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Épisode 1 : Mon premier

Je l’ai contacté et il m’a répondu « oui ». Oui pour dans trois jours. Au plus vite.

Je me porte douloureusement jusqu’à la périphérie de sa ville. Marchant vers le Nord, je ne sais où j’en suis.

Il est tard, ce matin. Je suis meurtrie.

Doucement, j’entre chez lui. En tremblant, les doigts noués, courbaturée et le coeur lourd à cause de l’amour. Après l’acte d’amour, inabouti.

(Mon premier amour a aussi été le premier informé de ma seule histoire de couple. Cela faisait huit mois que nous étions ensemble, avec Julien. Un jour, nous avons franchi le pas.)

Lorsqu’il m’a revue, après quatre ans d’absence, Paul a blêmi. Je n’étais plus la jeune femme, gaie et pétillante d’autrefois. Nos esprits, nos pensées nous avaient alors rapprochés. Ce matin-là, c’était une distance des corps à préserver, pour ne plus nous heurter.

Hésitant, maladroit de ses mains, il n’avait presque pas changé. Il est d’un âge où la durée des jours ne se voit plus.

- … Comment vas-tu ?

Un élan de vie qui refait surface. Mon corps, tout de larmes, recouvre sa voix :

- … Nous avons rompu.

Je m’attendais à une certaine douleur. Or, cet aveu me soulagea beaucoup. Mes yeux se sont baissés et mon coeur est reparti. Une page se tournait. Un événement marquant de ma vie prenait fin. La douleur et les images étaient encore là. Elles le seront toujours, mais mon deuil devenait plus confiant que la veille.

Il s’étonna, timidement. Il connaissait notre bonne entente et n’osait me ramener à de fraîches souffrances.

Je lui expliquai alors que malgré notre attirance, tant physique que sentimentale, malgré la vigueur de nos opinions et nos centres d’intérêts communs, ce n’était sans doute pas de l’amour entre Julien et moi. Nous nous étions cherchés et trouvés. Tous les deux novices, en manque d’affection, nous nous étions liés en un même collier. La chaîne s’est brisée à force d’être portée.

Il a souri. Il aime mes images, d’autant plus lorsqu’elles sont spontanées. Je regrettais alors qu’il ne les ait pas cherchées davantage, malgré sa fatigue et son manque de temps libre. Je ne le comprenais pas.

Revenant de mes pensées, je remarquais sa peine à me questionner. Il craignait de chercher l’élément brut ayant mis fin à mon idylle.

Rougissante sous son regard, je lui démontrais, avec pudeur, ma douleur. Le mal, physique et insupportable, au moment de la pénétration. Je tremblais un peu plus en lui avouant que l’acte ne fut pas consommé pour autant, que ce fut un éclair de compréhension. La seule lumière claire, subite et partagée entre nous. Tout nous rapprochait pourtant à commencer par la surprise de la première entente. Elle fut pleine et entière, se découvrant avec plaisir et sans heurts. Mais ce soir là, dans mon lit aux draps bleus, j’ai senti la brûlure de mon sang, la révolte de mon corps, communiquée jusqu’à mes nerfs qui l’ont repoussé brusquement et en pleurant. J’avais presque peur, malgré sa malhabile douceur.

Beaucoup de choses nous rapprochaient pourtant… mais nos corps se séparaient souvent. Nuls baisers, par-delà le contact des mains. Nous refusions de ne nous plus aimer, pour l’évidence. Nos caractères, destinés à l’amour, se sont aveuglés. Je l’aurais aimé d’amitié, je l’aurais appelé mon Jules, pourtant, s’il en avait été autrement...

Une larme de perte perle comme un regret. Perdue dans le vide, loin de tout et de Paul, je ne la sens pas couler.

- Beaucoup de choses te rapprochent aussi des tiens. Ne les oublie pas malgré ta tristesse. Tu peux te reconstruire en paix, sans peine ni remords. Vous avez tous les deux cru bien faire, mais tu as eu raison de l’arrêter. Tu en aurais souffert davantage par la suite. Il va se reconstruire aussi, ne t’inquiète pas pour lui… Vous vous recroiserez sûrement un jour, mais laisse faire le temps et pense à ton avenir pour le moment… Il commence à peine.

Ses mots me faisaient du bien et me déchiraient tout à la fois. Ils m’ont toujours fait cet effet-là.

- Oui… je suis d’accord, mais… nous aurions quand même pu en rester au baiser. Au premier baiser.

Ma rougeur était extrême. Il soupira en fermant les yeux. Les souvenirs semblaient affluer entre nous. Gênée, je les retenais en moi, avec ma respiration.

Lui et moi avions connu les prémices d’une relation amoureuse. Ce fut surtout une relation ambiguë, quelque part entre l’amour, quasi filial, plus qu’amical, et l’amour de deux amants, remarquables pour leur différence d’âge. Le travail de Paul, ainsi que les problèmes de ses deux fils, l’ont empêché de se consacrer à une relation amoureuse. Nous en étions donc restés aux conversations littéraires, culturelles, parfois politiques et souvent personnelles, au sujet de ses problèmes. Nous avions rompu tout dialogue et toute visite il y a peine quatre ans.

Peu après mon dix-neuvième anniversaire, j’insistais pour le voir, refusant qu’il me remette sa surprise par la poste. Ses refus et mes demandes, s’étalaient déjà sur plusieurs mois. Une douloureuse tension montait de nos dialogues. Nos ordinateurs la contenaient toute, patiemment, jusqu’au premier éclat de ma part. Me sentant obnubilée et dans l’attente continuelle de ses messages, qui n’arrivaient plus, j’ai eu besoin de me reprendre en main, de me consacrer à mes proches et à mes études. Son manque de temps et ses multiples échappatoires me faisaient trop de mal. La « rupture » s’est faite alors que son premier fils finissait sa reprise en main, auprès d’un éducateur spécialisé. J’avais attendu un moment de joie, rongeant mon frein, mes ongles et mes sangs pour ne pas lui faire de mal. Je préfère m’en faire à moi plutôt qu’à lui…

Ainsi, cette phrase, échappée comme un baiser, nous avait fait retourner un peu avant l’été. Au printemps de notre rencontre…

Le temps se passait, loin de nos regards échangés. Une poignée de minutes, une heure, presque pleine, avait suffi à lui redonner vie, et à nous aussi. Je n’avais presque plus froid, sous la neige de Paris.

Il m’a pris la main, mon Paul, comme avant, la sienne toujours tournée en forme d’excuse. De sa paume à la mienne. La caresse de son pouce me faisait plus que du bien.

Je croyais réentendre la foudre...

Nos baisers me revenaient en foules, petits, à peine timides, toujours chez lui. A l’abri.

Ils me revenaient, assemblés deux à deux. Ce n’étaient plus les petits frissons, mais l’amour retenu qui se manifestait, après quatre ans d’abstinence, de refoulement perpétuel, même au bras d’un autre. Lui, mon Paul, plus mou que doux, surtout avec les femmes. Certaines sont même allées jusqu’à le violenter. Lui, qui attire la compassion et non les regards vifs… dès son premier mot, je m’en suis éprise.

- J’ai toujours voulu que ce soit toi…

Les mots se heurtaient. Ils haletaient. Se faisaient obstacle.

- Oh, ma douce…

Il m’a prise dans ses bras, me palpant comme jamais il ne l’avait fait.

Mes bras, mes hanches… ah ! Mes fesses… pour l’amour du ciel !

Ma poitrine tout contre lui. Je peinais à retrouver mon souffle.

Je l’avais perdu. Il était parti, pour me laisser tout à lui.

N’y tenant plus, il fallait bien que je respire.

- Attends...

- Je t’ai fait mal ?

- Non… mais il faut que je respire.

Sa bouche le comprit. Mon premier gémissement, plein, entier. Une larme sincère. Son premier vrai baiser, me happant loin du sol. Je le lui rendais, avec toute la passion de ma langue à la sienne, de mes lèvres aux siennes, de mon corps qui se collait à son érection bien née. J’en profitais pour m’y frotter, avec envie. Son gémissement, très rauque, comme un jet électrique.

- Viens, je t’en prie.

Sa chambre, qui a nourri mes rêves...

- Déshabille-toi, lui dis-je, et allonge-toi sur le lit.

Assise sur son sexe, mes cuisses de chaque côté de lui, je déboutonnais ma chemise.


A suivre...

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