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Im wunderschönen Monat Mai

Ce devait être au siècle dernier.

Mais la mémoire est parfois tellement volatile.

Il n'était jamais allé en Corse.

Il s'y rendit pour y tenir une masterclass, à l'invitation des affaires culturelles.

Il se souvient des visites qu'on lui fit faire, découvrant des paysages insoupçonnés.

Il se souvient d'épisodes émouvants qui le surprirent.

Elle marche le long de la plage et sa voix la suit à la trace. Elle s'enroule autour de ses pas, entrave sa démarche. Le sable qui crisse lui rappelle les jours heureux, ce merveilleux mois de mai qu'il aimait tant lui chanter.

Der wunderschöne Monatmai

Aujourd'hui la mer est sans vagues et les mots qu'il lui a écrits restent à la surface de l'eau.

La mer lave les maux de tous les hommes ( Euripide )

Et les mots ? Qu'en est-il des mots ? Ceux qu'il lui écrivait, ceux qu'il lui disait et qu'elle répétait tous les soirs pendant qu'elle enduisait son corps d'huile parfumée, comme il le lui avait appris.

Chacun de ses effluves ambrés, fleuris, boisés lui parlait de lui et elle s'endormait dans les bras de son absence.

Le matin, le réveil l'extirpait des rêves habités par lui, rêves qui, souvent, avaient laissé des traces sur ses draps, sur ses doigts qu'elle humait douloureusement.

Der wunderschöne Monatmai. Janvier c'était mai, et février, et mars, avril, juin, juillet août et septembre.

Tous les mois de l'année étaient mai.

Le temps, ce merveilleux antalgique, panse les blessures les plus profondes.

LE TEMPS D'UN AMOUR

Fragile, surprenante, paradoxale, sentimentale, enfantine, dévergondée, elle est arrivée dans sa vie avec la grâce à durée déterminée d'une parenthèse.

Il l'appelait sa petite pute d'amour. Il interrompt le fil de ses pensées, y enchâsse un souvenir bleu nuit, poursuit ses digressions mentales du matin, aussi vives qu'une bagatelle.

Aujourd'hui, elle repense qu'elle désirait tant devenir sa petite salope cinq étoiles luxe, elle le serait resté le temps d'un amour.

Quelques jours plus tard, quelques désirs plus tard, l'année dernière ou celle à venir, ils se quitteront sans bruit et la parenthèse de cette histoire érotico-sentimentale se refermera aussi vite qu'elle s'est ouverte, enchâssée et vaine au milieu des souvenirs.

Le tour de l'île. Le tour d'il et d'elle.

Les îles Sanguinaires, perpétuellement frappées par la mer en colère.

Fleurs de soie sur la peau de l'eau verte.

Les vagues ont la chair de poule.

Des bulles de crépuscule éclatent sur la mer comme des secrets avortés.

C'était donc à elle, à cette femme timide et un peu gauche, aux gestes d'oiseau blessé et aux yeux de biche effarée, qu'il avait dit :

« Vous êtes l'absolu féminin.

J'aime votre retenue et l'exquise expression de la pudeur troublée... »

Des flocons de désir s'envolent d'elle à lui, autour d'eux et du silence. Elle, lui et le silence, lui à l'intérieur de son silence.

Son désir de lui, en équilibre instable entre l'ombre et la lumière, rythme les pas qui la conduisent vers lui, jusqu'au bord du précipice, puis l'éloignent de lui pour éviter la chute.

Ils s'étaient sans doute aimés, désirés, détestés, séparés, retrouvés, éloignés.

Seuls ensemble, ils partageaient les mêmes doutes, leurs corps vibraient en choeur,

leurs yeux se détournaient ensemble quand les couleurs trop criardes du monde alentour les blessaient, leurs oreilles se bouchaient ensemble quand les bruits trop assourdissants les empêchaient d'entendre.

« Irisés étaient vos yeux, mon amour, et pleins de doutes. Voyez-vous (même mort, êtes-vous mort ? je sais que vous me voyez, m'entendez, m'écoutez), les nuages blancs et vaporeux qui s'échappent de la montagne c'est votre âme, mon amour, en partance vers le ciel.

La toile émeri de votre barbe mal rasée irritait ma joue comme au premier jour de notre première étreinte. Vous êtes venu vers moi, racines nues, comme ces plans de rosiers que je venais d'acheter. Vous, le déraciné, moi l'insulaire. Je suis venue vers vous le cœur dénudé et l'âme offerte. Vous me fixiez avec une attention à la fois aiguë et détachée, tout autour de nous, une escouade de sons se distendaient et se resserraient en une étrange chorégraphie. La distance de nos âges nous rapprochait l'un de l'autre et la proximité de nos refus nous éloignait simultanément. »

Les grandes bulles rendent compte du déplacement d'air à grande échelle, alors que les vagues et les tourbillons à la surface d'une bulle traduisent un frémissement local.

Pour le premier mai, il lui avait écrit :

« C'est l'année ou jamais

Que chaque clochette te donne un sourire

Et plein de bonheurs. »

Une sirène de bateau retentit dans le lointain et, de sa fenêtre, elle voit le paquebot quitter le port. Mais elle ne peut occulter la vision qu'elle eut lorsqu'il arriva. Le premier jour.

Jusqu'au dernier jour.

« Vos yeux céruléens, mon bel ami, que j'aimais tant quand ils me regardaient m'habiller et déshabiller. Votre sourire en suspens. Mon émotion indicible lorsque je fus nue devant vous, et que j'entrepris de vous déshabiller à mon tour, émue, passionnée, tremblante, découvrant vos senteurs, me frottant à vos poils, ressentant un vertige lorsque je saisis timidement votre sexe alors même que je ne vous avais pas enlevé votre slip. »

Il se rappelle, malgré les ans, combien cette île lui parut sauvage. Elle se souvient, malgré les peines, combien elle aima lui montrer son île.

Emportés par le déferlement des vagues et les courants marins, les mots restent un court instant à la surface de ses pensées puis, telles les bulles qu'un film très mince allait séparer de l'atmosphère avant qu'elles n'éclatent, dégouttent le long de la frêle paroi de ses souvenirs.

Sous ses boucles très brunes un peu folles, aussi folle que l'était sa toison, son cerveau tout en circonvolutions, dévide l'écheveau de toute ces années de brouille et d'embrouille, de bruits et d'éclats, de fureur et de déchirure, d'opposition, d'incompréhension.

Le soleil découpe des tranches de vie sur la montagne. L'écume aux commissures des lèvres, les vagues, attendent le soir dans un délire de poudre aux yeux. De leurs voix éraillées aux accents dramatiques, elles racontent leurs faits et gestes de mythomanes.

- Qu'on fasse des vagues ou qu'on fasse des bulles, en définitive qu'en reste-t-il ?

Le saxophone de Paul Desmond se perd dans un brouhaha d'ondes, elle coupe le son et plonge dans ses pensées, se rappelant mille émotions découvertes grâce à lui.

- Que restera-t-il de tout cela ?

De fines gouttelettes de pluie glissent sur son front pendant que d'infimes frissons parcourent la surface de sa peau. La soirée sera fraîche bien qu'elle soit brûlante.

- C'est l'année ou jamais...

C'était l'année de tous les possibles. Ce fut celle de toutes les erreurs.

Des moutons jaune d'or se mêlent aux poussières et aux pollens. Les lauriers roses rosissent de bonheur, juste en-dessous des nuages floconneux.

Hiatus des non-dits, comme si elle était assise à ses côtés, elle pleure sans larmes, murée dans son silence de mandragore et ses rêves arachnéens. Un sourire évanescent illumine son visage mélancolique, la silhouette biscornue et saillante d'un nuage romantique se profile à l'horizon, la végétation échevelée bruisse au rythme du vent.

Elle se rappelle cet après-midi, perdue sur les hauteurs de Corte, alors qu'elle venait juste de le trouver, le retrouver.

Elle se rappelle douloureusement ce qu'elle avait voulu lui écrire, ce qu'elle avait écrit.

Lettre morte, rangée au fond d'un tiroir de sa mémoire.

« Il me faut un petit bout d'océan pour l'autre partie de moi qui s'assèche depuis mon dernier cri.

Il me faut un petit bout de terre pour l'autre partie de moi qui pleure depuis ma dernière jouissance.

Il me faut juste un petit bout de pur et un grand bout d'impur pour redonner de mes deux mains une chance au monde de demain. »

Nuages roses et bleus dans le crépuscule rose et bleu. Dorées à l'or fin par les rayons du soleil, les vieilles bâtisses clignent des yeux et la citadelle darde son œil de cyclope sur l'horizon mobile.

La retenue est imprimée dans chacun de ses gestes et la douleur gravée sur son visage. Vestiges de fleur bleue dans ses expressions. Comique de sa timidité dans l'arc réflexe de ses sourcils.

« On dirait comme un rêve qui viendrait de mes entrailles, une poussée d'espoirs qui se rajouterait à quelques gris, si peu de noir. Il me faut une lumière pour ajouter des ombres sur les noirs.

Aux murs de la peine, comme une impression que la peine est un petit espace entouré de murs si intenses. Vous la connaissez cette peine ? Sans être en peine dans cet instant, car je n'ai pas de raisons de l'être, mais il se fait que la peine existe et qu'il faut, quelques fois, prendre la peine de l'étaler, comme on étale le brillant qui depuis longtemps n'a plus de réelles étincelles.

On est dans la peine, souvent, trop souvent pour certains. Je parle de ces peines que les uns et les autres, par moments, dans nos vies, étalons, avec pudeur. Dommage... par pudeur, nous nous taisons de peur d'offusquer. Ou de paraître ridicule.

Je voudrais grandir dans les tourbillons de mes rires et maux.

Je voudrais grandir en m'aimantant à la vie grâce à un homme, qui m'apprendrait petit à petit à m'aimer.

A m'aimer telle que je suis. Telle que j'aspire à devenir. »

Elle repartit, quitta Corte, voulant retrouver le vent des Sanguinaires, le premier endroit qu'elle lui avait fait découvrir.

C'est là qu'il prit sa main.

La première fois.

L' IL ENTRE ELLE... ELLE SUR SON ILE

Des années plus tard, il se demandait encore s'il avait eu raison d'accepter cette masterclass.

Non qu'il regrettât d'avoir visité cette île de Beauté, son esprit curieux était toujours à l'affût.

C'était au mois d'avril, à la toute fin d'avril, il avait encore les fils traditionnels... et cela se poursuivait en mai. Forcément, Der Wunderschöne Monatmai... Il avait tant chanté ce merveilleux lied.

Mais déjà, à cette saison, le thermomètre avait grimpé ; et il détestait la trop forte chaleur.

A son arrivée à Ajaccio, la température l'avait surpris.

Etaient venus l'accueillir à l'aéroport, le responsable de la culture, caricature de l'insulaire bronzé, lunettes noires, le sourire accroché au menton, poignée de main se voulant franche.

Une jeune femme brune, à la chevelure bouclée, assez fine, lunettes noires également, son assistante sans doute. Une autre femme, genre matrone italienne, aux rondeurs méditerranéennes.

Les salutations passées, Giacomo (le responsable culturel) lui propose soit de l'accompagner à l'hôtel tout de suite soit, s'il le préfère, d'être accueilli par son assistante Carine qui dispose d'une petite maison en bord de plage.

Civil et courtois, ne voulant froisser personne, il met sur le compte de ses insomnies le choix de l'hôtel.

Sans se douter qu'il allait regretter ce choix.

Elle l'avait aimé d'un amour fou et douloureux, insensé dont elle pressentait quelque issue tragique.

Par peur de la mort – qui aurait tué qui ? - j'avais choisi la rupture.

Lui avait le désir malheureux comme certains ont le vin mauvais, il craignait son attirance comme on redoute un vent mauvais.

Leurs désirs vibraient au diapason, tous deux sur le fil du rasoir entre l'amour et la mort.

Résultantes d'équations identiques, leurs cinétiques érotiques défiaient les lois de l'équilibre et leurs dynamiques amoureuses celles, plus graves encore, de la gravité.

Le temps change vite en Corse. Plus vite encore que les inclinations humaines.

Faut-il craindre les velléités inhérentes à la nature féminine ?

Faut-il regretter la versatilité qui frappe certains hommes ?

La chambre retenue est agréable, vaste ; c'est plus une suite qu'une chambre.

Un petit balcon permet d'admirer la ville, d'apercevoir la mer.

Il a chaud, il range à peine ses affaires et file prendre une douche dans une immense salle de bains.

Une pudique serviette autour des reins, il revient contempler la ville.

Le téléphone intérieur le sort de ses pensées.

C'est Carine, l'assistante supposée, qui s'enquiert de son installation.
Est-il satisfait, a-t-il besoin de quelque chose...

Elle a une voix perchée, dans laquelle perce la timidité.

Il repense à Giacomo, prénom qui le fait penser à Casanova.

Loin de confondre la liberté avec l'indifférence, Casanova « est foncièrement un ami des femmes, entre les femmes et lui, il y a constamment connivence ».

Et il est aussi l'anti-Don Juan : « Que cherche Don Juan ? Non le plaisir mais la victoire.

Sa vie est un perpétuel défi. Il a besoin d'un ennemi à vaincre, d'un obstacle à surmonter. Casanova, lui, cultive l'occasion et il est prompt à la saisir. »

Il n'est pas l'homme du défi, mais l'homme de la disponibilité : dans le plaisir il ne cherche rien d'autre que le plaisir.

La transgression restant dans un rapport de dépendance à l'égard de la loi, il s'affranchit simultanément de l'une et de l'autre.

Jamais il n'éprouve le besoin de se poser en s'opposant : c'est un voluptueux, ce n'est pas un adversaire. Il choisit l'hédonisme, non l'héroïsme.

Pour le dire d'un mot, Casanova ne met pas le système en question, il le met entre parenthèses. La liberté dont il fait preuve est « une liberté limitée à l'acte et que n'escorte aucune doctrine ».

Le temps de ces pensées, il a oublié le téléphone... Quelques « allo allo » le ramènent à la réalité et, à la demande de Carine de lui faire visiter un peu les plus typiques endroits de la ville, il répond qu'il en sera enchanté... alors qu'il préférerait rester tranquillement, mais sa courtoisie lui joue si souvent des tours...

L'air insulaire prend des airs surprenants

La salle qu'on avait mise à sa disposition était assez vaste mais l'acoustique lui a semblé cotonneuse.

Il vérifia rapidement si le piano était accordé.

Il trouva qu'il faisait chaud dans cette salle et demanda s'il était possible d'installer des ventilateurs.

Les sensations sont là, impérieuses, irrésistibles, tyranniques, voluptueuses, douloureuses. Les mots ont du mal à suivre ; s'il leur arrive d'affleurer à la mémoire, ils restent collés sur le bord de la langue, et refusent de sortir.

Manifestement, la timidité de Carine l'empêchait de répondre spontanément.

La brise horripile la mer véhémente, les rayons du soleil picotent la peau de l'eau et taillent dans la brume une coupe en biais semblable à un ruban de soie. Les gros nuages agglutinés dans le ciel opaque ressemblent à des sumos en plein combat. Les montagnes grises se dressent comme des dents mortes. Les palmiers ébouriffés ont des yeux en bataille.

La rue Fesch et ses hautes vieilles maisons.

Il a soif. Avisant une terrasse, il convie Carine à s'y installer.

« Mes mots ont peur et je ne sais trop de quoi ; je ne sais trop pourquoi. Telle l'insaisissable ligne d'horizon, mes mots m'échappent. Et voilà que vous, vous les sortez, comme un magicien extrairait d'un chapeau des objets qu'il a fait disparaître quelques minutes avant. »

Drôle de début pour une drôle d'histoire, tout en retenue et en passion, tout en contrastes simultanés et sans fausse note, en attentes interminables et sans l'ombre d'un temps mort. Une histoire qui se jouait de la distance et de la proximité, parce que dès que l'un s'éloignait, l'autre se rapprochait aussitôt. « Vous si loin, toi si proche. Vous si lointaine, toi si près. »

Les dix années de sa vie passées avec son compagnon, et celles, postérieures, de l'éloignement défilent dans la tête de Carine comme un film tourné à l'envers.

Il s'aperçoit du voyage mental fugitif qu'elle est en train de faire.

Il la regarde. Elle s'en aperçoit et rougit.

Il a chaud et boit lentement, arrêtant de la regarder.

Puis, les yeux sur l'horizon, il murmure :

« A tous les songe-creux qui ironisent sec sur l'amour fusionnel et pensent dilué dans la mare aux poncifs, à tous ceux qui, se croyant libres de tout préjugé et libérés, pérorent sur leurs désirs en creux, jacassent à l'infini sur leurs néo-plaisirs et les étalent comme de la confiture qui dégouline, je dis et répète :

- Oui, l'amour fusionnel existe. Oui, l'amour fou existe.

Et je démens le salmigondis étriqué et sans grand avenir des « C'est toujours soi qu'on aime à travers l'autre » , bien emballé dans sa belle boîte ornée d'un magnifique ruban aux couleurs chatoyantes et dans l'air du temps. Insignifiante valeur de ce qui brille. Vanité des modes passagères. »

Elle regarde ses yeux fixés loin, elle se sent essoufflée. Incapable de dire un mot.

La conversation tombe comme un soufflé, alors elle lui parle de « l'effet ageratum » : il s'agit d'une fleur perçue comme bleue par l'œil humain mais comme mauve-rosé par les appareils photo. Ce phénomène se constate chez les nénuphars, les hibiscus, les pavots et les liserons de Maurétanie. Il semblerait que nos yeux souffrent d'aberration chromatique et ne distinguent pas les nuances roses de ces fleurs.

Quand était-ce ? Quand cela est-il survenu, précisément ? Hier ? L'année dernière ?

« Je suis une fleur, à fleurs de maux d'avant, qui cherche le cristal de la pureté.

Qu'il prenne mes seins tout contre sa bouche !

Qu'il s'inspire en m'avalant, en prenant ma sève, une partie de ma force.

De peaux à peaux, de lèvres à esprit, il me serrerait dans ses bras, afin que tous les sanglots de mon âme s'effacent, et que nous devenions nos propres esclaves, si libres.

Ma poitrine du dedans se gonfle car je sais avoir à portée de bras, le seul être qui puisse rencontrer mon intime sans jamais me bafouer. »

Le cri d'une sirène d'ambulance déchire le silence, deux rubans de voitures s'écartent de part et d'autre de la chaussée. Papillons bleus qui fuient vers un ailleurs de lumière, les gyrophares du Samu clignotent dans le crépuscule noyé.

L'île tangue sur les vagues des souvenirs, les enfouissant puis les faisant resurgir.

La sirène s'est tue. Il repense aux urgences qu'il avait connues, bien malgré lui.

Un accouchement en pleine rue, dans une petite ville de banlieue.

Son émotion indicible quand l'enfant avait enfin surgi et qu'il l'avait posé sur la poitrine de la femme en attendant l'arrivée des secours et le regard merveilleux qu'elle lui avait offert.

Carine s'est levée en s'excusant. Il regarde sa silhouette onduler.

Il ne s'était pas aperçu combien elle était fine malgré la rondeur de ses hanches en amphore.

Etonné par les pensées qui l'assaillent sans prévenir, suivant des yeux sa chevelure brune oscillant au rythme de ses pas.

Est-elle aussi brune en son intimité ?

Une nuée de cœurs palpitent à la surface de l'eau. Les bouches en cœur des vagues susurrent des mots d'amour qui, au contact de l'air, s'évaporent en grosses bulles de silence.

Elle revient, un léger sourire accroché à sa bouche, marchant lentement et le regardant droit dans les yeux qu'elle a très brillants.

Ils se regardent sans rien se dire, ils ne se quittent pas des yeux. Tout le monde comprend qu'ils se comprennent déjà, dans ce silence unique qui préside à la communion entre deux êtres.

« Ou je suis envoûtée, ou je perds la tête. Ou les deux à la fois. Ou je ne sais plus.

En chimiste diabolique, vous m'avez, jour après jour, précipitée en me chauffant à blanc.

Mon corps lutte pour ne pas tomber, ma tête n'est que bousculade, je vis au bord d'un précipice. »

Lui vivait dans l'excès de mots et les yeux rivés sur la ligne de ses désirs. Il était habité par un romantisme exacerbé qu'il avait peine à contenir.

Pour lui plaire, elle, avait largué les amarres de sa réserve naturelle et donné libre cours à une fantaisie, aussi vaine que factice, dont elle pressentit d'emblée l'inanité.

Elle le désirait à la folie, elle n'était plus elle.

« Je désire tant :

M'offrir à vous,

Paupières baissées

Mais les yeux scintillants,

Eclairant votre approche...

M'offrir à vous,

Nuque livrée

Mais dos cambré,

Captive rebelle...

M'offrir à vous,

Genoux fléchis

Mais cuisses tendues,

Guettant votre désir bondissant...

Me livrer à vous,

Les cheveux masquant mon regard impudique,

Mais vous sentant enfin livrer les armes,

Et vous offrir à moi... enfin...

M'offrir votre romantisme fou

Les yeux grands ouverts

Accueillir votre impudeur

Et en faire mon petit bonheur

M'offrir votre tendresse

En claquant mes fesses

Me rouler dans les transes

D'une partagée confiance. »

Elle aurait aimé qu'ils tombent dans les bras l'un de l'autre comme deux essuie-glaces aux trajectoires folles. Mais elle était restée silencieuse et sage, murée dans sa réserve, engoncée dans sa timidité, en parfait parangon de l'idiote sur son quant-à-soi. La tête empêtrée dans les fils inextricables du désarroi mêlés à ceux de la confusion, elle se taisait, inutilement attentive.

Les notes résonnent à la chaleur du soleil des désirs, il faut les accorder.

Lors de la première rencontre avec les stagiaires, il avait remarqué l'attention extrême que Carine portait à ce qu'il expliquait de son programme pour cette masterclass.

Juste avant, elle lui avait demandé si elle pouvait suivre ses cours, lui révélant qu'elle était pianiste, enfin, se reprit-elle, pianiste amateur.

Il avait été étonné par la luminescence de son regard.

Eclats de pampilles bleues sur les montagnes lisses.

Les aiguilles de Bavella vibraient d'une lueur irréelle.

Il pleuvra peut-être sur Porto Vecchio.

Pleuvra-t-il sur Solenzara, et tout le long de la route jusqu'à Ajaccio ?

Agitées de sursauts nerveux, les vagues lancent des signaux de détresse avant d'éclater sur la grève. Tout en haut de la colline, une tour génoise délabrée veille en vigie impavide.

Quoi qu'il en soit, avec ou sans image, le désir n'est pas aveugle et l'obsédé textuel qu'il n'est pas prendra le soin de tourner mille fois sa langue dans sa bouche avant de proférer quelque bêtise.

D'autant que Carine est, à un "n" près, le reflet d'Icare en son miroir (le miroir, c'était Narcisse !) Pauvre Icare qui, à trop vouloir s'approcher du soleil, s'est brûlé les ailes et s'est effondré.

Un après-midi où le soleil embrasait l'île, il était arrivé légèrement en avance, sa chemise déjà trempée tant il transpirait. Il entendit derrière la porte le son du piano.

Silencieusement, il entrouvrit la porte, glissa une oreille en même temps qu'un œil. Etonné par le jeu de Carine mais surtout par la position qu'elle avait ; très droite sur le tabouret, assez éloignée du clavier.

Pas de partition, elle jouait un « arie antiche » sur un rythme très personnel.

Il entra, elle sursauta, il lui sourit en s'approchant, lui fit compliment de connaître ce répertoire. Elle aussi avait chaud. Il pêcha son mouchoir dans sa poche et lui passa sur le front.

Ses grands yeux brillaient.

Il se rappelait. Avec une acuité extrême.

« Je brûle d'être sa proie, comme il serait la mienne.

Je voudrais être sa servante lorsqu'il serait mon maitre, posé et collé derrière moi,

et je serais sa maitresse lorsqu'il se déchainerait à tous mes rythmes.

Les esprits ont cette pureté de fleurs de sel, comme des cristaux si purs.

Serions-nous le monde ?

Je voudrais qu'il me remette dans le droit chemin et qu'il me fesse pour mes erreurs, mes hésitations.

Et je le fesserais pour me faire souffrir de l'attendre, nuit après désirs, jour après pleurs.

Il me prendrait encore les seins entre ses lèvres, et là je serais le monde et renaîtrais.

Je le prendrais entre mes lèvres et je prendrais son regard dans le mien, m'agrippant à son sexe.

Nuls sanglots, nuls cris, que des êtres qui s'embraseraient et découvriraient encore une fois, ensemble, le plaisir de la vie.

Et les plaisirs fous de deux corps qui exulteraient sans interdits.

Deux êtres peut-être en folie, mais qu'est-ce que la folie.

A fleurs de maux, je deviens à fleurs de mots, souriante dans toutes mes intimités d'amour, souriante dans toutes mes intimités de femelle.

Exister est si intense surtout lorsque nous avançons, main dans la main.

Corps à corps. »

Aussitôt après, elle lui prit le mouchoir des mains et tamponna son front, sa lèvre supérieure, puis le glissant sous sa chemisette, ses yeux dans ses yeux.

Entre la tempête des éléments et la houle qui les agite, l'histoire s'écrivit...

Il joue les chantres du plaisir, délicatement, et l'ombre qui brouille par intermittence son regard anthracite trahit peut-être quelque vieux drame enfoui. Chaude et sensuelle, sa voix vibre dans l'aurore dorée, se défie des mots sans relief et sans couleur qui sortent, ronds et polis, de sa bouche arrondie. Sous les galets lisses de ses paroles, la griffe des vagues et les bourrades du vent dans le dos des vagues.

Tantôt elle le tutoyait, tantôt elle le vouvoyait et il s'en amusait. Il aimait la douceur de ses vouvoiements, elle aimait l'audace de ses silences. Un jour, il lui dit, de sa voix basse et chaude : "dans mes chansons, je vous tutoie."

Leurs voix vibraient au diapason.

« Vous ne supportez pas la chaleur, semble-t-il, laissez-moi vous éponger encore. Ma vie va enfin trouver un sens. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point elle a été vide pendant des années !

J'arrête là mon verbiage. En cet instant précis, j'ose le dire, spontanément, sans pudeur, j'aimerais capturer votre sexe dans le grand filet de mon babillage. »

Les notes d'«Alone together» la suivent et la poursuivent. Lorsqu'elle revint à Ajaccio, il faisait déjà nuit et la musique de Chet Baker ne la quittait pas. Les vieilles maisons délabrées dardaient leurs yeux éteints sur le Vieux-Port et sur ses cafés somnolents. La lune, amincie et triste, se regardait regarder l'eau.

Il est surpris par la facilité avec laquelle elle joue cette aria. Il lui indique quelques nuances, un rallentendo ici, une mesure jouée piano pour mieux contraster le forte qui va suivre.

Carine écoute, reproduit, lève les yeux vers lui, attendant qu'il acquiesce.

« Vous êtes à mon sens et à mes sens le plus exigeant des guides. Le plus grand selon mon esprit et ma sensualité, vous ne vous doutez peut-être même pas de ce que vous pouvez exiger de moi et qui est toujours plus. Poussez-moi, tirez-moi, exigez de moi... tout.

Je me sens devenir addict des envies que vous instillez en moi, de mon plein gré et je m'en félicite chaque jour.

J'aime déjà ce contrat qui me lie à vous car je suis attachée à vous autant par les mots que par vos exigences envers moi, exigences qui me font frémir d'impatience, malgré mon inexpérience. »

Il a fait chaud aujourd'hui sur l'Ile. Elle imagine les odeurs qui l'ont accompagné toute la journée.

Elle-même, elle perçoit le parfum de son entrecuisse.

Elle aime à passer ses doigts et sa paume, puis les porter à son nez et sa bouche.

Double souffle... Alors, elle imagine ses odeurs à lui... Ses effluves de mâle.

En y pensant, elle soupire.

Elle n'ose plus le regarder d'un coup.

Déjà, elle rougit de ce qu'il aurait pu deviner de ses pensées.

Son allure d'oiseau pathétique qu'une force tellurique cloue au sol lui rappelle les statues de Giacometti, si étranges, si émouvantes. L'émotion qui serre la gorge et rétrécit les mots avant qu'ils ne sortent, tronqués, mutilés, blessées, de la bouche amère.

Les souvenirs cognent encore fort dans la tête endolorie ; dans l'abîme intérieur et profond des pensées quelque chose crie comme le vent des désirs.

Il se souvient du mouvement de surprise sur son front et de ses yeux déconcertés lorsque, rompant le silence blanc et opaque entre eux, il lui a demandé :

« A votre avis pourquoi l'espoir est de genre masculin et l'espérance de genre féminin ? »

Elle le revoit parfaitement en train de la fixer d'un air perplexe et amusé, exactement comme il le fait en ce moment, en s'approchant d'elle, l'allure faussement nonchalante.

Il aimait l'inquiétude de ses yeux bleus et son sourire incrédule. Il aimait son désarroi, ses gestes indécis, son attention aiguë.

Le lac de son regard

Je ne peux me résoudre à me lasser de fondre sous son soleil mais il m’arrive d’avoir peur de ses rayons x.

« Tous mes actes, toutes mes pensées, tous mes sentiments sont tournés vers vous vous que je désire et rien de ce que je fais n'est fait sans que je me dise : si je dis cela, si je fais ceci, est-ce qu'il sera content et fier de moi. »

Ses pensées la font frémir. Elle se mord les lèvres pour ne pas dire les mots qui l’incendient.

Le jour se lève tout doucement et tu t’éloignes de moi à l’intérieur de moi. Je n’entends plus, ni ta voix, ni tes silences ; je ne sens plus le parfum de ta peau ; mes mains ne se tordent plus au contact des souvenirs. La lumière du jour dissipe les derniers regrets, j’apprends à vivre sans l’ombre d’une espérance.

« Le cri de Munch, mon amour. Je sanglote, vous m’enlacez. »

Elle pleure comme pleurent les cascades de Purcaraccia.

Elle avait rêvé de l’emmener à Solenzara, non pour faire du canyonisme, mais pour lui montrer d’autres beautés de son île.

Sous l’ardente fournaise, plonger tout nus dans ces cascades.

S’étreindre doucement. Non, fougueusement.

C'est une émotion qui lui vrille les tympans. Sa tête va exploser tellement son corps est tendu... vrillé à ses sensations. Elle se sent couleuvre, l'entourer de tout son corps à la fois. L'aspirer de mille et une sensations. Et le faire abdiquer par la mille et unième.

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