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La femme de ses rêves

La femme du sculpteur

Jean-Baptiste Messier

 

 

I

Laval ne se souvenait plus depuis combien de temps il sculptait. L’atelier, à l’image du type de pierre qu’il taillait, était un endroit froid dédié à l’esprit et à la recherche quasi-maladive de l’artiste. Sur une table étaient posés divers outils qu’il allait utiliser. Dernièrement, une obsession avait pris possession de son esprit : mettre à nu sa femme idéale.

Il taillait la pierre, c’était sa page blanche à lui, sauf qu’à l’inverse de l’auteur qui noircit les pages de signes, son labeur consistait à tailler des croupes dans la pierre, à la dépouiller de tout superflu jusqu’à trouver la courbe sensuelle dont il rêvait, et lui insuffler la vie. Ce qu’on appelle de la taille en direct : il ne dessinait aucune ligne sur la pierre, son image intérieure était la seule boussole de son geste créatif.

Le bloc de calcaire blanc était là, devant lui, qui l’attendait comme une énigme à déchiffrer, un corps à libérer. La massette dans une main, le burin dans l’autre, il commença le travail avec des coups secs et précis qui faisaient jaillir des éclats tout autour. Dans sa tête, il avait l’idée de LA femme, celle de ses rêves.

Il dégrossissait les formes, s’arrêtait dans son travail de temps en temps, reculait pour examiner le chemin parcouru. Concentré sur son travail, rien n’existait plus au monde. Vêtu d’un débardeur dévoilant ses épaules musclées, brun, les traits secs, les yeux noirs, son visage affichait une virilité raffinée par la concentration que l’art lui imposait jour après jour.

Il n’était pas beau à proprement parler, mais son attitude, ses expressions fermes et tranchées captivaient : il était charismatique.

Une femme par les fenêtres extérieures de l’atelier, l’observait, fascinée. Cela faisait plusieurs fois qu’elle venait ainsi le voir. Autant l’allure du sculpteur penchait vers le style ouvrier, autant elle, par son habillement, paraissait sophistiquée et très féminine. Sur ses talons aiguilles pointés sur les pavés du trottoir, elle semblait délicate, fragile. Elle était vêtue avec goût d’un tailleur jupe gris et d’une veste noire, les lèvres légèrement accentuées de rouge à lèvres.

N’y tenant plus, et certainement déçue du peu d’attention que le sculpteur lui accordait, elle avança vers le pas de la porte. Laval leva la tête et son regard glissa de son visage au décolleté discret mais délicieux laissant entrevoir un pendentif doré parant sa gorge d’orientale.

Réjouie de ce premier succès, la jeune femme lui dit :

« Laissez-la tomber. »

On eût dit qu’elle parlait d’une personne vivante.

Sans se démonter, Laval lui répondit :

« C’est impossible. »

La jeune femme l’observait, inquiète, contrariée.

Laval retourna à son travail malgré la présence captivante de la jeune femme et son parfum capiteux.

Il prit un ciseau à pierre, et armé d’un maillet, il affina progressivement la silhouette. Des hanches se laissèrent deviner.

Il souffla et soupira :

« Pour aujourd’hui, ça suffira. »

De ses mains calleuses, il effleura la statue en formation, il aimait toucher la matière quelle qu’elle soit. Il se tourna vers la jeune femme et lui intima :

« Vous pouvez disparaître maintenant.

— Je pourrai revenir vous observer demain à la même heure ?

— Si vous voulez, grogna-t-il.

— Je m’appelle Sana.

— Je sais comment vous vous appelez, vous n’arrêtez pas de me poser des questions. »

D’un pas pesant, il monta les escaliers qui le menaient à sa chambre au-dessus de l’atelier. Il se déshabilla rapidement dans le silence et s’affala sur le lit sans même se glisser sous le drap.

II

Instantanément, il tomba d’un sommeil profond. Il se mit à rêver de SA femme. Elle avait un corps fuselé, la courbure des hanches douce, les seins ronds, il l’aimait d’un amour possessif et exclusif. Le visage horrifié et tuméfié, elle tendait les mains pour l’attirer vers lui ou au contraire pour le repousser. Des algues sur la tête, les yeux exorbités, la langue pendante. Sa femme de calcaire blanc. Il tressautait sur le lit, comme parcouru de courants électriques, de violentes décharges aiguës, tandis qu’il bandait devant sa vision. Il exhala un gémissement, son bassin accéléra son rythme de va-et-vient puis enfin son corps s’apaisa.

Laval se réveilla mal. Les paupières lourdes, il prit une douche froide. Le miroir renvoyait un visage mal rasé au regard à la fixité inquiétante. Il but un café allongé dans une tasse ébréchée et grignota un bout de pain sans beurre.

Il regagna son atelier et reprit son activité obsédante. La veille il avait lavé tous ses outils méticuleusement, vérifiant presqu’à la loupe qu’ils étaient à nouveau bien propres. C’était un rituel qui ne souffrait pas d’exceptions.

Il s’approcha de la statue qui commençait à prendre forme, plaqua sa main contre les hanches de pierre puis avec un petit maillet l’ausculta en la tapotant. L’oreille collée à la matière, il sondait d’éventuelles failles rédhibitoires. Les traits de son visage se détendirent, le calcaire semblait sain, le travail pouvait continuer sans risque.

Au ciseau à pierre, il continua de dégager la silhouette. En rythme, il percutait le bloc. Les éclats volaient dans une féerie neigeuse et violente. Vêtu d’une salopette blanche et sans tee-shirt, il allait et venait autour de la femme, l’observait, la corrigeait, tel un ange armé et sans pitié dans sa mission. Le dessin des cuisses, des seins, la rondeur des épaules et des bras apparut, le visage était encore grossièrement suggéré.

Sana entra sans mot dire dans la pièce et s’assit sur une chaise dans un coin, le visage tendu. Elle portait une minijupe chic souple et un chemisier déboutonné des deux premières attaches. Ses yeux scrutaient chaque expression, chaque attitude de l’artiste, à la recherche d’on-ne-sait quel message à décrypter, quelle révélation.

Laval se concentrait sur les fesses. Il utilisait une gouge pour bien faire ressortir leur relief tandis que son souffle chaud parcourait les courbes naissantes. La statue prenait vie et semblait frémir des attentions du sculpteur. Laval avait le visage rouge et transpirait. Sana était juste dans sa ligne de mire en même temps qu’il polissait les formes pleines et voluptueuses. Son regard s’écarta un instant de l’objet de son attention, vaincu par un autre élément. Sous la jupe de Sana, il voyait distinctement la ligne de démarcation entre le bas noir de la jeune femme et sa chair de miel qui s’annonçait si douce. Son regard remonta le long de la silhouette pour croiser celui de Sana. Elle avait parfaitement perçu son trouble mais soutint son regard sans aucune difficulté.

Laval posa les mains sur la croupe de la statue et s’assura qu’elle était douce. Dans son esprit, la porte ouverte par Sana la veille venait de s’agrandir par cette simple vision d’une ligne de démarcation ô combien tentante.

« Vous vous rendez compte que vous vivez dans un autre univers ? » lui demanda Sana.

« Ce n’est pas sain, il faut que vous la laissiez partir, comprenez-vous de quoi je parle ? »

Laval continua son examen. Posté derrière la statue, il emprisonna de ses paumes les seins, se colla contre la femme de pierre. Sana l’observait, le souffle court. Il caressa le ventre, les hanches, effleura la promiscuité des cuisses. Insatisfait, il se remit au polissage à l’aide de papier de verre. C’était comme si une petite lumière sur son front guidait la précision de ses gestes.

La femme de ses rêves n’était plus très loin, il en était convaincu, comme un nébuleux souvenir qui remonte à la surface. Le visage à la hauteur du mont de vénus, il sculptait des lèvres discrètes. Les doigts de la main droite de la statue, au bout de l’arc délicieux de son bras, semblaient attiser délicatement le clitoris.

Laval embrassa le sexe glabre, du bout de sa langue en apprécia le goût, ses papilles en éveil d’un émoi oublié. Inconsciemment, la présence de la jeune femme lui était devenue étrangère, intruse et par là-même voyeuse au grand mécontentement de celle-ci. A nouveau, la chaleur commença d’envahir son corps à la vue de ce spectacle ambigu. Sana. La femme de pierre. Sa femme de pierre. Sana.

« Aucune amélioration, c’est une rechute ! » murmura-t-elle pour elle-même.

Elle se leva précipitamment de la chaise et sortit en claquant la porte de l’atelier. Le bruit qui aurait dû être violent fut pourtant étouffé. Laval se releva et caressa doucement l’intimité de la femme de ses rêves. Sana à l’extérieur continuait de l’observer, troublée ; dans la cour intérieure de l’atelier, il n’y avait personne à part elle. En même temps que Laval inspectait la statue avec minutie, elle glissa sa main sous sa jupe et la fit pénétrer sous son string. Elle mouillait. Laval s’assurait de la douceur des seins, des cuisses, il passait lentement le dos de sa main sur les omoplates, retourna sa paume pour masser le cou de la statue qui prenait vie. Sana gémit et se caressa, elle ne pouvait réprimer l’excitation envahissante. Ô non, c’était plus fort qu’elle, c’était trop bon, trop érotique, trop inhabituel, elle se perdait dans une réalité qui la dépassait. La dentelle noire de sa culotte était trempée, son corps se tendait de désir tandis qu’il appelait à être satisfait. Elle passa deux doigts à l’intérieur de sa cavité merveilleuse et se pénétra avec vigueur.

Ses hanches s’empalèrent sur ses doigts pendant que son index caressait son clitoris. De l’autre main, elle éveillait délicatement ses seins qui débordaient de son chemisier débraillé.

Laval, inconscient du trouble qu’il avait généré, palpa les mamelons de la statue dorénavant agréables au toucher et rapprocha son visage de ce qui allait être la face.

Il souffla en rapprochant ses lèvres : « C’est par là que je vais te donner la vie ».

A l’extérieur, il entendit un cri de plaisir extatique et étouffé mais ne put en voir l’origine.

Sana, accroupie sous la fenêtre, se masturbait énergiquement. La jouissance explosa et la submergea, l’emplissant de plaisir. Elle souffla, heureuse et contentée. Demain elle reviendrait.

Laval comme à son habitude lava et rangea soigneusement ses différents ustensiles.

Il ne mangea pas beaucoup, juste une soupe à l’oignon, un peu de pain. Il était comme porté par une flamme noire qui le dévorait et le nourrissait. Peut-être le consumait-elle.

Il lut un livre d’art écrit par un critique qu’il appréciait beaucoup pour son regard acéré sur la créativité et les techniques pour l’exprimer.

Il se glissa tout nu dans le lit et serra le drap rêche et la couverture autour de son corps. Les bras de Morphée l’entraînèrent bien vite près de fleuves délétères aux ambiances opiacées.

SA femme le réveilla d’un coup de coude dans la nuit. Son visage était défiguré. Mais son corps l’enlaçait dans une étreinte de boa chaud infernal.

Des coquilles de palourdes dans les orbites, des algues vertes à la place de sa chevelure. Ses mains, ses seins, ses hanches de calcaire se collaient contre son torse et réclamaient leur dû. Il ne manquait plus que ses cheveux blonds qui l’auraient effleuré et ses grands yeux aux interrogations infinies. Il serra son corps marmoréen contre lui. Elle caressa son pénis qui grandit immédiatement. Il pressa sa queue contre les fesses de sa femme et la fit glisser dans la raie accueillante. Elle se cambra contre lui et prit une de ses mains pour l’appuyer contre ses seins. De l’autre, il lui caressa les lèvres de sa chatte qui s’humidifièrent de plaisir. Elle prit sa bite toute dure et la fit pénétrer en elle. Laval exhala un gémissement de plaisir. Depuis le temps qu’il attendait ça. Ce fut un rythme lent, profond qui chantait la fusion des corps, l’intimité totale.

Ils ne pouvaient encore s’embrasser mais il pouvait déjà l’étrangler.

Il se mit au-dessus d’elle et la chevaucha. Elle enserrait ses hanches et ses fesses contre elle pour le sentir au plus profond d’elle. Ses mains aux ongles prononcés s’incrustaient dans sa peau, il aimait ça. Il était violent, il avait envie de jouir, il la désirait comme le cosaque en furie qui sent la victoire arriver. Elle gémissait, elle criait. De plaisir d’abord.

« Qui es-tu ?! » lui hurla-t-il et il se mit à serrer son joli cou gracile dans ses mains musclées. Le corps blanc s’arqua à la fois de plaisir incontrôlable, de douleur, de peur et dans l’ultime espoir d’une goulée d’air.

Laval continua de serrer et éjacula en même temps que le visage violacé de sa victime témoignait du passage dans l’autre monde. Les saccades de foutre continuèrent d’emplir le vagin de SA femme.

Il s’écroula, exténué par ses tourments.

Cependant il ne pouvait laisser le corps ainsi. Il traîna le corps dans le jardin, prit une pelle dans l’appentis et sous une lune noire et des étoiles complices, il enterra le cadavre, poignées de terre par poignées de terre, projetées sur le corps dévirginisé.

III

La douche glacée martyrisa son esprit et sa chair. Sous le jet puissant de l’eau, il repensa à son crime nocturne. Il frotta tant et plus son corps qu’il en devint rouge.

Dans l’atelier, SA femme sans visage l’attendait comme une suppliante qui prierait son créateur de l’achever. Il se mit en face d’elle, réfléchit à l’expression qu’il voulait lui donner. Des éclairs de cauchemar animaient le regard de Laval. Allait-il sculpter l’horreur ? Il enserra le cou de la statue. L’avant-goût de la mort peut-être. La pierre frémit.

Il se retourna vers son établi, prit une gouge et un petit maillet. A petits coups secs, il dessina l’ovale du visage. Tous ses mouvements étaient millimétrés. Presque collé à la statue, il prenait garde à ne pas la renverser. On eût dit de loin qu’il enfonçait un clou dans l’œil d’une modèle consentante d’autant que la statue semblait le presser contre son giron de son bras gauche.

Au fur et à mesure de son travail, Laval était envahi de suées comme dans une dernière ligne droite où la résistance de l’air deviendrait impossible à pénétrer. Il s’écarta de sa victime et reprit son souffle, tous les muscles de son corps tendus.

Sana rentra à ce moment-là, vêtue d’un imperméable noir cintré. Faisant claquer ses talons, elle se dirigea nonchalamment vers une chaise où elle se dévêtit. Laval put ainsi admirer une mini-robe noire moulante sur les hanches, évasée sur les cuisses, qui mettait en valeur des fesses rebondies, le tout avec un décolleté souple en cache-cœur qui montrait bien plus qu’il ne dissimulait.

Elle s’appuya contre un des murs de l’atelier, bien en face de Laval, faisant scintiller ses bas transparents. Sa longue chevelure brune soulignait ses courbes voluptueuses. Une mince chaîne en or blanc ornée d’une perle grise plongeait entre ses mamelons, tandis que des talons aiguilles noirs donnaient à ses jambes interminables un galbe sensuel. Le mascara et un fond de teint clair attisaient le feu noir de ses yeux, alors que le rouge à lèvre donnait l’envie de baiser sa bouche. Une expression douce et extrêmement érotique se dégageait de Sana. Même un bout de bois aurait gémi en l’apercevant.

Laval l’étudia sous toutes les coutures, perdu entre sa statue et cette jeune femme bien réelle et bien charnelle. Son pénis se gonfla en même temps que la chaleur se diffusait dans son ventre et bas ventre. Sana le défiait clairement en lui disant par son attitude : « Alors tu continues de m’ignorer ? »

Le travail n’était pourtant pas terminé. Il ne dit mot à Sana et prit sur l’établi le rifloir qui lui permettrait de sculpter et d’achever les petits détails de la femme de ses rêves comme le creux de ses oreilles, les mèches de cheveux, le bout rond du menton, la pupille des yeux, le nez fin et la bouche ouverte qui crie.

L’inclination de la tête tendue vers le haut en contraste avec le reste du corps à la détente sensuelle confirmait une violence subie que la bouche écartée dans un cri d’horreur indiquait.

La statue était maintenant achevée, il la dévorait des yeux. Sana se plaqua contre son dos et, passant ses bras sous ses aisselles, entoura ses épaules.

Il sentait la gorge pulpeuse de la provocatrice mais n’essaya pas de se dégager. Sana regardait en même temps la statue et caressa la proéminence de Laval. La silhouette en calcaire blanc dévisagea Laval et l’accusa de ses yeux muets. L’artiste obsédé ferma les yeux. Sana glissa une main chaude sous le pantalon blanc maculé de poussière et d’éclats et caressa le membre durci de son sculpteur. Elle était comblée de pouvoir ainsi « le » tenir. Laval s’appuya légèrement sur elle. Elle continua de le branler. Elle variait le rythme et l’intensité, voulant faire durer le plaisir à la fois pour Laval et pour elle. Il gémissait sans retenue. Le pantalon glissa sur les grosses chaussures. Sana agita frénétiquement le pénis qui libéra le sperme en saccades puissantes qui venait du fond de ses bourses. Laval rugit. Sana avait le rouge aux joues mais était heureuse comme une femme amoureuse. Elle continua doucement de le branler bien dans la longueur du pénis de manière à extraire tout son suc. C’était divin. Il errait dans un autre univers. Quand il rouvrit les yeux, Sana avait disparu. L’atelier vide, il le fouilla du regard à la recherche d’une trace de son passage, la chaise déserte, un effluve vague de parfum (ou l’imaginait-il ?) flottait dans l’atmosphère.

Il rajusta son pantalon et continua de polir le visage de pierre. Son œuvre était achevée. Il était vidé comme après avoir expulsé un bébé. Il avait capté le dernier instant de vie, le plus intense, de la femme de ses rêves. Il nettoya les outils un par un puis les rangea dans sa boîte à outil.

Pour tout repas, il mangea une boîte de cassoulet toulousain.

Il s’écroula sur le lit tout habillé. Épuisé, un marteau-piqueur aurait eu du mal à le réveiller.

IV

 

Il sentit des mains qui déboutonnaient son pantalon. Il ouvrit les yeux dans l’obscurité. C’était elle, Sana. Puis il se rendit compte que chacun de ses membres étaient ligotés au sommier du lit.

« Mais que fais-tu ? Ça ne va pas la tête ??

— C’est ta tête qui ne va pas mon grand… Chut, laisse-moi faire. »

Laval tira vainement sur les liens qui lui entaillèrent la chair. Dans la chambre éclairée par les rayons du premier quart de lune, il distinguait Sana assise sur ses cuisses. Elle fit glisser les bretelles de sa robe et les seins amples et jeunes se dégagèrent immédiatement. La résistance outrée de Laval faiblissait. Sana tenait une paire de ciseaux à la main. Elle appuya le métal contre la chair de son ventre et découpa le débardeur. « J’ai toujours rêvé de faire ça, maintenant je ne rêve plus. »

Elle embrassa les tétons de Laval, ses pectoraux au doux duvet, descendit vers le nombril qu’elle fouilla d’une langue chaude et humide. Féline, elle revint vers son visage en prenant soin de laisser glisser ses seins contre son torse et ses lèvres. « Vas-y embrasse-les. » Il ne se fit pas prier. « Tu es folle.

— La phrase la plus raisonnable que tu aies dite depuis longtemps. »

Elle déboutonna son pantalon puis le tira violemment pour le baisser en haut des genoux. De même avec le boxer. Elle reprit dans sa main l’objet qui lui appartenait depuis peu et la fascinait. Laval respirait irrégulièrement et pouvait à peine lever la tête pour observer ce que Sana faisait.

Les lèvres de la jeune femme entourèrent son gland et firent descendre le prépuce. Elle les serra un peu pour l’avoir mieux en bouche. Le sang affluait dans la verge qui obéissait ainsi aux injonctions de la nouvelle maîtresse des lieux. La chair lisse se laissait modeler sous son palais de velours. De quelques aspirations bien appuyées, elle le pompa généreusement. Quand il fut dressé, elle le fit aller et venir sur ses seins.

Il n’avait jamais connu ce genre de situation. Sana finit par retirer sa robe, révélant un string noir brésilien. Elle écarta le tissu du string, ouvrit son sexe suintant et se mit à califourchon au-dessus du gland turgescent. Elle le fit rouler doucement sur le pourtour de sa vulve tout en le pressant de ses doigts. Ses lèvres s’humidifièrent. Elle testait sa résistance. Pas encore. Pas maintenant. Elle caressa son clitoris et gémit avant de céder au désir. Enfin elle s’empala jusqu’à la garde, cherchant au plus profond d’elle-même la roideur brûlante du pénis épanoui.

« Dis-moi si j’ai pénétré ton monde-là ? Dis-le-moi !

— Oui, oui, oui ! Salope ! »

Sana dans la pénombre sourit. A demi-conscient, Laval crut voir dans l’embrasure de la porte la femme de ses rêves se désintégrer en poussière.

Il souleva ses hanches pour mieux sentir le fond de la caverne soyeuse de son arabe. Peu importait, il ferma les yeux.

Sana roulait des hanches et des fesses, les ramenait dans un va-et-vient de plus en plus intense. La pâle lumière dessinait sa silhouette de vamp. Ses demi-lunes répondaient à la lune et ses seins étaient de merveilleux croissants. Dans le flux et le reflux d’une marée exquise, on voyait la chair du pénis se faire engloutir par ses fesses gourmandes.

Sana abattit ses poings autour de la tête de Laval et mordit son cou. Elle le dévora de sa langue et de ses petites canines pointues. De ses lèvres chaudes aussi. Puis elle se colla de tout son long contre lui, mouvante comme une couleuvre, imprimant un léger rythme suffisant pour arracher des râles de jouissance au sculpteur. C’était un nectar de plaisir, la pointe du sublime, l’extrême possible supportable, l’île où l’on ne sait plus si l’on va défaillir ou rester dans une félicité sensuelle sans fin. Sana se releva et reprit son va-et – vient de sorcière irrésistible. Le mouvement de balancier de la perle entre ses seins mobiles hypnotisait Laval. Les lèvres de sa chatte étreignaient le membre tendu ; chaque mouvement le rapprochait de l’extase. Sana faisait basculer son bassin d’avant en arrière, elle jouissait comme une diablesse. En sueur. Laval exhala le cri suprême et lâcha son sperme en grandes giclées. Sana hurla en même temps que lui. Epuisée, elle s’affala contre son corps.

Après quelques instants, nichée dans le creux de l’épaule de Laval, Sana murmura :

« Il faut que je te dise quelque chose… Il y a quelques mois, tu as vécu un événement traumatisant qui t’a rendu fou.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Cliniquement tu es fou, tu souffres d’une psychose à tendance schizophrénique… Laisse-moi t’expliquer.

— De toute manière, je ne peux faire autrement que t’entendre.

— Tu habitais avec ta femme dans une petite maison isolée près de la Côte d’Opale avec ses immenses falaises de calcaire blanc. Ta femme avait perdu ses parents quand elle était très jeune, elle avait une faille que tu as essayé de combler par ton amour pour elle.

Mais rien n’y faisait, elle était gravement dépressive et se faisait suivre par un psychiatre régulièrement. Un soir tu es allé prendre un verre avec des amis artistes, laissant ton épouse seule à regarder son émission favorite. »

Des bribes d’images ou de souvenirs surgissaient dans l’esprit de Laval. Sana l’enlaçait.

— Tu n’es pas revenu très tard d’après le procès-verbal de la police.

Des phares dans la nuit qui éclairent une maison et une place de voiture désertée, celle de son épouse. L’innommable revenait, toute la nuit à s’inquiéter, impuissant… Laval était parcouru de frissons, de suées.

— Pourquoi je ne peux pas bouger ?

Il tira violemment sur ses liens.

— Tu es allé à la Police pour signaler la disparition de ta femme. Main courante qui a tout de suite était prise en compte vu le contexte psychologique de ta femme et un comportement potentiellement suicidaire d’après son psychiatre.

Cette fois-ci, il ne pouvait plus fuir devant la vérité. Mais elle le faisait trop souffrir. Algues vertes et coquillages, calcaire blanc. Stupide langue qui pend.

— Un homme qui promenait son chien sur une plage a signalé tôt le matin la présence d’un cadavre d’une femme… C’était la tienne.

C’était de sa faute, oui de sa faute, il n’aurait pas dû la laisser. Il l’avait tuée. Peut-être l’avait-il tuée ? Il l’aimait oui, d’un amour sans limite mais c’était trop lourd, il ne pouvait plus le supporter.

Il avait fait exprès de la laisser seule, abandonnée, oui. Il était coupable.

— La Police t’a demandé d’identifier formellement le corps. C’est à partir de ce moment-là que tu as basculé. Tu es parti dans ton monde, tu y as construit ton refuge. Tu ne t’appelles pas Laval, tu t’appelles Pierre, tu es un sculpteur renommé. Selon tes amis, tu aimais bien dire que Laval était un joli mot car même devant un miroir, on lirait toujours Laval. Tu es natif de cette région et la pierre employée pour les constructions, le tuffeau, un calcaire blanc, t’a marqué à vie. Les chemins de l’inconscient sont étranges…

Pierres qui frappent le corps blanc et sans vie, rochers qui broient les os, sa femme qui tombe. Laval voulait partir, partir… Laissez-moi partir ! Tout son corps tremblait.

— C’est là que tu entres dans ma vie. Et dans mon service. Je suis psychiatre et ce que tu vois n’est pas la réalité. Pour moi, le fait que tu choisisses ce prénom était le signe encourageant que tu veuilles garder une intégrité dans les deux mondes, que tu ne basculais pas entièrement.

Laval avait mal à la tête. Sana poursuivait, cette fois assise sur le rebord du lit. Les fesses contre ses hanches.

— Ce n’est pas la réalité… Dès que je t’ai vu, j’ai été amoureuse de toi. Et je voulais te ramener dans notre monde.

Sana soupira et s’interrompit un moment.

— Et moi je ne suis pas normale non plus au sens où on l’entend. Je peux entrer dans l’univers des gens, je peux voir par leurs yeux.

Je vois ton monde et en même temps je vois la réalité. Je suis une mutante.

Pierre d’un coup étudia le profil de Sana où se lisait de la tristesse.

— Et c’est pourquoi je suis douée pour mon travail. Bien sûr personne ne connaît mon secret à part toi maintenant. Je suis peut-être la seule dans mon cas, je ne sais pas.

Je veux fuir, c’est tout ce que je veux. Pierre ferma les yeux mais la peau chaude de la jeune femme était bien réelle. Le mal de crâne empirait.

— Je pense que tu peux revenir à la réalité si j’atténue ton sentiment de culpabilité et si je te donne une bonne raison de voir les choses telles qu’elles sont. Elle souligna cette partie de phrase d’un sourire coquin. Tous les cauchemars que tu as faits et tes pulsions de violence sont le signe d’une culpabilité intense, insupportable. Mais tu n’as pas tué ta femme. C’est impossible. A l’heure où elle est morte, tu étais en train de boire une bière, à parler art et raconter de joyeuses conneries avec tes amis.

Peut-être avait-il, lui, le pouvoir d’arrêter le temps, le temps de commettre son crime ? Non ce n’était pas si simple ; son histoire avec sa femme était extraordinaire, ça ne pouvait être si banal. Un banal suicide et il ne serait pas coupable ? Allons. Et de toute façon, ce qui était réel, c’était son atelier et la statue de sa femme. Oui mais pourquoi l’étranglait-il ? Après tout c’était peut-être une explication, l’impression qu’il l’avait étranglée, crime qu’il acceptait mieux que le suicide. Tu l’aimais mais elle ne t’aimait pas…

Non pas vraiment. Il aurait donné tout cet amour et elle ne l’aimait pas ? Il aurait perdu dix ans de sa vie à l’aimer dans un corridor sombre ? Si elle l’aimait, elle ne se serait pas jetée du haut de la falaise. Voilà on y était.

— Non, chuchota Pierre.

Sana se leva, fouilla dans son sac et ramena un petit caméscope.

— Ses images vont te blesser, tu vas te demander si tu es dingue. Je te les montre parce que je crois en toi. Et tu n’es pas dingue, en tous cas même si ça te fait mal, tu le seras moins qu’avant. On peut vivre avec sa folie.

Elle alluma le caméscope et chercha un premier film.

— On t’a mis dans une chambre capitonnée car on avait peur que tu te tues.

Pierre regarda la vidéo, on le voyait se balancer, debout, d’avant en arrière comme un juif devant le mur des lamentations sauf qu’ici le mur était molletonné. Il tenait un livre ouvert devant lui.

— C’est un livre de sculpture. Pendant des jours tu as tourné les pages mais tu ne le lisais pas en fait, tu regardais fixement les photos.

La vidéo se termina, Sana chercha un second film. On voyait Pierre en train de sculpter dans le vide, c’était fascinant. « Un infirmier le soir t’amène un plateau repas avec des sédatifs ». Sur l’image, Pierre par le mouvement de ses jambes semblait monter un escalier imaginaire. « Tu t’es recréé ton univers, avec ton atelier, c’est ton refuge. » « Mais ta vraie vie est ici » ajouta-t-elle dans l’obscurité.

Sur un troisième extrait, on voyait Sana collée au dos de Pierre qui le branlait avec feu tandis qu’il avait interrompu sa prière devant le mur de ses lamentations. Des jets blancs. « Là tu n’as pas rêvé. Et quand tu prenais des douches froides ce n’était pas un rêve non plus. »

Sana se dirigea vers la porte et appuya sur l’interrupteur.

Pierre ouvrit les yeux.

Sana était là, la gorge nue, magnifique, vêtu de son string noir. Les parois capitonnées les entouraient dans cet autre univers où ils se rejoignaient. Elle se rhabilla puis toqua à la porte. Un infirmier assez grand et costaud entra.

« Jean-Baptiste, vous pouvez lui défaire ses liens de contention, merci. Il est guéri.

— Tu peux me donner ton collier ?

Sana sourit et le lui tendit.

— Ça me fait très plaisir que tu me demandes ça.

Pierre caressa la perle comme un objet magique et passa la chaîne autour de son cou.

Quand l’infirmier fut sorti, Pierre demanda :

— Tu ne risques pas d’avoir des problèmes avec ta hiérarchie ?

— Ne t’inquiète pas. Tout le personnel, ici, m’apprécie particulièrement. » Elle sourit en dévoilant ses dents légèrement pointues.

Des années plus tard, Pierre sculpterait à nouveau la femme de ses rêves mais cette fois-ci avec le modèle sous les yeux. Sana.

L’amour fou, c’est quand deux psychoses se rencontrent.