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En préambule à toute l'éternité

Savourer le moment. Renouveler l'expérience. Savourer les moments. Au futur: bientôt et là-bas. Au présent: ici et maintenant.

Retour au passé proche, pas si simple et tout à fait recomposé: lui et moi. Rien que nous deux, rassemblés par les voies de destins improbables, heureuse surprise des algorithmes presque tout-puissants. Nous créons une intimité secrète, des nouveaux mondes sensuels, une île au nom mystérieux que nous peuplons de références choisies. D'autres qui s'y retrouvent, dans un mélange de réalité vécue et de fiction littéraire dont moi seule connaît les frontières, sans qu'on ne se souvienne forcément pourquoi ou comment elles y sont arrivées au fil des mois, au fil des vraies rencontres: des étymologies, des tas de mythes grecs, un artiste autrichien qui en a illustré certains avec beaucoup de dorures et de finesse, des chats et des renards séduisants, de la cannelle, et précisément des roulades de pains à la cannelle, arrosées d'un glaçage laiteux et sucré qui rappelle ses jets de sperme. Abondances de toutes sortes.

Mes mains qui donnent, qui aiment, qui transmettent, partout sur son corps que je n'avais pas imaginé ainsi, aussi frais, aussi beau. Pour finir, et pour commencer aussi, nous sommes des sans-âge et des anges de sang et de chair, nous combinant dans des étreintes plus ou moins inclinées. L'homme ne vivra pas de mots seulement. La femme non plus. Mes doigts sont bavards et encore plus subtils que mes paumes, lors de massages longs, non-temporisés, offerts: une spirale avec toute la main, puis la paume, puis quatre doigts, puis trois, et deux, et un seul, arrivé au nombril, puis repartir dans l'autre sens avec moins de pression, et rajouter un autre doigt, puis deux, et trois, et pour finir, la paume huilée reprend la main et s'en descend plus bas vers d'autres zones. Oser aller même au plus profond de lui, tout en douceur. Savoir que, parfois, j'en pleure. Ça sent toujours la lavande, subtilement. Ses mains sur les miennes, puis sur chaque parcelle de moi, et dedans aussi, comme je lui ai montré. Il m'a écoutée. C'est d'ailleurs l'un des seuls à qui j'ose parler, tenter d'expliquer l'indicible. Ni lui, ni moi ne saurions mettre en mots ces expériences. Nos orgasmes sont ineffables. Seuls nos souffles et nos tremblements les disent, avec des cris aussi parfois.

Mes seins enfin aimés plutôt qu'abimés –une lettre fait la différence!– entre ses mains douces, aventureuses, expertes. Mes seins comme terrain d'expérimentation subtile, puis mon ventre. Mes cicatrices indissimulables, un trait sous mon sternum, deux points en diagonale sur mon flanc, un trait au-dessus de l'ombilic:  - ・・  -  C'est le X –oui, comme ça tombe bien, cette lettre!– du code morse international de nos deux corps: tapotements, effleurements, lissages... Conversations tactiles dans la pénombre de chambres qui ne sont pas les nôtres. Nous pourrions enchaîner avec d'autres codes que nous avons appris, pour des raisons différentes. Une fois, j'ai été inspirée à lui réciter l'alphabet radio pendant qu'il me faisait jouir... J'ai fait le tour plusieurs fois: Alpha, bravo, Charlie, delta, écho... À Oscar, j'ai senti que mon plaisir arrivait, entre le tango et l'uniforme, c'était le pic, et jusqu'au zoulou, j'étais transportée ailleurs, incapable de continuer à articuler Victor –c'est lui mon victorieux!– whiskey, x-ray, et yankee.

Au dessus-du centre de notre univers, au-dessus de l'un des points où se mélangent nos énergies se trouvent désormais, et pour toute la durée de cette incorporation, mes cicatrices inévitables, visibles, mais désormais aussi vues, effleurées, acceptées, embrassées avec tendresse par des baisers qui signifient qu'on peut, qu'on doit, aller de l'avant. Ne former plus qu'un seul corps pour réaliser que nous n'en avons qu'un seul, brièvement. Les anges, les vraies, n'ont pas d'orgasmes. Elles sont en perpétuelle jouissance devant la face de l'Essentiel, pour toute l'éternité. Quant à nous, sœurs et frères en Humanité, nous n'avons que des moments, que quelques instants futiles d'éternité à savourer en préambule.

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