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Génie ménager

N'hésitez pas à commenter et à indiquer si vous reconnaissez quels personnages bien connus sont convoqués dans cette histoire qui mêle charge mentale, corvées domestiques, envies érotiques et créatures masculines bienveillantes et efficaces... La narratrice saura-t-elle faire passer ses désirs en premier?  


Je m'attelais aux tâches ménagères depuis déjà une demi-heure. J'avais commencé par ranger le salon et passer la poussière. Il me restait encore trois heures pour tout faire avant le retour des enfants et de mon mari. Et si je me prenais ces trois heures en solitude pour moi, rien que pour moi, égoïstement ? Si j'en profitais pour me couler un bain aux sels et aux huiles essentielles ? Mon corps fatigué dans l'eau chaude, mes mains frottant ma peau, explorant chaque parcelle de mon ventre et de mes cuisses, descendant pour caresser une touffe de poils pubiens qui mériteraient bien cette visite chez l'esthéticienne, repoussée depuis deux semaines, faute de temps. Prendre un bain peut-être même assez longtemps pour... Non, la baignoire est crasseuse. Je devrais d'abord la nettoyer. Cette tâche rejoint la catégorie des urgences non-prioritaires. La liste est longue. Il faudra aussi faire le repas et terminer les lessives. Et puis régler les factures, répondre poliment à diverses sollicitations, inscrire les enfants au camp d'été. Et écrire une carte d'anniversaire à ma belle-sœur. Et trouver une recette originale pour samedi prochain puisque nous aurons des invités. Et m'épiler ? Non, ce luxe sera pour une autre fois...

Et si je retournais me coucher ? Le monde s'arrêterait-il de tourner ? Certainement pas, mais la maison resterait dans cet état désastreux dans lequel je l'ai retrouvée après cinq jours d'absence suite à un déplacement professionnel. Et si je prenais ma tablette et me connectais sur ce site où l'on peut lire des textes érotiques en se concentrant sur la beauté de la littérature, sans être assailli d'images pornographiques invraisemblables ? Juste une histoire, une seule, une courte... Non, je n'ai pas le temps. Le travail avant le plaisir (en principe). Peut-être ce soir ? Il y a tant à faire et je veux profiter que la maison soit vide pour passer l'aspirateur et la serpillère, finir la lessive, ranger, et tout le reste.

Mais je n'en peux plus, je suis trop fatiguée. J'aimerais tellement être ailleurs, faire autre chose, avoir du plaisir, savourer un moment agréable, partagé peut-être, dans un lit avec des draps propres et frais, comme ceux de l'hôtel de Casablanca où j'étais la semaine passée en voyage d'affaires. Je sais désormais que j'en suis capable, qu'il m'est possible d'accéder à un tel plaisir. C'est certes compliqué à organiser, mais possible. Je paie à mon retour le luxe de mon absence, celui du temps pris pour soi, bien sûr en marge et sous le prétexte d'un déplacement professionnel. On dit que « le temps, c'est de l'argent ». Le mien, combien vaut-il ? Je ne serai jamais payée pour ces tâches. Et si c'était moi qui payais ? Si j'avais le budget adéquat, je déléguerais ces tâches. L'autre jour, j'ai cherché « femme de ménage » sur l'ordinateur familial... Par mégarde, j'ai fait une recherche par image, et je suis tombée sur des soubrettes vêtues de façon fort peu commode pour effectuer des tâches ménagères. Je me demande pourquoi. Les algorithmes ne sont jamais plus innocents que ceux qui s'en servent. Et si je m'habillais ainsi pour nettoyer la maison ? Est-ce que ça l'exciterait, lui ? Non, il me dirait que j'ai l'air parfaitement ridicule. Et puis, j'aurais froid. Le chauffage est à dix-neuf degrés Celsius, jamais plus. C'est toujours vingt de plus que dehors.

Je me décide à changer les draps du lit. J'enlève les housses des duvets et des oreillers, je retire le molleton et le drap-housse. Une lessive de plus. C'est la quatrième aujourd'hui. Je prends des draps propres dans l'armoire. La dernière fois, il m'a reproché qu'ils étaient mal pliés car un bout de tissu dépassait. Sa mère, elle, repasse les draps (et même les culottes). J'ai répondu qu'il les plierait lui-même, la prochaine fois. Bien sûr, cela n'arrivera pas. Enfiler les coins et tirer vers le haut me fait mal. Certains mouvements me causent toujours des douleurs à l'épaule que je me suis déboîtée, il y a six mois. Les massages qui m'avaient été prescrits m'avaient fait du bien. Peut-être était-ce le simple fait d'être obligée de rester tranquille pendant quarante-cinq minutes, à la merci de mains expertes et bienfaisantes ? Que je ne devais rien faire d'autre que me laisser faire pendant ce temps ? Le masseur était doué. Certes, le tout était très thérapeutique, clinique, mais je sentais une sorte de tendresse dans son toucher. Cela fait bien trop longtemps que personne ne m'a touchée ainsi. Par moment, je me suis même laissé imaginer des suites à ces massages, des dérives, des possibilités de sortir du cadre. Cela ne s’est pas produit, évidemment. Mais je ne vais tout de même pas me faire prescrire à nouveau des séances de physiothérapie juste pour qu'un homme touche mes épaules avec délicatesse. Et pourtant, comme j'ai envie d'un massage, là, sur ce lit, des mains sur moi m'encourageant à un total lâcher-prise, à la relaxation. Je ne peux m'en empêcher : quel que soit le cadre, mon corps réagit, se détend, commence à désirer plus.

J'ai terminé de mettre les draps. Je refais le lit. C'est épuisant. Je suis fatiguée et cela fait trois jours que je dors peu et mal à cause du décalage horaire. J'ai trop envie de m'y coucher. Juste un instant, pour une petite sieste. Mais je sais que si je laisse tout en plan et que je dors, rien ne se fera : à mon réveil, je trouverai les minons dans l'escalier, la poussière sur les tables de nuit, le frigo vide, les miettes sous la table, l'intérieur du four à micro-ondes maculé des explosions de sauce de quelqu'un qui n'a pas couvert son assiette, les traces jaunâtres de son urine autour des toilettes, les bacs débordants de lessive, les chaussettes dépareillées... « Et alors ? » me direz-vous. Même si je décidais de ne rien faire, et bien, j'y penserai quand même. J'aimerais ne pas y penser. J'aimerais m'allonger dans ce grand lit et faire une sieste. Ou me faire du bien... ou dormir, récupérer ma fatigue en quelques heures. Jouir ou dormir ? En suis-je réduite à choisir ?

C'est alors que je me pose cette question qu'il apparaît. Je le reconnais. Je l'ai déjà vu, en dessin, mais jamais en entier... le bas ne se montre pas dans les détails, et pour cause. Il ressemble à un génie flottant dans l'air, sorti d'une lampe magique, comme celle que je viens d'épousseter au salon. Je ne m'étais jamais rendue compte auparavant que la lampe a une subtile forme phallique quand on l'inspecte de plus près. Le génie n'en sort que lors qu'on la frotte dans le bon sens, régulièrement. Il faut la lustrer avec application, en insistant sur son embouchure. Mais lui, pourquoi est-il sorti ? Comment ? Tout à l'heure, j'ai délicatement passé la poussière sur cette vieille lampe à huile, ramenée d'un précédent voyage au Maroc. Je me suis fait la réflexion que, la semaine passée, j'ai vu exactement la même lampe, dans le petit bazar à côté de l'hôtel où je logeais. Je me suis demandé si je n'allais pas me débarrasser de cette lampe purement décorative, puisque personne ne la regarde et qu'elle prend la poussière. Non, c'est un joli souvenir de voyage de noce, vestige d'une époque révolue où les désirs ne manquaient pas et l'énergie pour les assouvir non plus.

Que faire de cette apparition domestique tout à fait impromptue ? Est-ce vraiment le génie ? L'un d'entre eux, sûrement, car il en existe plusieurs. Certains sont malfaisants, d'autres bienveillants. Celui-ci a l'air tout à fait gentil et je décide de lui faire confiance. Il ressemble beaucoup au génie primordial, devenu populaire par la narration d'une femme talentueuse qui sut échapper à la tyrannie de son mari, un sultan cruel, par sa créativité narrative. Mais, non, ce n'est pas tout à fait lui car son corps n'a pas la couleur bleutée du détergent à lessive. Seuls ses yeux sont d'un bleu sidérant, presque irréel. Et d’où vient cette odeur étrange de limonène qui flotte autour de lui ?

Peut-être l'ai-je vu dans une publicité à la télévision, du temps où je la regardais ? Oui, ça y est, je le reconnais. Je sais exactement qui il est. Même sans les jambes, il me paraît immense puisqu'il plane plus haut que moi. J'allonge la main pour le toucher : il se laisse faire, mais ma main le traverse. Il est impalpable et ne peut qu'être contemplé. Son torse et ses bras sont musclés. Je n'ai pas l'habitude d'en voir des pareils, c'est presque surréaliste. Il est plus grand qu'un humain. Il se tient devant moi, les bras croisés, en me souriant. Il porte un t-shirt immaculé. Ses sourcils sont très fournis, mais il est complètement chauve, et imberbe aussi. Il porte une boucle d'oreille en or. Il me regarde et, soudain, me fait un clin d’œil. M'a-t-il hypnotisée ? Je plonge dans son regard bleu. Il me dit alors : « Vos désirs sont des ordres ! » sur un ton si sérieux qu'il m'arrache un fou rire. Il semble être un peu vexé. Il fronce ses gros sourcils tout blancs et reprend : « Sérieusement ! Vos désirs sont des ordres ! Ne me le faites pas répéter encore une fois, sinon je disparais ! ».

Alors, qu'est-ce que je désire ? C'est difficile. Je n'aime pas donner des ordres. En recevoir non plus, d'ailleurs. Comme c'est un génie masculin, je suppose qu'il ne va pas pouvoir deviner ce que je souhaite à moins que je ne le formule explicitement. Je fais donc un effort de formulation aussi précise que possible. De plus, je sais qu'il fera tout ce que je lui demande et rien que ce que je lui demande, c'est ainsi avec les génies. Pas question donc de crier « Arrête ! ». D'abord, je veux que l'entier de la corvée ménagère se fasse toute seule. Il s'exécute. Le voilà qui envoûte l'aspirateur qui se passe tout seul. Il fait de même avec la serpillère. Le repas est en train d'être préparé sans que la cuisine ne se salisse. La table est dressée sans que rien ne manque, même pas la carafe d'eau. Quelle magie ! Quelques minutes plus tard, les draps et le linge de maison se plient tout seuls, correctement, et les chaussettes se trouvent remises par paires sans qu'il n'en manque aucune. Sur la pile avec le reste de la lessive sèche (qui est restée pendant huit jours sur l'étendage puisque je n'étais pas là), je vois qu'il a mis en évidence le tout dernier string, rouge, que j'ai osé m'acheter pour mon propre plaisir. Suggère-t-il que je pourrais le porter tout à l'heure et qu'il se fera un plaisir de remettre en route une nouvelle lessive quand ce string sera détrempé de divers fluides ? Pour tester ses pouvoirs et continuer l'enchantement, je lui demande de démultiplier ce string en version noire et en version blanche. Il claque des doigts et les strings apparaissent. À la bonne taille, en plus. Je reste ébahie. Il reprend : « Vos désirs sont des ordres ! Que puis-je faire pour vous ? ». J'aurais tant de choses à demander, mais je vais me contenter de peu pour le moment.

Je demande alors au génie un massage. Femme de peu de foi que je suis, je me demande comment il va me masser s'il n'est pas tout à fait un être de chair. En sera-t-il capable ? Il sourit, me refait un de ces clins d’œil entendus et me fait signe de m'allonger. D'abord, j'ôte mon pull, mon t-shirt. Mon soutien-gorge se dégrafe tout seul, c'est magique. Je me couche sur le ventre. Je ferme les yeux et me demande ce qui va se passer. Je sens bientôt deux mains géantes se poser sur mon dos. Elles attrapent ma nuque et mes épaules. J'en ai des frissons partout. Son toucher est à la fois ferme et doux, bouillant et froid. C'est comme s'il remuait chacune de mes cellules de l'intérieur. Ses mouvements sont indescriptibles. Ses mouvements sont à la fois verticaux, horizontaux, et comme une spirale, dans les deux sens, le tout en même temps. Soudain, c'est comme si je sentais sur moi non pas deux, mais quatre, six, ou même dix mains, soudain beaucoup plus petites que les deux mains géantes du début. Il masse mon dos avec des pressions différentes. Je m'enhardis : « Touche aussi mes fesses ! ». Le génie ne fera que ce que je souhaite et formule. Sa palpation étrange s’étend alors à mon fessier, et c'est comme s'il me débloquait de l'intérieur mes nerfs sciatiques, comme s'il les faisait vibrer. Le toucher intérieur forme comme un courant à travers mes deux fesses, se rejoignant au-dessus de mon pubis et repartant vers le centre de mon corps, puis le long de ma colonne vertébrale. Il active mon plaisir et c’est comme si j’étais remuée en tout sens intérieurement par des vagues, calmes mais constantes.

Cet être surhumain continue à s'occuper de ma nuque, de mes épaules, de tout mon dos. Il me touche avec fermeté et pourtant, quand j'essaie d'attraper sa main, je ne sens que le vide entre mes doigts. A-t-il seulement un corps ou est-il une illusion ? Mes sensations, elles, sont bien réelles. Dans tous les cas, je sens se détendre mes muscles, y compris ceux de mon vagin qui se souvient alors de sa capacité à vouloir recevoir, qui commence à désirer être rempli. Mais de quoi ?

« Fais-moi jouir ! » dis-je, sans spécifier comment. « Vos désirs sont des ordres ! », répond-il. Il m'est impossible de décrire comment il s'y prend, mais ce qui est certain, c'est que jamais aucun homme ne m'a prise ainsi. C'est comme si tout mon corps était mobilisé en vue du plaisir, comme s'il touchait à la fois mes seins, ma nuque, mon visage, mes lèvres, mon dos, mes fesses, mes jambes, jusqu'au bout de mes orteils, comme s'il les tirait un par un, puis, du même mouvement, soufflait sur ma tête et frictionnait mes tempes. Je me sens touchée de tous côtés et pourtant, je suis toujours couchée dans le lit, à plat ventre, comme au début de son massage. C'est comme si j'étais ailleurs, au-dessus, au-dedans et à côté de moi, contemplant la scène de l'extérieur. Ma peau est comme aspirée par mille bouches, par des baisers constants de toutes parts. À l'intérieur de moi, c'est comme si on embrassait mes ovaires et qu'on caressait tous mes organes, comme si mes muscles pelviens pulsaient sans effort, mais aussi sans aucune coordination ni aucun contrôle. Je sens une présence se diffuser au dedans de moi, dans mon vagin d'abord, puis à travers mon utérus, et puis rayonnant plus haut et plus bas, se répandant dans tout mon corps tandis que m'arrive un plaisir inédit et des contractions rythmées qui le décuplent.

Cet orgasme m'a envoyée ailleurs. Je me réveille de ma sieste diurne sans savoir où je suis ni quelle heure il est… Suis-je dans les draps blancs de ma chambre d’hôtel à Casablanca la semaine passée ? Ou suis-je ici et maintenant, cambrée à plat ventre, seule sur le lit conjugal ? Le plaisir m’a emmenée plus loin, pour quelques instants, à l’intérieur de moi-même et de mes désirs inexprimés et inassouvis. Doucement, je reviens à moi, à la réalité. Combien de temps ai-je passé dans le lit ? Les draps sont moites de ma sueur et d’autres fluides, surtout sous mes fesses. Ils sentent le parfum de citron du nouveau produit de lessive. Oui, c'est moi qui les ai changés tout à l'heure, avant de m'octroyer une petite pause au milieu des diverses corvées. Où en étais-je ? J'avais mis en route une lessive et fini de passer la poussière... la lampe marocaine, au salon, en était couverte. Et puis, il y a eu cette apparition chauve et flottante, vêtue de blanc. Mon génie a disparu... Saurai-je le faire réapparaître ? Et si je me mettais en ménage avec lui ? Je devrais prendre plus au sérieux la seule chose, ou presque, qu'il a su me dire : et si enfin, au milieu des chaos de ma vie, au milieu de toutes sortes de désordres, mes désirs étaient des ordres ?

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