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Entre midi et deux

Un café. Guêpière. Culotte de satin. Talons aiguilles. Jupe tailleur. Col roulé. Manteau de laine. Et des bas. Tout est noir. 11h54. Elle se lève, paie l'addition, enfile de grandes lunettes noires, secoue ses longs cheveux noirs.

Elle voit devant elle un paysage typiquement urbain. Des immeubles à perte de vue, des rues bétonnées, quelques arbres parsemés pour la verdure. Les feuilles d'automne commencent à tomber, illuminant la grisaille du sol de couleurs flamboyantes. Des mines fermées s'entrecroisent sur les chemins, marchant à pas pressés. Un quartier d'affaires qui aspire les vies et les vide de toute essence avant de les recracher vers leur pathétique monotonie.

Est-il de ceux là? Elle s'en fout. Elle ne veut rien savoir de lui. S'il est heureux, s'il est frustré, s'il est équilibré, ce qu'il ressent, ce qu'il pense, ce qu'il souhaite. Elle s'en fout totalement. Elle n'est pas venue pour connaître son âme mais pour se remplir le sexe et vider le sien. Elle sait ce qu'elle doit savoir : un prénom, un visage, une voix. Dans son esprit, cet hédoniste, plaisant sur papier glacé, représente tout ce qu'elle exècre. Elle n'a pas cherché à fouiller davantage. Ce qu'il est réellement au fond n'a pas d'importance quand on prend rendez-vous avec une queue qui veut vous pilonner. L'avantage des sites de rencontres sexuelles : aller droit au but, droit au cul. Trois soirs top chrono d'échanges, un minimum d'intelligence, une exposition lumineuse de ses parties intimes, une apparence correcte, l'affaire était pliée.

Elle l'a quand même appelé une fois, histoire de caler les détails, également pour être sûre que son timbre serait chaud, que les mots qui sortiraient de la bouche de ce type ne la feraient pas détremper. Et détaler. Il lui convenait.

12h05. Parking indigo. Grand. Bien constitué. En costume sombre. Légèrement blondinet. Nonchalamment appuyé sur sa voiture. Une Merco rutilante noire. Sourire bienveillant plaqué sur les lèvres. Un cliché complet.

Elle retire ses lunettes. Ils se fixent du regard. Premières secondes d'une première rencontre. Aucun des deux n'a baissé les yeux. La suite s'annonce prometteuse, se disent-ils tous les deux.

- Alors, on baise? demande-t-elle, impassible, la voix provocante.

Amusé, il se redresse et se rapproche de ce visage si sévère et tendre à la fois, dissimulant tant de vice et d'envies.

- Prête à jouir comme une chienne dans la voiture d'un inconnu? lui chuchote t-il.

Elle sourit intérieurement de cette phrase choquante, cette phrase qu'elle lui a commandé. Elle a donné le ton, il suit la musique avec délectation.

- Oui.

Une simple réponse, un murmure sans hésitation, qui déclenche en lui une véritable bouffée de désir animal ; comme convenu.

Leurs langues s'entremêlent immédiatement avec passion. Il la plaque contre sa voiture. Ses mains courent sur les courbes de cette fausse innocence. Elle commence à déboutonner la chemise du prétendu mâle. Les cous sont dévorés de mille baisers. Les cheveux sont caressés puis agrippés. Elle sent la fraîcheur du matin. Il sent la virilité. Sans se décoller de ces lèvres ardentes, il ouvre la porte arrière. Elle s'y engouffre de son corps souple et félin. Elle lui retire ses vêtements avec frénésie dès qu'il la rejoint sur la banquette arrière. Tout est suivi à la perfection ; comme convenu.

Un scénario millimétré à la fellation près. Elle le prend en main, avec légèreté, presque de la tendresse, les yeux dans les yeux. Puis elle le suce avec douceur et quiétude dans un silence complet.

Il se laisse aller à cette lente caresse buccale. Son corps se détend progressivement, contrastant avec sa brusque montée du désir. Il veut la posséder entièrement, cette femme dont il ne sait rien et c'est ce qui l'excite d'autant plus. Un fantasme maintes fois vu et revu qui s'ancre dans le réel devant lui à l'heure du déjeuner. Il a cru qu'elle se dégonflerait. Qu'il recevrait un message d'annulation à la dernière minute. Tant d'assurance et d'expérience. C'est trop bon pour être vrai. Les sensations surpassent de loin son imagination. Quant à cette bouche sur son érection...

Terriblement alangui, il ramène son visage près du sien et l'embrasse avec sensualité. Elle lui dit dans un souffle : "Baise-moi".

Son regard paraît hagard un moment. Juste un moment. Puis un sourire encourageant. Elle pivote tant bien que mal dans cet espace étroit, les rires font redescendre la tension jusqu'à l'instant où elle trouve enfin la position.

A quatre pattes, dans une cambrure bien dessinée, elle remonte sa jupe, retire sa culotte. Clair-obscur de la peau et de la lingerie. Il glisse sa langue dans son orifice brûlant déjà bien trempé. Savoure sa saveur et sa chaleur. Son petit cul se tortille dans tous les sens.

- Prends-moi maintenant ! répète t-elle dans sa première jouissance. Maintenant, s'il te plaît ! Baise-moi comme on l'a prévu !

Il ne se fait pas prier longtemps et rentre dans le rôle qui lui a été assigné.

- Je vais te défoncer...

Dans un état de fébrilité, il met la capote, s'apprête à entrer en elle sans gêne. Ses voies s'écartent telle une fleur tandis qu'il s'enfonce délicatement. Elle soupire de plus en plus fort. Elle le voulait, elle l'a comme elle le souhaitait. L'humiliation de l'esprit, l'humiliation du corps. L'humiliation. Par un étranger à sa vie.

- ... et je vais te faire jouir comme la chienne que tu es !

Bien au fond, il attrape ses cheveux qu'il enroule autour de sa main puis commence un va-et-vient vigoureux. Le corps tendu, elle s'enivre de sa bestialité. Dans leurs souffles saccadés qui se mettent au diapason, ils se lancent des mots tirés d'un répertoire grossier et peu élaboré qui vont crescendo avec ce plaisir lancinant qui a pris possession de leurs esprits. Il n'y a plus que des chairs qui se frottent, qui se claquent à l'unisson. Elle se laisse emporter par les flots tumultueux qui parcourent son entrejambe. Une descente irrémédiable sur cette pente vertigineuse de la perte de soi. Son identité disparaît. Elle sait qu'elle ne représente plus qu'un trou pour cet homme. Dans ses insultes, il piétine son ego encore et encore, la réduisant à un vide-couilles. L'être humain a disparu. De n'être plus rien, elle en jouit.

Ses cris résonnent dans l'habitacle avec férocité tandis qu'elle est secouée de spasmes violents. Il tire un dernier grand coup avant de s'affaler dans un râle profond sur cette improbable créature sexuelle. Une fois n'est pas suffisant, ils remettent le couvert avec davantage d'ardeur. Et cette fois-ci, de la chaleur.

13h47. Elle se rhabille en reprenant ses esprits. Son masque de femme froide ne laisse en rien deviner ce qu'elle vient de faire, ni ce qu'elle a laissé faire.

- Tout va bien ?

- Tout va bien puisque je ne suis pas encore morte.

Sur ces paroles énigmatiques, elle quitte la voiture et part d'un pas déterminé sans un regard en arrière. Un one-shot, comme prévu. Il ne reste plus d'elle qu'un parfum enivrant de luxure. Sa voix de salope orgasmique résonne encore dans sa tête. Il a envie d'en avoir plus.

Dans le métro, elle regarde toutes ces mines tristes. Elle-même n'en mène pas large. L'euphorie de l'inconnu dissipée, il ne lui reste qu'une image peu glorieuse de sa personne. Malgré tout, cet enfoiré a été vraiment bon.

Elle sort son téléphone. Il veut la revoir. Le désir submerge tout. Même les pensées les plus noires. Une déchéance vaut mieux qu'un corps vide de tout sentiment.

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