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Fantasme inédit

Ma chère Marie-Charlotte,

Je prends acte de votre nouveau refus. Après m’avoir envoyé sept messages volcaniques, chaque lettre quotidienne accompagnée d’un cliché dévastateur de votre anatomie, vous terminez votre effeuillage en dérobade. Imaginez-vous mon état après une longue semaine à me contenir dans l’attente de vous honorer copieusement ? Question rhétorique, car vous le concevez aussi bien que l’illégitimité de blâmer votre aguiche. Je vous avais défié de me séduire autant sur le plan physique que cérébral, et je dois admettre votre succès à corps perdu, même si c’est à votre corps défendant.

J’essuie donc ce second refus, après celui de voir édité mon roman érotique autobiographique dans votre prestigieuse maison. Vous m’aviez alors reproché l’invraisemblance et la fatuité du récit d’un ouvrier typographe qui se pique d’écriture pour séduire la bourgeoise. Vingt fois sur le métier j’ai remis mon ouvrage, moi, l’immodeste écrivaillon fier de lire vos encouragements après avoir écouté religieusement vos chroniques littéraires sur France Culture. Je n’osais alors pas imaginer l’évolution de nos échanges, au point de recevoir un jour une photo de mon éditrice, en bas et corset, avec les fesses nues sur lesquelles je viens de me répandre.

Vous me priez pourtant de poursuivre notre correspondance malgré la honte qu’elle vous inspire, car vous m’avouez avoir pris bien du plaisir à me lire. Sans doute n’était-il pas assez grand pour le partager, ni avec moi ni avec de potentiels lecteurs. La honte, vous savez vous en accommoder en allumant un cierge à Saint Nicolas du Chardonnet après chaque sieste crapuleuse avec Gontran de la Tapinière. L’indignité de frayer en dehors de votre classe doit être plus tenace, aussi ai-je imaginé un scénario dépourvu de toute la sociabilité susceptible de vous compromettre avec un pauvre imprimeur : m’inviter à vous rejoindre subrepticement en pleine nuit. Dans un obscur silence, il est question de vous posséder comme un rêve.

Arrivé au pied de votre immeuble au cœur d’une nuit onirique , je trouve toutes les portes ouvertes et je monte sans un bruit les larges escaliers de marbre baignés de clair de lune. Je pénètre dans votre appartement et referme délicatement la porte derrière moi. Je n’allume pas. Plongé dans un noir d'encre, cette encre qui m’est si familière, votre appartement bourgeois ne peut plus m’impressionner par ses moulures et ses dorures. Quelques bougies percent à peine les ténèbres, pour éclairer un mot manuscrit posé sur le parquet. Vous m’ordonnez de me déshabiller là, intégralement, puis de suivre les chandelles qui jalonnent le chemin jusqu’à votre chambre. J’y entre sans dire un mot, mais sans parvenir à refréner l’accélération de ma respiration qui trahit ma présence. Plus mes yeux s’habituent à la pénombre, et plus mon cœur s’emballe devant l’exhibition sur votre lit.

Cette lithographie explicite votre désir brut. Avec les jambes repliées de part et d’autre de votre buste en aplat sur les draps blancs, la nudité de vos fesses cambrées sous la guêpière est accentuée par le noir soutenu de vos bas. Inutile de me donner plus d’instructions. Je bande, comme j’ai bandé en découvrant vos clichés. Je me retiens de négliger l’approche pour me jeter sur votre corps de mignonne et vous saillir sans autre ligne de conduite. Toutefois, être un gentleman ne m’empêchera pas de vous enculer.

En préface à cet ouvrage, je m’agenouille derrière vous. Je laisse courir mes lèvres à la marge, en cercles concentriques autour de ma convoitise. Du dos à la tranche, mes doigts dédicacent une calligraphie invisible sur le grammage de votre peau aussi fine qu’un papier Bible, tandis que ma langue vous enlumine le sillon jusqu’au vélin de votre fente huileuse. Je vous ouvre les fesses jusqu’à la reliure comme un bottin mondain. Ma bouche en têtière lèche, baise, suçote vos plis accordéon, au point de ne plus distinguer ma salive de votre mouille ni de ma sueur dans cet amalgame qui baigne mon visage. Enfin je me redresse pour mieux vous embrocher au verso. Mes mains en imposition sur vos hanches, j’enfonce mon poinçon dans votre matrice en homothétie. J’imprime retraits et défonce pour vous éditer un orgasme à fond perdu. Une édition originale de belle facture qui appelle plus de façonnage, tant que j’ai les couilles pleines d’encre et la bite en lettrine. Je trame de vous basculer, vous encarter, vous combler le recto sans justification de tirage. Je tape votre caractère gras, je vous presse la minuscule. Ce n’est pas une épreuve, c’est une quatrième de couverture, une ode à la césure que je remplis de mon gabarit. Je vous sodomise en bichromie, à en gicler de plaisir.

Au petit matin, je suis parti. Si vous ne sentiez dans vos chairs l’intensité de l’étreinte, tout n’aurait pu être qu’un rêve. Un fantasme inédit à publier sans à-valoir.

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