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La morale de l'histoire

Je suis Mei X., 27 ans, et je suis une femme sans morale. Non pas que je fasse une allusion directe à ma profession de traductrice japonais-français dans une section peu reluisante du paysage artistique de mon pays d'origine, celle des hentai nippons. Sans pour autant le crier sur tous les toits, c'est un métier dont je suis fière, car je pense qu'il n'y a pas qu'une seule direction vers laquelle porter ses fétiches, et suis heureuse de contribuer à l'import de grandes œuvres sur le fétichisme dans la culture populaire de mon pays d'adoption, quoique la morale en soit parfois discutable entre les histoires de viol, d'inceste, j'en passe et des meilleures ! Non, si je dis cela, c'est parce que je regrette ce qui va suivre, bien que j'éprouve le besoin de te le raconter.

Vois-tu, à l'époque des événements, ma vie se passait plutôt confortablement. Loin des clichés parisiens et de la ville qui m'insupporte, je m'étais trouvée une véritable petite aubaine en altitude campagnarde, une villa perdue en bord d'une route abandonnée, sur l'un des flancs des Pyrénées. C'était ma petite retraite d'ermite à partir de laquelle je travaillais avec acharnement sur mes textes et livrais mes traductions à mon employeur par la magie d'internet. J'étais éloignée, coupée de tout et néanmoins manquant de rien grâce au village à vingt bornes vers le bas et à son bureau de poste, ainsi qu'au livreur du supermarché qui m'approvisionnait une fois par mois en grandes quantités. Bref, le rêve dont beaucoup ne font qu'en murmurer avec délice et envie sans jamais ne serait-ce que le caresser, n'est-ce pas ?
Faux. Cela faisait deux longues et intenables années de célibat à devoir travailler ni plus ni moins que dans le porno ! La fille la plus seule et la plus frustrée de l'industrie du sexe. À un tel point que les railleries de mes correspondants parisiens du genre "bien, ta grotte ?" qui me faisaient sourire au début, décochaient désormais chez moi blues ou mauvaise humeur, selon l'énergie dont je disposais. De plus, on vous fait croire que la nature, c'est la santé et… C'est fort vrai ! Sauf qu'en l'absence de raisons de bouger, avec quasi-rien à portée comme sorties ludiques ou pour le travail, je passais mes journées assises devant l'ordi, à prendre de plus en plus de mauvaises habitudes et… Bon, certes, j'ai toujours été un peu enrobée ! Cela fait même mon charme, la silhouette du sablier, des hanches larges, du ventre mais pas trop, des seins volumineux qui penchent sans s'affaler… Ajoutez les lunettes carrées parce que la lecture m'abîme mes grands yeux demi-bridés noisette, les cheveux assortis en chignon et vous avez le parfait cliché de la geek qui s'empâte chez elle et finira seule, dévorée par ses chats ! Pourtant, j'aurai aimé, avant de finir ma vie, en héberger au moins une autre… ? Être en couple, avoir un bébé, perdre le mari qui serait parti avec une bimbo blonde dont j'aurai griffé cent fois la photo avec mes clés, me consoler d'avoir cette petite vie à chérir… La base, en somme ! Je rêvassais parfois en portant l'alliance que m'avait cédée ma grand-mère avant qu'on ne quitte le Japon, elle qui l'avait portée pendant cinquante ans et me souhaitais de trouver pareil bonheur. D'autant que beaucoup de fétiches -si pas tous!- dans mes travaux tournaient autour de la fertilité, de "Kyaah, je veux porter ton enfant, sempaï, onegaï !", alors j'en voyais, des couples heureux dans mon quotidien ! Marre ! Mais je m'égare !

Si je voulais avoir une chance de "faire revenir l'être aimé" et si je ne voulais pas déclencher des avalanches lorsque je sors de chez moi pour dévaler le pic où je vis perchée, il me fallait prendre les choses en main, dès maintenant ! Des baskets blanches, un mini-short noir, un top sport d'un bleu neutre sans manches ni auréoles sous les bras, une bouteille d'eau et c'est parti pour le footing journalier ! En dépit des idées que l'on peut se faire des paysages montagneux, je n'allais, ni n'avais aucune envie, d'arpenter les petites routes de randonnée sinueuses sur un premier jour d'entraînement. C'était un coup à se tordre la cheville et finir en position latérale de sécurité dans un buisson ! Non-non, je me limitais à la petite route sinueuse à flanc de pente comme les Pyrénées en secrètent plein, vestiges d'un temps où l'on ne perçait pas encore les rochers massifs pour faire passer des autoroutes payantes à quatre voies. Trottinant sur le rebord, j'observais la nature par-dessus le rail de sécurité, en plein essor alors que nous touchions au solstice d'été, les journées idéales pour transpirer un bon coup et multiplier la rentabilité de l'effort par vingt. Ici, quelques oiseaux, là, un buisson fleuri qui n'était que verdure un mois auparavant. La musique dans les oreilles ajoutée à ce spectacle me remontait le moral et rendaient l'effort agréable, je fermais les yeux pour inspirer et expirer plus profondément, me concentrer sur mon souffle qui rugissait sous ma poitrine transpirante et me dire qu'au fond, j'avais de la chance d'avoir élu domicile "dans ma grotte"…

…Jusqu'à ce que quelque chose de dur et inamovible fasse la rencontre de mon tibia gauche, et que, dans un mouvement de recul surpris, je ne m'effondre sur mes fesses. Tu parles d'une montagnarde, regardes où tu vas, abrutie ! J'ouvris les yeux et fis le point de mes lunettes pour savoir ce que j'avais percuté -plus de peur que de mal à ce sujet-là, d'ailleurs- et me retrouver nez-à-pare-chocs avec le coin avant-gauche d'une voiture. À l'arrêt, bien heureusement ! Mais les grincements menaçants qu'elle émettait et la fumée qui jaillissait du capot laissaient à présager que l'intrigue ne s'arrêterait pas là. Dans un effort pénible, je m'extrayais le fessier des graviers qui s'amusaient déjà à me mordre le short pour être prise d'une peur panique, non pour ma survie, mais pour celle de l'unique passager ! Sans réfléchir, je me précipitais vers la place conductrice de ce véhicule qui tanguait dangereusement, une roue et demi déjà dans le ravin. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir écrit deux fois à la commune pour que l'on ajoute un rail de sécurité plus solide par ici, ce dernier n'ayant servi qu'à assommer un homme d'une trentaine d'années en costume et sans cravate, le crâne en sang à cause du pare-brise. Le tacot, à bien y regarder, semblait être un véhicule d'emprunt, sans doute un dépannage, car elle ne collait absolument pas au profil du monsieur, mais il n'était guère temps de s'en soucier ! J'ouvrais donc la portière sans la moindre résistance, mais avec beaucoup, beaucoup de prudence ! J'avais l'impression de retrouver les parties de Jenga avec mon petit frère, quand j'étais gamine. Ce salaud prenait toujours les briques les plus simples et poussait légèrement les plus cruciales pour que je fasse tout tomber quand mon tour viendrait. L'inspiration serrée, le corps penché au-dessus du sien, le bras tendu vers sa boucle de ceinture de sécurité, dans une voiture qui ne demandait qu'une brise un peu forte pour finir cinquante mètres plus bas, j'avais la sueur qui perlait comme jamais sur mes lunettes et la langue nerveusement tirée. La boucle était débouclée. Profitant de cette pose penchée, je le pris par les épaules et immédiatement, un grincement se manifesta et me fit paniquer ! Je me laissais alors tomber en arrière avec ce corps jeté sur moi tandis qu'il coulait hors de la voiture sans le moindre effort puisque celle-ci termina son grincement en déraillant pleinement du bord de route, s'échouant sur les versants de la montagne dans un fracas tonitruant qui, sur le coup, me fit repenser au vieux proverbe de l'arbre qui tombe dans la forêt. Car j'étais seule pour l'entendre.

Au retour de ma promenade, j'avais trouvé une nouvelle façon de perdre du poids : traîner le corps inanimé d'un homme d'environ 85 kg sur un bon kilomètre, affalé sur mes épaules. Oh, bien sûr, tu me diras que j'aurai dû appeler à l'aide, des secours ou que sais-je ! Fou que tu es ! On est en pleine montagne, et à moins d'appeler un hélicoptère -à supposer d'avoir du réseau, hein, je me repose principalement sur des lignes terrestres à la maison !- la moindre ambulance mettrait trois heures à arriver du département voisin. Ou de l'Espagne, si l'on se penche de l'autre côté des Pyrénées, c'était kif-kif ! Non, lorsque je suis venue vivre ici, je savais dans quoi je m'engageais : j'ai pris des leçons de secourisme et, alors que je franchissais les derniers mètres qui me séparaient de l'entrée de ma demeure comme si je venais d'accomplir l'un des douze travaux d'Hercule, la seule chose à laquelle je pensais, c'était au kit de premiers secours que j'avais sous l'évier de la salle de bains. Ça et, bien évidemment, "meurs pas, meurs pas, meurs pas, pitié, meurs pas…".
Arrivés dans le salon, je laissais enfin mon fardeau s'étaler de tout son long sur mon canapé. Et, hormis le visage ensanglanté, la première chose que je remarquais chez lui était… qu'il était fort bel homme, bon sang ! Ce n'est pas faute de déconcentration durant la situation de crise, mais il avait sa chemise aux trois-quarts déboutonnée -deux-quarts étaient d'origine, le troisième, de ma faute en le trimbalant sur mon dos, il lui manquait un bouton, oups ?- et un torse de dieu grec ! Ou hispanique, en l’occurrence, mais pas un poil, des pectoraux et abdominaux saillants, le genre dont une forte majorité des femmes -dont moi!- rêvent simplement de pouvoir les caresser ou y blottir leurs joues pour dormir en sûreté. Et le visage ne gâchait rien au tableau ! Je marquais néanmoins une pause dans ma contemplation pour chercher son portefeuille dans sa veste et découvrir le nom de ce futur cadavre. "Miguel". Classique, indémodable, et même, carrément mignon. Je laissais le portefeuille sur la table basse et me dirigeais en cuisine afin de prendre quelques torchons propres à sacrifier, un bac d'eau que je remplis et vins alors m'asseoir à côté de sa hanche -si chaude!- et éponger le sang qu'il avait en abondance le long du visage et dans les cheveux afin d'en trouver la source, estimer s'il avait besoin de points de suture, etc. Il avait une mâchoire carrée et le teint bronzé, des yeux fins, des sourcils soignés, autant que son rasage qui, d'ailleurs, n'arborait pour seule barbe que deux petites zones aux coins du menton, finement taillées et peu épaisses, davantage pour le style que pour dire que l'on est barbu, vraiment ! Le cumul de tout ceci lui donnait des airs de sportif professionnel. Pas du genre "sale et laid" comme l'on peut avoir dans le football français. Plutôt, mmh, prof de tennis ! Ou golfeur ! Sa chevelure se poursuivait d'ailleurs en une coupe mi-longue plaquée en arrière, enfin, elle essayait du moins, mais je ne la laissais pas faire dans mon auscultation ! Il avait effectivement pris un coup solide sur le crâne…

— « Hnnff… AAAAH ! », s'écria soudain la tête que je tripotais.
— « AAAAAH ! », s'écria de même la gourde que je suis !
— « Qué… qué esta pasando ? Donde soy ? Eres…mi mujer ?! »
Alors oui, à ce stade de l'histoire, tu es censé te rappeler que j'ai fait mes études en France et que j'ai pris l'espagnol parce qu'il le fallait, mais ça ne m'enchantait guère. Heureusement, née bilingue, j'avais une affinité pour l'apprentissage des langues et une note pas trop sale qui me permit surtout de ne pas me ramasser mon année ! Cela m'a bien servi à m'installer dans ce coin reculé de France où la moitié des gens parlent espagnols… vu qu'ils sont espagnols ! Voilà, donc, ce petit écart de ma part étant rectifié, permets-moi de te faire la traduction :
— « Que… qu'est-ce qu'il se passe ? Où est-ce que je suis ? Tu es… ma femme ?! », s'éprit-il d'apprendre devant ma mine déconfite. Sa femme ? En y regardant bien, il portait effectivement une alliance, et moi-même portais celle de ma grand-mère, qu'il avait dû voir pendant que je lui tripatouillais la cervelle qui se répandait sur mon canapé ! Que faire ? Que répondre ?
— « Euuuuh…O-oui ? », dis-je d'une voix peu assurée. Cela sembla le soulager, avant qu'il ne se masse le crâne, sans doute pour tenter d'en déloger la migraine qu'il devait ressentir. Mais pourquoi ai-je dit être sa femme ?! Bon, il y a plus urgent !
— « Combien de doigts vois-tu ? », l'interrogeai-je.
— « Deux. », répondit-il en comptant ceux que je lui montre.
— « Suis-les… ? », demandais-je en déplaçant un doigt d'un côté, puis de l'autre, en haut, en bas, ce qu'il fit sans problème. « Bien ! Je pense que tu n'as pas de commotion cérébrale… » Ehh… Comment dit-on "commotion cérébrale" en espagnol ?! Aucune importance, le voilà qui pose des questions à son tour :
— « Qu'est-ce qu'il m'est arrivé… ? »
— « Tu as été dans un accident de voiture. T'es le seul blessé, mais la voiture est morte. »
— « Ahh… », opina-t-il sans déception aucune. « Je… je ne me souviens plus de rien. Comment je m'appelle…? » Forcément, il ne pouvait regretter avoir planté la voiture dont il ne se souvenait même pas. Adieu, carrosse du diable !
— « Miguel. Tu t'appelles Miguel. Ne bouge pas, je vais te recoudre. », dis-je avant de me lever et disparaître dans la salle de bains en quête de la trousse de secours… et pour souffler deux secondes sur le rebord des toilettes ! Faisons le point : je pars me promener, je trouve un inconnu au bord de la mort et je le ramène chez moi, il ne sait plus qui il est, il est musclé, il est grand -facilement 1m85 alors que je n'en fais qu'un soixante- et… Ah oui, il pense que je suis sa femme ! Pourquoi ai-je répondu ça ? Pourquoi ?! Je ne le connais de rien, ce type, je ne sais même pas s'il est sympa ! Et s'il se mettait à me battre en pensant que je suis son épouse et que c'est bien fait pour ma pomme ? Ou à me violer ? Hmm… Hmmmm… Non ! Non, ce n'est pas une perspective alléchante et sexy, non-non-non ! Non ! Il frappe à la porte :
— « C'est ici, la salle de bains ? Je… »
— « Oui-oui, c'est ici, entre ! », répondis-je, acculée et encore à penser au viol. C'est ce qu'il fit et je me levais pour lui céder la place sur le trône. Après tout, j'aurai sans doute plus de facilité à le recoudre sous la lumière vive et surtout, si ce géant faisait un mètre de moins ! Sans broncher, il s'installe et j'entame mon œuvre, essayant de bien me rappeler des cours que j'ai reçues.
— « Je… Pardon, mais je ne t'ai pas demandé ton prénom…"chérie", haha… », demanda-t-il, un peu penaud.
— « Mei. », lui répondis-je, douce. Cela avait quelque chose d'attendrissant, ce grand gaillard qui semblait se sentir à l'étroit dans chaque pièce de ma demeure. D'attendrissant et de sécurisant, ce qui fit cesser ma panique. Comment aurai-je pu penser qu'il m'agresserait ? Même s'il avait des défauts, sans doute les a-t-il aussi oubliés ? "Le soleil éternel de l'esprit immaculé"… Pourrai-je alors en abuser ?

La pensée me travailla tout au long de l'opération, tant et si bien que j'en oubliais ce que je faisais, l'assimilant à un ouvrage de crochet. Beaucoup de personnes se rencontrent tels qu'ils sont, ils s'acceptent et ils s'épousent. S'ils ont de la chance, ils vivront heureux jusqu'à la fin de leurs jours, une chance… infime. Mais quelle occasion a-t-on vraiment de connaître l'âme-sœur ? Et plus encore, d'être comblé par elle ? Tu ne sais peut-être pas encore de quoi je parle et je te le souhaite, mais si les relations devaient être comparées aux œuvres d'art, il y en aurait des milliers de brouillons pour un seul tableau de maître. J'ai 27 ans et je vis sur ma montagne perchée, ai-je encore le temps, ai-je seulement la chance de rencontrer mon tableau de maître ? Ou le sort du destin aura été pour moi que de me contenter de Kevin le précoce avec qui ça avait duré deux ans avant que je n'aie mon bac et change de ville, change de vie ? Si certaines amies n'avaient qu'à claquer des doigts pour multiplier les relations, je n'avais, moi, qu'à me servir de mes doigts pour calmer ma faim. Mais plus maintenant. J'étais "mariée", à un parfait inconnu. Et je soulignerai avidement le "parfait".
Une fois la plaie recousue, je finis par le regarder de haut en bas et opiner :
— « Tu t'es grandement sali dans l'accident. Ta chemise sera probablement fichue si je ne la lave pas immédiatement, et tu as besoin d'une bonne douche pour désinfecter ton crâne avant que je ne le couvre de bandages. Ça te dirait ? » Il me regarde encore avec cette parfaite neutralité avant d'acquiescer, se redresser et ôter sa veste, puis sa chemise qu'il me remet. Pour ne pas éveiller les soupçons, je jette tout cela dans le tambour de ma machine à laver, mais du coin de mes lunettes, je le dévore des yeux, mon chippendale de la providence ! Il était encore plus beau torse nu, avec ses épaules charpentées, son verso aussi dessiné que le recto. Et c'est désormais le pantalon qui fit sa chute, dévoilant des cuisses d'athlète autant bronzées que le reste, ne laissant pour seule entrave que le boxer blanc de marque, plus vrai que les pubs qui m'ont maintes et maintes fois fait saliver. D'autant plus authentique que, sans la moindre méfiance, il l'enleva devant moi, dévoilant son membre au repos, doux, parcouru de nervures transparentes et surtout, contrairement à mes vices usuels, dénué de censure en mosaïque ou de barres noires ridicules ! Il se tourna vers la douche et je pouvais en admirer des fesses que j'aurai volontiers croquées comme la peau d'une pomme. Je voulais m'y accrocher, m'y pelotonner jusqu'à la fin des temps… Mais je fis demi-tour vers la machine à laver, émue de ce souvenir en remerciant les dieux dont je venais d'avoir la preuve de leur existence ! Et il ajouta :
— « Tu as aussi transpiré en prenant soin de moi. Tu veux me rejoindre, mon cœur ? » Je me raidissais, comme saisie d'une décharge électrique qui remonta le long du dos avant de se figer dans les joues et d'y propager le feu.
— « Je… j'arrive ! » Mais ça ne va pas, la tête ?! Encore une fois, j'avais parlé beaucoup trop vite ! Alors ouiii, bien sûûûr, je vais me mettre nue devant cet homme, ce "Miguel" que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam et je vais prendre une douche avec lui ! Hé bien allons-y, Mei, hein ? Puisque tu es si maligne ! Enlève ton top, voilà, comme ça ! Jette-le dans la machine avec ton short au cul poussiéreux, ça lui fera du bien ! Puis le soutien-gorge, la culotte et… Oh mon Dieu. Je suis nue et il me regarde en souriant ! Je l'ai fait, je l'ai vraiment fait ! Tremblante, j'accroche la branche de mes lunettes et les laisse sur l'évier, avant de faire de même avec ma pince à cheveux. Puis, je m'approche de la porte vitrée brumeuse où son corps divin m'attend, dansant sous la transparence, lui qui a déjà commencé à se couvrir d'eau chaude, se savonner, et même, à siffloter. Monsieur sifflote ! Calmement, comme s'il était chez lui ! J'ouvre la porte, les joues rouges, et il se tourne vers moi, me fait une place. J'avance d'un pas, puis deux et il referme la porte à la dernière seconde contre mes fesses :
— « Hah ! », m'exclamai-je de la voix la plus fluette qu'il soit. Il était là, presque à mon contact. Je mouillais ma peau blanche par éclaboussures alors qu'il s'arrosait élégamment le torse. J'en restais bouche bée. C'est permis, autant de chance ? Toutefois, je devais être bien trop stupéfaite pour paraître honnête puisqu'il pencha la tête sur le côté en me regardant, avant de sourire -et Dieu qu'il est beau quand il sourit!- pour me dire d'un ton toujours aussi naturel :
— « Ne restes pas dans ton coin, allons, viens. L'eau est bonne ! » Il n'y avait pas que l'eau. Déglutissant, je tendais mes doigts vers le courant d'eau chaude et c'est à cet instant qu'il vint m'enlacer, m'attirer contre soi pour que le jet coule le long de ma nuque. Alors oui, l'eau est bonne, cependant je nourrissais davantage de préoccupations sur la façon dont mes seins venaient d'adopter la forme saillante de ses muscles, dont mes épaules étaient protégées par ses mains, ses grandes mains douces et fortes à la fois que j'imaginais capable de sculpter le bois ou la pierre, façonner le monde à son image… Pitié, ne me lâches plus jamais !

C'était une sensation véritablement atypique. Pour moi ! J'étais blottie comme l'on étreint un koala contre ce corps parfait venu d'ailleurs et je me sentais… au beau milieu des scénarios que je traduis et corrige jour après jour ! Suis-je morte et arrivée au paradis ? Ou ai-je couru si vite que j'ai percé le voile entre les dimensions ? Je n'en sais rien, mais ce dont je jure, c'est que s'il continue de me serrer dans ses bras de la sorte, il va avoir de sérieux problèmes ! Et mes cuisses aussi ! Pour combler le tableau, voilà qu'il attrape mon menton pour l'attirer vers le sien et murmure doucement :
— « Je suis désolé. Tu as l'air d'être une épouse merveilleuse et… À cause d'un accident bête, je… Je n'arrive même pas à me souvenir de notre mariage. Mais… Ce dont je suis sûr, c'est que je devais être un mari heureux. Tu es magnifique, Mei. Et… Tu mérites mieux. Pardon. » J'en restais sur le carreau. Non seulement, il était doux et innocent, mais aussi… aimant, altruiste ? Je craque ! Mes petits orteils se dressent, de même que le reste de mon corps et je l'attrape par le cou pour l'embrasser, découvrir la saveur dure et chaude de ces lèvres gorgées de soleil ibérique. Confiant, il s'accroche à mes hanches, et laisse rapidement filtrer sa langue épaisse contre mes lèvres pour une caresse qui me met en émoi, tant par sa chaleur que par sa pression envahissante, désirée, gourmande même ! Je lui cède ma petite langue en pointe, et les muscles s'étreignent, de même que nos bras, nos mains se cherchent et se découvrent, se "re-découvrent" pour lui. Dévore-moi, Miguel. Dévore-moi encore ! Ma petite langue timide s'éclipse et mes dents blanches croquent sa lippe inférieure avant de lui lancer un petit sourire mignon et un grand regard noisette. Il me le rend, de ses yeux de couleur identique aux miens et néanmoins tellement plus mystérieux, plus innocents. Ensuite, à son tour, il me dévore les lèvres en y ajoutant une pression offensive de son corps, qui blottit le mien contre le carrelage frais, étouffant le couinement de plaisir rude que je prends à ce nouveau choc thermique, serrée entre le froid et le très, très chaud. Comme je le désirais plus tôt, mes mains dévalèrent son dos sinueux pour s'accrocher au meilleur fessier que j'aie connu, dessin ou réalité. Plus je le masse et plus je le sens, son membre qui lentement s'éveille, délicieusement se hisse jusqu'à mon nombril, alors que ma bouche tout entière est sienne. Je perds doucement la raison, ou bien, je ne l'ai même simplement jamais eue. Plus il me touche et plus j'en oublie que c'est interdit, que c'est un abus de sa confiance… Comment pourrai-je le penser quand ses réactions sont si franches, si téméraires ? Il me veut, et il me regarde comme si j'étais la seule femme au monde. Et moi, je lève mes yeux chafouins vers son doux visage et n'ai qu'une envie, c'est de le contenter en retour !

Ma main s'aventure là où son vît assaillait ma peau et je viens le détailler de mes doigts, le masser de ma poigne suave et glissante, son corps mouillé, chaud malgré l'eau fraîche qui le recouvre. Je me perds à penser que, d'ordinaire, c'est une autre qui profite de cela. Ou le fait-elle seulement assez fréquemment ? Je dévale sur sa bourse, gonflée et emplie de promesses. Nos lèvres n'ont désormais de cesse de s'unir, se séparer pour un souffle ou un petit gémissement -les siens, il adore le toucher de mes doigts, hihi!- et se réunir à nouveau. Jusqu'à ce que finalement, on étouffe bien trop. À mon tour de le plaquer, alors, prenant les devants pour le faire reculer contre le carrelage ! Que ses fesses expérimentent donc la fraîcheur, j'ai déjà réchauffé mon coin. Sans attendre, mes lippes en cœur épousent ses pectoraux, coulent sur ses abdominaux si parfaits, incapables de retenir leur compliment :
— « Tu es si fort… Et c'est si bon… », me trahis-je en continuant ma descente. Et pourtant, dire qu'il fut un temps où je n'étais absolument pas du genre à savourer les muscles, à glorifier le corps masculin, à considérer pareils clichés comme tant de marques de patriarcat destiné à me soumettre, me rendre docile. Mais cette dignité-là, je l'oublie aussi, ce soir. Je ne me considère pas sa "chose" pour autant… Mais j'aimerai côtoyer la bête derrière l'innocence, j'aimerai la goûter. Et c'est avec pareille pensée que ma langue trouve la pointe de son sexe dressé, encore couvert, lui offrant des yeux doux alors que la pointe se glisse sous le prépuce récalcitrant et en dessine les contours par transparence sur sa peau. Puis, je referme les paupières, baisse le capuchon naturel et l'englobe de mes lippes avant de le laisser m'envahir la bouche. Ahh, quel délice ! Voir des corps à longueur de journée est une chose, mais ce sont véritablement les petits détails qui vous manquent. Son parfum. Sa température. L'explosion de saveurs douce-amère sur les papilles gustatives. La petite perle d'excitation qui jaillit de son sillon en pépin de raisin. J'avais oublié à quel point c'était un met exquis, une transcendance qui me faisait chavirer ! Je parlais de "Kevin le précoce", plus tôt, mais, heh, ce pauvre Kevin ! Obligé qu'il était de subir les assauts de langue que je répétais désormais sur mon bel adonis, glissant, m'étirant jusqu'à la base puis reculant jusqu'à la pointe pour terminer en un baiser que mon amant pouvait apprécier forcer d'un doux coup de bassin, automatisme masculin si agréable à recevoir comme à freiner de ses joues creuses. Voilà pourquoi il était précoce, l'autre !

C'est aussi ce qui distinguait mes amours passés de mon époux actuel. Je fis durer le supplice dix, quinze minutes, et il en redemandait encore. Lasse d'user les muscles de ma mâchoire, j'avais alors transigé pour me blottir contre son bassin de mes seins et l'enserrer entre eux, une caresse chaude et idéale sous le flux continu de la douche qui lui permettrait d'aller et de venir à loisir sans jamais irriter nos peaux. Sa fougue me battait les seins, et je sentis mes pointes excitées lutter contre la sensation et se faire frôler qu'avec plus de persistance, entraînées par l'ardente passion du bel hispanique à qui rien ne résiste ! Ces préliminaires me conféraient des envies incandescentes, irradiant le long de mon bas-ventre et sur mes cuisses. Toutefois et contre toute attente, il m'interrompit et me retirait le sexe de la bouche comme des seins. N'était-ce pas agréable ? L'avais-je pincé par peur que les replis de mes seins malléables n'échappent de mes doigts qui les comprimaient ensemble ?
— « Relève-toi… », mendia-t-il d'une fois à la fois impérieuse et implorante. Je m'exécutais sans le faire attendre. Il s'empara de mes fesses et me fit quitter terre, alors que j'étais prise d'un petit soubresaut de panique et de vertige. Vite ! Dans un élan de bêtise, j'appuyais mes pieds sur le mur qu'il avait quitté, et mon dos contre celui que j'avais réchauffé plus tôt. Il me souriait et semblait apprécier ce qu'il prenait pour de la débrouillardise. Je voulais éventuellement me raviser de cette pose à l'équilibre précaire quand les murs sont mouillés, mais me retint dès qu'il pressa le gland contre mes lèvres gonflées… à cru ?
— « Nn-haannn ! », relâchai-je alors qu'il venait de disparaître en moi. Au diable les maladies, il était trop tard pour contester une habitude qu'il devait avoir avec sa femme ! Je me suspendais à son cou pour savourer les vertus et les vices de le sentir ainsi, peau contre peau, arpenter mon sexe pour le former, le moudre aux contours solides du sien. Mes doigts remontaient autour de son cou robuste comme un chêne, ses mains caressaient avidement mon fessier et, déjà, il animait un rythme, une cadence puissante et véloce qui n'avait rien de celles de deux amants qui se rencontrent, mais tout du rythme "par cœur" que ressentent mari et femme. Bon sang, qu'il était délicieusement envahissant ! Du fracas de ses hanches, son chibre m'envahissait le cerveau, me laissait perdue dans une marée montante, une succession de vagues de plaisir qui ne me laissaient pas indifférente… ni discrète. Gémissant comme jamais il ne m'avait vu gémir auparavant, j'acceptais mon nouvel époux de toute la fougue qui pourrait bien lui plaire, car par la même, il me plaisait tout autant, sinon plus de par mon inexpérience de lui et ma frustration personnelle. Je le serrai dans ma plus tendre intimité, je creusais sa nuque de mes ongles, je l'appelais de mon regard lorsque je parvenais à garder mes paupières demi-bridées entrouvertes… Puis je lui succombais au plaisir, ne contestant même pas son orgasme interne. Non, je l'acclamais, je m'en réjouissais. Il était à moi. À moi seule.

Notre folie ne s'arrêta pas là. Nous poursuivîmes en-dehors de la douche où il me cala le bras derrière le dos et me pencha sur l'évier pour dévorer du regard mes courbes qui sautaient au rythme de ses assauts arrières. Je m'en trouvais presque belle, et néanmoins rouge de honte, bouche en "o" et divinité masculine dans mon dos. Nous avions faim, ensuite, d'omelette et de sodomie. Il n'a guère pu résister à mon tablier mignon et ses grandes mains complétaient parfaitement la protection de ma poitrine. Enfin, nous allions nous délecter d'une nuit de repos bien méritée après cela. Mais comme il bandait encore, je grimpais sur lui et m'octroyais tout le plaisir tandis qu'il pensait que je faisais tous les efforts à sa place. Je me couchais ensuite, heureuse, le ventre chaud. Il se blottit en cuillère contre moi, m'enlaça de son bras solide et prit possession de mon sein comme pour garder mon cœur dans sa main. C'était si mignon que je remis le couvert encore une fois, simplement à me dandiner contre son envie si vigoureuse et le faire venir au sommet de mes fesses. Puis, après quelques baisers, je ne me souvins pas exactement lorsque je m'endormis. Seulement qu'il m'avait murmuré "Te quiero", et que j'avais répondu de même.

Hélas, mille fois hélas, tu abordes ici la part de ce récit où je paie le fruit de mes égarements et de mon égoïsme. Le lendemain matin, la mémoire lui fut revenue… et il était furieux ! Bien sûr, maintenant, il se souvenait de sa femme, de sa vie d'avant et, bien sûr, il avait aussi en mémoire la nuit que l'on venait de passer. Il me traita de tous les noms et j'en pleurais, de toute évidence. Puis, lorsqu'il fut calmé, il en vint à cet accord, posé comme un ultimatum : il n'appellera pas la police si je le ramène en ville avec ma voiture et, de là, il ne souhaitait plus jamais me revoir. J'accepte. Quel autre choix avais-je ? Le chemin le long de la route sinueuse est un silence de mort, comme l'on peut s'en douter. Je n'ose le regarder, car il fulmine toujours, je le sens sous la surface. À un moment, j'ai tellement peur qu'il me prenne en grippe et me fasse une autre scène dans la voiture que je couine à l'un de ses gestes pourtant ordinaires et, là, je sens qu'il a comme un pincement de regret, il se met alors à me dire calmement qu'il comprend -enfin à peu près- mes motivations, mais que ce n'est pas possible. Je sens les larmes monter dans mes yeux, ma gorge se nouer… mais je reste forte et acquiesce simplement à ses dires. Puis, nous passons devant un taxi en pleine pause déjeuner, et il me dit de le laisser là. Même pas un regard, même pas un adieu, il s'extrait de la voiture en claquant la porte, et je suis déjà un mauvais souvenir du passé pour lui.

Je suis Mei X., j'ai 27 ans et je suis une femme sans morale. Car après réflexion sur cette aventure, après sa colère comme son plaisir, je ne regrette rien. Certains diront que c'est horrible ce que j'ai fait, et il est vrai que je ne souhaite à personne de tenter l'expérience. Mais actuellement, vois-tu, j'ai un autre problème de courbes dans ma ligne, et dans neuf mois, tu seras là. Et ensemble, on vivra la meilleure expérience qu'il puisse exister. Tu ne manqueras jamais de rien, je t'élèverai seule et avec tout mon amour. Et si jamais je devais échouer, c'est toi qui me jugeras, personne d'autre. Alors, la morale de l'histoire, moi, je l'emmerde. C'est toi, ma morale de l'histoire. Maintenant que tu as dix-huit ans, tu mérites de le savoir. 

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