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Et nous avons couru sous la pluie

Et j’ai marché sous la pluie. J’ai marché, marché et marché encore. Combien de temps ai-je marché sous l’orage ? Combien de temps fallait-il que je marche pour oublier? Oublier que la pluie qui se déversait sur moi n’était rien face à mon orage intérieur. Tout s’est effondré. Mon monde entier. J’ai tout laissé, tout abandonner. Pour aller où ? Dans quel but ? Je ne suis pas sur. Je ne suis plus sûre de rien. Je suis sûre de cette pluie qui ruisselle sur mon visage, de la réalité de son de mes pas dans la nuit. Je suis sûr du froid qui me glace jusqu’au sang, mais dont je me fou. Il le fallait. Question de survie. Et je marche. Quelle heure est il à présent ? Où vais-je aller ? Et dans quel but ?

Soudain mes pas s’accélère à la vitesse des battements de mon cœur, tout s’emballe, et je cours. Je cours, mais pourquoi ? Qu’ai-je tant à fuir ? Tout envoyer en l’air, voilà l’idée, voilà ce vers quoi je cours. Mais celle qui marche aujourd’hui sous la pluie, ce n’est pas moi. C’est une petite fille, c’est celle que j’étais et qui s’est tue trop longtemps. “Tu m’as oublié” me dit-elle depuis quelques temps, “alors maintenant c’est toi qui me suit”. Elle est intrépide, elle n’a peur de rien. Voilà que minuit sonne quelque part, le son me parvient de loin, il se faufile dans les ruelles sombres d’Amsterdam pour parvenir jusqu’à moi. Ici et là, des amoureux se promènent sous des parapluies, me dévisagent ou ne me prêtent aucune attention, et il en est mieux ainsi. Et je m’arrête, mon corps ne me porte plus. Agrippée à la rambarde d’un pont, mon regard se perd dans l’eau. Je ne saurais dire en cet instant si l’eau qui coulent sur mes joues vient de mes yeux ou de l’univers. Et je souris. Je suis l’Univers. Enfin.

Mais mon corps se crispe, mes poumons semblent se remplir d’air sans pour autant que je puisse respirer. Quelque chose gronde dans ma poitrine. “Je n’ai pas besoin de toi !” ai-je hurlé, sans même le vouloir. Ai-je vraiment hurler, ou est-ce juste dans ma tête que je hurle ? Quelle différence cela fait-il de toute façon. Me voilà là, en plein milieu d’une ville où je t’ai suivi, où tu m’as emmené. Je suis trempée jusqu’au os. Tu es un salaud, voilà ce que tu es. Tu m’as volé une partie de ma vie. De précieux instant que je ne vivrais plus, à cause de toi. Qui aurait cru ? Tu étais si gentil. En toi j’avais trouvé la lumière. Enfin. Après avoir frôlé la mort plus d’une fois, tu m'es apparu. Tu m’as offert ton oxygène pour qu’enfin je respire. Mais voilà, je comprends maintenant que ce n’est pas de l’oxygène qu’il y a dans tes poumons, c’est du poison. Le plus toxique des poisons. Comment ai-je pu te faire confiance au point de tout abandonner pour toi, de tout laisser. Tu n’es qu’une ordure. J’ai senti cette gifle comme un éclair dans le ciel, j’ai senti le moindre de tes doigts me frapper jusqu’au cœur. “Cette fois tu ne reviens pas !” m’as tu crié alors que je franchissais le pas de la porte. Non, je ne reviens pas. Plus jamais. Désormais la vie se fera sans toi. Je te laisse toutes mes croyances débiles, tout mes remords. Garde-les. Tu finiras seul Maxime. Seul et malheureux. Parce que c’est tout ce que tu mérite. Tu n’es rien. Tu n’es plus rien. Alors que tu étais mon tout, alors que tu m’as sauvé. Aujourd’hui me voilà détruite.

Je reprends mon souffle peu à peu. Je peux de nouveau percevoir les lumières de la ville, ces belles lumières qui bordent les canaux d’Amsterdam. Je suis seule, sale et trempée, mais qu’importe. Je suis libre. Et voilà que mon corps se remet en marche. Chaque pas est un supplice. Le jean qui colle à ma peau rend mes mouvements plus lourds encore. J’avance. Il n’y a que ça à faire. J’avancerai jusqu’à ne plus pouvoir avancer. Puisque chaque pas que je fais m’éloigne un peu plus de toi. J’avancerais jusqu’à l’océan. J’y noierais mon chagrin. Lui seul me comprend. Lui seul ne me demande rien. Juste d’être.

Alors que mes pas ne répondent qu’à eux même, mon regard se perd dans le rouge de cette rue. Cette rue où je n’ai jamais osé, en 4 ans, mettre les pieds. Et le rouge m’attire. On y expose des femmes comme on expose des bijoux dans une vitrine, on y vend de l’amour comme on vend de la bière dans les bars. Etonnant qu’aussi con que tu sois tu ne m’aie jamais emmené ici la nuit, ça aurait pourtant été bien ton genre. Et voilà que je m’aventure dans cette rue. Je croise un couple qui sort d’une vitrine. Drôle de manège. Mais après tout, ils vivent eux au moins. Ils assument leurs choix.

Une femme à demi-sourire me fait un geste à travers les barreaux de sa cage. Je souris. Je m’arrête et me plante là, à quelques mètres d’elle. Je la regarde, sans comprendre ce que je regarde. Une femme dans une cage de verre. Elle ne doit pas avoir une vie facile. Quelque chose me touche en elle, elle ne ressemble pas à ces autres femmes dans les autres vitrines. Elle ne semble pas chercher à aguicher le moindre pervers qui passe. Je ressens sa solitude, elle raisonne dans mon cœur. Ce vide en elle et ce vide en moi. Je me suis assise sur le sol. Je suis épuisée et mon corps tremble à tout rompre. Que vais-je faire maintenant ? Et je la regarde. Elle est belle cette femme. On dirait qu’elle est fragile, qu’un courant d’air trop fort pourrait la faire tomber. Ses cheveux longs retombent sur son corps à peine vêtu. Qu’est ce que je fais là bordel ? A regarder une nana dans une vitrine. Ca suffit. Je me lève, c’est à mon corps de m’écouter, je ne lui laisse pas le choix. Je marche doucement dans la ruelle. Je ne cours plus. Je suis anesthésiée et ne ressens plus rien d’autre, qu’un vide. Un énorme vide.

C’est alors qu’une main se pose sur mon épaule. Je frissonne. C’est toi. Je suis sûre que c’est toi qui m’a suivi. Je ne me retourne pas et me mets à courir alors que la petite voix d’une femme me paralyse un instant “Attends..”. Je me suis arrêtée. Et je me suis retournée. Elle était là, cette jolie femme de la vitrine sous la pluie qui serait bientôt aussi trempée que moi. Je me suis approchée d’elle, sans un mot, mon regard plongé dans ses yeux sombres, comme aimantée. Elle ne m’a rien dit. Et j’ai senti ses doigts glisser dans les miens et m’attraper. J’ai senti la chaleur de sa main, une étrange douceur que je n’avais pas vécu depuis tellement de temps qu’elle me semblait presque inconnue. Elle m’a tiré pour que je la suive. Mes pas l’ont suivis. Et mon esprit englué ne comprenait pas, il n’avait pas non plus la force de résister. Je la regardais, dans son grand manteau long, les cheveux trempées, marcher devant moi. Quelques instants plus tard, me voilà devant une porte, je comprends que c’est l’arrière de sa vitrine. Elle ouvre la porte dans des gestes un peu hésitants, rentre et tiens la porte pour m’inviter à entrer. “Et maintenant, je fais quoi ?” ai-je pensé si fort qu’elle se sentit obligé de me répondre “viens te réchauffer 5 min.” avec un beau sourire.

Me voilà dans une chambre au couleur douce, sans rose partout et sans distributeur de capotes accroché au mur comme j’avais pu l’imaginer, une chambre simplement. Je regarde autour de moi et la regarde enlevé son manteau et le poser. Elle porte un déshabillé aussi noir que son regard et ses cheveux trempées. Elle s’approche de moi et je me paralyse. J’ai peur et je tremble. Elle se place face à moi et m'enlève mon blouson en cuir, je gémis de douleur. Elle me regarde, sans comprendre d’où me vient cette douleur, puis elle essaye de m'enlever mon débardeur, je retiens son geste, avant de finir par la laisser faire. C’est alors qu’elle comprend. Elle comprend le vide en moi, la douleur dans mon cœur et sur ma peau. Un énorme bleue sur le côté de ma côte, des marques ici et là, des brûlures, des cicatrices. Et j’ai honte qu’elle me regarde, je voudrais disparaître. Des larmes coulent sur mon visage sans que je puisse les retenir. Elle s’approche plus près de moi encore et glisse ses doigts sur ma peau tremblante, de ma nuque jusqu’à mon ventre. Cette douceur me redevient familière petit à petit. Quelque chose se passe en moi, le monde se remet en marche et je semble respirer enfin. Elle m’a embrassé dans le cou et j’ai frissonné. J’ai senti ses cheveux me caresser, ses mains m’envelopper, son odeur me pénétrer.

Elle embrasse à présent mon ventre et toutes ces marques de souffrances, et j’ai glissé ma main dans ses cheveux. Appuyée contre la porte de sa chambre, je me laisse faire, je me fais dévorer par sa beauté, sa douceur, alors que sa bouche s’approche doucement de mes seins, je frémis et tente de m’éclipser. C’est trop pour moi. “Je ne peux pas faire ça..” ai-je murmuré, elle a plongé son regard dans le mien. Elle a saisit ma main et m’a guidé jusqu’au lit où je me suis allongée. Je réalisais que c’était bon d’être là, simplement. Et ses mains ont glissés le long de mon jean, puis l’une d’elle s’est égarée à l’intérieur de mes cuisses, juste assez pour pour me faire retenir mon souffle une fraction de seconde. J’ai eu comme l’impression de reprendre possession de mon corps, de le réincarner. Elle défait mon jean et me l’enlève, et constate qu’ici encore mon corps est meurtri, elle m’embrasse l'intérieur des cuisses doucement. Je me laisse faire mais à l’intérieur je résiste, je ne suis pas assez bien, assez belle pour qu’on prenne soin de moi, c’est juste une nana qui fait son boulot. Puis, elle s’allonge près de moi, perd sa main sur mon ventre et me regarde, comme pour scruter mes réactions. Je n’en aurais pas, je n’aime pas les femmes.

Elle me sourit puis donne un petit coup de langue furtif à mon téton. Je me surprends à gémir, mais ce n’est plus de douleur. Encouragée, elle recommence de plus belle en parcourant ma poitrine de ses mains douces. C’est alors que je sens une main s’aventurer sur le bas de mon ventre, je commence à avoir le souffle court, mais j’essaie de ne pas lui montrer ce nouvel orage qui gronde en moi. Puis il y a eut un doigt, juste un doigt qui s’est posée sur mes lèvres. Moi qui me pensait forte, voilà que je suis trempée et que mon corps se cambre sous l’effet du plaisir. Sensation nouvelle, et j’ai peur, ça va forcément mal tourner, ça tourne toujours mal. Alors que je me laissais faire, mes mains se posent à leur tour sur son corps qui m’appelle, sa peau est douce, c’est une sensation nouvelle et tellement agréable. J’oublie tout. Plus rien n’existe ailleurs que dans cette chambre. Elle m’enlève désormais mon dernier dessous et me caresse de plus belle, encouragée par mes gémissements de plus en plus intense. Je sens ses doigts en moi, dans une force mêlée de douceur. Mon corps chérit cette sensation que je n’ai jamais connu. Ma main dans ses cheveux, je l’attire vers mon visage. J’ai envie de goûter ses lèvres mais elle détourne la tête. Puis nos corps se mêlent, les douleurs s'effacent sous le poids du plaisir. Comme c’est bon de tout abandonner à cet instant, sous ses mains. Sa langue se faufile alors entre mes lèvres humides et le mouvement de ses doigts se fait plus intense. Je lâche prise dans un cri de plaisir mêlé de douleur à laisser partir toutes ses ombres en moi que je sens s’échapper. Je suis libre. Vivante, et Libre. Et je pleure.

Je me suis endormie. Lorsque j’ai ouvert les yeux, je ne savais plus où j’étais, ce qu’il s’était passé. Le temps d’un instant, mon cœur s'arrêta, j’ai cru que j’étais encore chez Maxime, que je n’étais pas parti, cauchemar. C’est alors que je l’ai vu, allongé à mes côtés. “Tu as bien dormi ?” me dit elle dans un sourire. Elle était resplendissante dans la pénombre de l’aurore. “Mais pourquoi tu as fait ça ? A cause de moi, tu n’as pas travaillé de la nuit et…”. Elle m'interrompt et presse son corps contre le mien, entrelace ses jambes dans les miennes, amène mes lèvres à ses seins. Et nous avons fait l’amour. Je ne saurais dire combien de temps. Combien de temps qu’il fallait pour oublier? Le temps de soigner ses cicatrices invisibles sous sa peau et les visibles sur la mienne.

Le temps a passé et il a fallu que je parte. Elle n’as pas essayé de me retenir, sauf cette lueur dans ses yeux qui semblait crier “emmène-moi”. J’ai glissé ma main dans sa nuque et approcher ses lèvres des miennes jusqu’à ce qu’elles se frôlent. Et je l’ai senti trembler de l'intérieur à son tour. “M’embrasseras-tu enfin ?” ai-je pensé. La réponse était oui. Nos langues se sont rencontrées enfin dans la tendre étreinte de nos corps. Mais elle m’a repoussé : “va t’en maintenant..”. Obéissante et vexée, j’ai récupéré mon blouson sur la chaise. Quelque chose hurlait en moi d’agir, de faire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard. Tout envoyer en l’air, maintenant.

Je me suis retournée : “je pars oui… mais tu viens avec moi.” Et je ne lui ai pas laissé le temps de réfléchir, j’ai pris sa main, et nous avons couru. Nous avons couru vers l’avenir. Vers l’océan. Vers la vie. Notre vie.

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