, cet instant de complète communion à moi-même, dans cette forêt, comme unie à elle mais pourtant distincte, englobée en elle, petite partie d’un grand Tout. Ceci n’est pas insignifiant. J’éclate de rire et les arbres autour de moi me répondent.

Le quartz rose a terminé son office. Tout seul, il trouve la sortie, je le recueille et le serre en ma main. Il est brûlant, bouillant, humide. Je me contorsionne à nouveau dans mon manteau et retire ma main doucement à travers des couches d’habits, si nécessaires en cette saison mais que j’abandonnerai bien volontiers quand les températures remonteront, dans quelques mois. Je tiens toujours ce petit œuf rose dans ma paume. Il fume dans l’air glacé tant il est chaud et encore moite. J’ai froid aux doigts, je remets mes gants. Je forme un écrin dans la neige et y dépose l’œuf. Je le recouvre. Je reste ainsi quelques minutes, à genoux, connectée à la Terre, à savourer les effets de ce plaisir en moi, qui me remue encore et se dissipe très lentement, comme une prière. J’ai le sourire aux lèvres, seule, au milieu de la forêt, alors que l’autre jour, au hasard d’une rue de la grande ville, un imbécile inconnu m’intimait l’ordre de lui sourire… Pourquoi lui offrirais-je quoi que ce soit? Même un sourire alors que je n’en ai pas envie? Je suis libre et n’obéis à personne d’autre qu’à moi-même et à la Divinité (et encore faudrait-il qu’Elle se manifeste très clairement… Ce matin, je l’ai trouvée). Je médite encore quelques instants, puis je déneige mon œuf minéral, désormais refroidi et rechargé de l’énergie de la terre où il est posé et de l’eau tombée du ciel, sous forme de neige, qui l’a englobé. Je le mets dans ma poche. Me tournant dans les quatre directions, je remercie la forêt pour son accueil, puis je reprends le sentier.

Me voici de retour à la maison. En ouvrant la porte, je sens immédiatement l’odeur du pain chaud que mon homme vient de faire cuire. C’est ainsi qu’il me nourrit et me chérit. Je suis trempée, glacée, mais heureuse, régénérée. Je me débarrasse de mon manteau et de mes bottes.

- Ah, te voilà enfin. Je commençais à m’inquiéter. Mais dans quel état tu es? Déshabille-toi, je vais te faire couler un bain chaud.

Bien sûr, je ne peux rien raconter, rien dire, rien partager de ces expériences si intimes. C’est seulement moi et la forêt, la Nature, l’énergie. Quoi d’autre encore? Je suis si loin d’en avoir fait le tour.


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