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Le bibliothécaire

Âgée de trente-huit ans, je passe mes journées assise derrière un bureau de maison d’édition, à corriger des manuscrits politiques. L’on a vu des existences plus palpitantes que la mienne. Célibataire, diplômée de littérature, je suis entrée dans ce job pour ne jamais en sortir et mener une vie sûre, paisible et sans rebondissements. Et je l’ai obtenue. À un tel point que désormais, même mon prénom m’ennuie. Agathe. J’ai besoin d’une folie. J’ai besoin de vivre, de respirer avant que le manque d’imprévisibilité ne me noie définitivement, que je finisse dévorée par mon chat après un suicide dont même la presse locale n’écrira pas la moindre ligne. Et depuis qu’une bibliothèque a ouvert en bas de l’immeuble, je détiens enfin mon aventure quotidienne.

J’en passe la lourde porte avec une pression épuisante. La salle est presque vide, exception faite de deux étudiants dans leur coin, penchés religieusement sur leurs prises de notes pour un cours quelconque, et du propriétaire des lieux qui, tel un professeur en garde de salle d’étude, se tient derrière un bureau-comptoir, meublé de son ordinateur et d’une pile de livres qu’il lui reste encore à étiqueter pour les rendre disponibles au prêt. Il doit faire trente ou trente-cinq ans, les tempes grisonnantes et le sommet du crâne encore orné de pointes noires en pagaille, ses yeux verts mouchetés de brun derrière des lunettes, une barbe drue de la négligence de l’emménagement, une chemise un peu plissée, un pantalon de seconde fraîcheur… Il semblait aussi usé que les couvertures de ses livres, mais derrière les cernes et les muscles crispés, il y avait pourtant un bien bel homme. Je m’approchais de son comptoir, je le pris à un moment où il était tourné vers son ordinateur, volontairement. Et d’une voix douce, sans détour, lui demandais :

— « Excusez-moi… Que me recommanderiez-vous comme lecture érotique au sein de votre collection ? » Son regard quitta alors l’écran plat et froid de tableaux Excel pour se perdre sur le décolleté de ma chemise ouverte d’un seul bouton, encadrée de ma chevelure blonde en cascade qu’il pouvait escalader le long d’un cou clair et gagner le menton couronné de lèvres volontairement pulpeuses, un nez boudiné qui tenait mes lunettes rectangulaires, cachait mes iris bleus dans lesquels il se perdit pour répondre :

— « Nous ne… proposons que des classiques en la matière. Hm. Il y a éventuellement ce recueil, “Murmures vol.I”, d’un auteur indépendant que je n’ai pas encore eu l’occasion d’étiqueter. », laissa-t-il entendre, posant sur le bureau une couverture noire ornée des contours fumés de lèvres blanches, comme si l’auteur avait eu pour idée de simuler un jeu d’ombres chinoises par l’usage seul de nuances de gris.

— « Je peux le lire ici, en ce cas, plutôt que de le louer ? », demandai-je.

— « Si vous le souhaitez… », répondit-il par faute apparente de trouver à y redire. Le sourire aux lèvres, je prenais mon roman sous le pli de mes ongles et m’éloignais pour asseoir ma jupe devant l’une des tables de lecture, à quatre mètres de lui. Ce choix d’emplacement était décisif. La plupart des clients préféreraient un coin à l’écart de la surveillance du bibliothécaire par simple méfiance humaine, afin de s’amender de ce poids au-dessus de leur épaule pour se perdre dans le récit sans entrave. Moi, je l’avais délibérément choisi pour partenaire de jeu. De sa position, il pouvait me voir des pieds à la tête, exception faite de la planche en bois qui me barrait le ventre et, bien évidemment, du livre que j’ouvrais devant moi, couverture levée. Avant de commencer, je lui lançais un premier regard de curiosité, ce qui eût tôt fait de le ramener à son travail, amenant une pile de livres devant soi, encodant et rédigeant des étiquettes à son rythme. Je m’amusais de sa nervosité prude et me perdis au gré des pages, de longues minutes durant. L’on peut penser qu’après avoir passé la première moitié de la journée à lire, cette activité serait la dernière qui me passerait par la tête, mais non. J’aime viscéralement lire. C’est une seconde nature pour moi, je préfère de loin les écrits à la télévision ou même les bandes dessinées. Les mots ont le don d’alimenter mon imagination, et cela m’offre un contrôle sur ce que je visualise, un plaisir de me greffer dedans, ou non. Au travail, c’est toujours difficile de s’envoler. La plupart des manuscrits ronchonnent encore les mêmes délires égocentriques que leurs prédécesseurs dont j’avais déjà corrigé les “mémoires”, amalgames et re-pompages infects d’articles disséminés sur la toile, compulsés avec mauvais goût. Je déplore grandement que de tels torchons se vendent actuellement bien mieux que des récits érotiques ou d‘aventure. Le public, selon moi, avait perdu sa culture du contenu pour n’en garder que le titre, “se fier à la couverture”, “à un nom bien connu”, ce qui laisse leur éveil littéraire à la première marche de l’escalier et obscurcit dans la brume toutes les autres qui demanderaient un maigre effort de recherche, mais effort tout de même. Sans surprise, celui qui vomit des inepties à la télé en vomit également dans ses écrits. Mais ce que j’avais sous les yeux était plus… léger. Un recueil d’histoires brèves, des mises-en-scène plutôt classiques, “une femme abuse d’un amnésique”, “deux hommes s’éprennent l’un de l’autre dans un train”, etc. Le mélange était plutôt varié en couleurs et les nuances sexuelles ne me dérangent jamais outre mesure. C’était exactement ce dont j’avais besoin : quelque chose de complet que je pouvais lire sur mon heure de midi pour me recharger les batteries avant de retourner dessécher mon cerveau devant des bêtises gouvernementales. De cela, et de lui, derrière son bureau. Après un léger éclaircissement de gorge qui amena mes doigts contre mes lèvres, je les laissais dévaler sur mon col, gagner le second bouton de mon chemisier et le défaire, puis chasser tour à tour les pans de tissu pour exposer ma peau. À ce stade d’exposition, l’on devinait presque les rebords de dentelle, de même que le maigre espace de peau qui virerait au plus foncé pour laisser entre-apercevoir les aréoles. Alors que je poursuivais ma lecture, j’avais senti son regard virer de l’écran vers ma direction. Difficile de dire si je le scandalisais ou si je lui plaisais tant que je gardais mes saphirs rivés sur les pages du livre, mais je ne m’arrêterai pas là, commençant alors à caresser le bout de mes doigts de la pointe de ma langue pour y laisser une fine pellicule de salive destinée à tourner les pages, chaque fois avec plus de sensualité. Le récit prenait de l’ampleur, “il” s’était jeté sur “elle” et faisait voler tous ses vêtements. Au sein de la grande toile de mon imagination, j’aurais souhaité qu’”il” s’adonne à ces plaisirs avec moi, qu’”il” laisse dévaler sa lippe le long de mon cou et me fasse sentir son souffle brûlant de passion, qu’”il” plonge le visage entre mes seins et aspire la peau, que “ses mains” gagnent mes hanches, mon fessier, mes cuisses… L’envoûtement était complet, je trépignais sur place, chassant l’une de mes chaussures à talons pour glisser la voûte plantaire douce contre l’autre jambe, lisse et suave. J’avais envie qu’on les caresse, qu’on en prenne grand soin. Ma main finit par se perdre sous la table et, à la vue du libraire, séparer les rochers de mes genoux pour laisser apercevoir la marque rose entre les vallons. La crainte de jouer à ce jeu de séduction distrait me faisait battre le cœur à vive allure, le feu de mon aventure commencerait ici et maintenant, car je n’étais pas venue simplement pour lire. J’étais venue pour la compagnie !

En toute tranquillité, je laissais remonter l’ongle de mon index sur le flanc intérieur de ma cuisse et puis, une fois au bord de la jupe, je le ressortais pour le lécher et tourner une autre page. Je lançais alors un court regard dans ce mouvement vers le bibliothécaire. Il m’a vue. Et il a vu que je l’ai pris en flagrant délit d’espionnage sous le bureau. Et mes yeux retombèrent sur le récit, de manière insouciante et permissive. Les doigts regagnent donc le bord de ma jupe et en lissent le contour pour gagner l’extérieur d’une cuisse en repoussant un peu le tissu, puis repartent en sens inverse pour fournir le même effort sur l’autre jambe et ainsi de suite, dévoilant mes charmes avec la lenteur d’une fleur qui s’épanouit au soleil. L’ombre, par ailleurs, se lève sur mes dessous qu’il peut désormais contempler, humides, de soie douce et de dentelle rose. J’approuve son regard en terminant mon œuvre par l’index et le majeur joint en glissades sur ce morceau de tissu, imprimant ma forme sensuelle sur le textile, pressant dans un soupir étouffé mon excitation. Puis, sans me lécher les doigts, je change de page avec moiteur.

Me redressant quelque peu, je penche la tête de l’autre côté et mes cheveux se rangent tous à mon épaule gauche. Légèrement inclinée sur mon livre, je reste consciente que la pose de mes seins est d’autant plus suggestive, offrant un sillon sombre de mystères torrides au creux duquel il ferait bon s’y perdre. Moins subtile de mes doigts, je les pousse à regagner la soie, caresser ma courbe avec plus d’insistance. Encore une fois, je prends le risque de le regarder, mais sur cet assaut, ma lippe se sépare de sa jumelle supérieure dans un doux halètement de désir et mes iris droits le provoquent, l'intimant à oser se lever de sa chaise pour m’assaillir, pour agir. Il ne le fera pas, cependant, comme je m’en doutais. Alors, confiante après cet échange que nous partagerons le secret, j’en écarte le tissu et dévoile la douce pilosité de mon intimité, de même que les sueurs labiales qui s’unissent avec le bois vernis de ma chaise. Sans attente aucune, ces deux doigts insidieux et provocateurs me gagnent et mes lèvres caressées par un soupir, s’écartent plus encore. Le livre couché sur la table, je garde le nez penché sur ses pages, l’autre bras accroché au rebord de bois soupesant ma poitrine dont les pointes menacent de jaillir du rebord de dentelle à tout moment. Haletante, je me perds dans ce récit où, là, un homme daigne déployer tous ses efforts et exposer tous ses vices pour combler sa partenaire, étaler leur complicité comme leur fougue, poignarder la créature désireuse et vulnérable de sa si désirable lance de chair. Je m’en mords la lèvre inférieure pour étouffer le plaisir ascendant au creux de mon bas-ventre, l’envie me tiraille si fort que j’en perdrais presque la raison. J’ai conscience de soupirer un rien trop fort, que ce simulacre possède ses limites et, d’un regard en coin vers les étudiants, me demande comment ils peuvent être aussi naïfs, aussi imperméables à ce qui les entoure. Puis, seule dans mon plaisir égoïste, j’en jouis à même le bois, fond de tremblements des cuisses, les yeux clos et l’inspiration profonde. Avec un sourire de divin bien-être, je tourne la page de mes doigts mouillés.

Quelques instants plus tard, j’arrive au bout de mon chapitre. Le bibliothécaire n’a rien dit, les étudiants non plus. Prise d’un désir d’idiotie soudaine, je me fais constat qu’en bonne criminelle à la pudeur, il est nécessaire de signer mon acte. J’agrippe un stylo et du papier laissé à l’abandon sur la table, déchire un marque-page rudimentaire du coin d’une grande feuille A4 et annote un mot dessus pour le ranger à la fin de ma lecture. Ensuite, je me relève et baisse la jupe dans le même geste, reboutonne mon chemisier et approche ce bibliothécaire muet qui, me sentant venir du coin de l’œil, fait mine d’être concentré sur son écran pour parfaire son apparente ignorance qui ne trompe personne, certainement pas moi. J’abats le livre sur le bois de son comptoir :

— « Excellente suggestion, mais je n’ai pu lire qu’un chapitre et je dois déjà retourner travailler. Je repasserai demain. Gardez-le-moi au chaud. », annonçai-je avec malice, avant de quitter la pièce avec des échanges d’au-revoirs purement formels. Avant de disparaître par la porte, je le regarde en tapinois sortir le bout de papier pincé dans le livre et lire “Désolée pour l’état de la chaise. ❤”, puis je m’éloigne le cœur léger. Ça l’a fait sourire.

Les jours suivants ne sont que répétitions de cette scène, avec quelques variantes de plus en plus désirables, et de plus en plus osées. La première fois que je revins, je trouvais le même bout de papier que j’avais utilisé, encore fiché dans le livre avec écrit au dos “Pas de problème. Une senteur délicieusement érotique…” et, sur la table que j’avais occupé, de nouvelles feuilles prédécoupées au format de signet. Je lui fis mon show, puis ajoutais sur papier : “C’est plus agréable encore à la source. Me prêteriez-vous votre langue pour que je cesse de souiller le bois ? Encore pardon !”. Le jour d’après, il répondit “La langue, la main,… Ou peut-être une autre curiosité que je vous réserve pour la fin de cette lecture” et cela me piqua au vif durant tout le troisième chapitre. Qu’oserait-il enfin faire ? Mon imaginaire dépeignit les scénarios les plus osés et je lisais mon chapitre un peu vite, en hâte de savoir ce qu’il me dévoilerait. Heureusement, le texte était un peu plus court que d’ordinaire. Une fois le livre déposé sur la table de son bureau, je compris : il le reprit que d’une main, mais l’autre, tirant profit de mon angle penché pour me le montrer sans emphase, ornait son sexe sorti du pantalon, majestueusement dressé et à la pointe mouillée. Je me fendis d’un sourire incontrôlé malgré nos apparences neutres et lui répondit :

— « Attendez ! J’ai oublié un détail ! », rouvrant le livre en hâte pour gribouiller sur le marque-page “Participez à ma lecture avec ceci ne la rendra que plus belle !”, puis de filer avec un “au revoir” toujours des plus dogmatiques. Depuis ce jour, nous avions le bonheur de jouir ensemble lors de ma lecture, amants distants que la pudeur publique interdit d’unir.

Pas de plus grands rapprochements physiques après ce point, néanmoins. Une fois nos sexes respectivement exposés, nous nous étions plus ou moins mis à pied d’égalité et avions à loisir de remplir nos marque-pages de curiosités sur la psychologie de l’autre, sans forcément entrer dans les détails. Il s’appelait Samuel, savait que je m’appelais Agathe et c’en était réglé de nos banalités. Nous recherchions l’évasion de nos mornes quotidiens et n’avions aucun plaisir à discuter de ce que l’on fait dans la vie ou de nos routines respectives, nous évoquions plutôt l’aspect platonique de nos échanges, digressions sur le monde humain qui l’est de plus en plus, avec internet et la surpopulation qui maintient ses capricieux standards. Puis, un jour, il embraya sur les choses éphémères, peu durables et… Sans doute l’avait-il fait pour me faire passer un message par rapport à notre relation, que nous succomberions un jour à nos pulsions pour redevenir un couple d’amants ordinaires. Et… J’ai été stupide, en totale opposition, j’ai répondu qu’une fois mon livre terminé, je ne reviendrai plus jamais dans sa bibliothèque en lire un autre. Qu’ainsi, ce moment si éphémère sera immortalisé, comme le livre lui-même, dans nos mémoires. Aucune réalité ne gâchera ce que nous sommes l’un pour l’autre, aucun quotidien morbide, aucune routine matinale… Cela semblait parfait. Et, de toute évidence, cela finirait par me revenir en pleine figure, à un moment ou un autre, mais sur l’instant, cela adoptait des allures si poétique que je m’y accrochais avec ferveur ! De plus, nos petits jeux sexuels battaient de l’aile aussi, car l’exceptionnel devenait routine si on le reproduit tous les jours, et la perspective d’un compteur au-dessus de nos têtes, d’une durée limitée, cela nous fit apprécier l’instant présent, reprendre en vigueur, chaque rencontre plus sulfureuse que la précédente, plus irrésistible, à un point tel que je ne pensais qu’à ça durant toute ma matinée de réveil, que j’en mordais les draps la nuit, en nage. C’était un désir devenu obsession, j’avais besoin de son regard pour jouir durant cette période, j’étais à 100% dans le jeu !

Et sonna enfin le glas du dernier jour. Et évidemment, c’était le plus raté ! Sortant des bureaux pour passer la porte de sa bibliothèque l’espace d’une simple minute, je me pris une de ces pluies si denses et si violentes que l’on ne serait guère étonné de voir des saumons remonter paisiblement la rue ! Sans surprise, je m’infiltrais chez lui les cheveux collés à la peau, trempée comme une soupe et… le chemisier blanc complètement transparent, dévoilant le soutien-gorge affriolant noir que je cachais en dessous d’entrée de jeu. La surprise que j’avais achetée expressément pour le dernier jour était gâchée, super ! Fort heureusement, il ne semblait il y avoir personne d’autre que lui et moi pour profiter du spectacle. Cela me donnait des idées, sur le champ. Nous nous retenions toujours à cause du reste de la clientèle, mais ce jour était spécial, et l’absence de monde, providentielle. Le sourire aux lèvres, j’actionnais le fermoir de la porte d’entrée et lui demanda ouvertement :

— « Penses-tu que la librairie pourrait exceptionnellement clore son service pour une petite heure ? » Il acquiesça avec le même regard de complicité et s’empressa de se diriger vers la porte pour retourner le carton “désolé, nous sommes fermés”, tirer le store, fermer les autres rideaux tandis que j’évoluais seule au sein de la bibliothèque vide. Cette odeur de livres m’enivrait déjà, chaude, accueillante alors que j’avais terriblement froid. À peine nous avait-il isolé des extérieurs que j’ouvrais mon chemisier en grand et venais le déposer sur l’un des radiateurs, l’augmentant dans le même temps pour ne pas grelotter sans vêtements. La jupe suivit, glissière ouverte entre mes ongles et tissu mouillé caressant mes cuisses avant de gagner l’acier chauffé. J’évoluais en lingerie affriolante sous ses yeux, revenant vers son bureau, prenant mon livre presque complété ainsi que sa chaise. Je lui réservais une permission spéciale, laissant le bois racler le plancher avec flemme d’en soulever les pieds jusqu’à les claquer devant “ma” table, en regard direct. Sans un bruit, il vint s’y asseoir. Sans un murmure, je fis de même sur ma chaise, ouvris le livre. La dernière séance pouvait commencer.

Lentement, je consultais l’introduction de ma dernière histoire brève. Je sentais sa nervosité, à quelques mètres de moi à peine. Le pauvre. Passer tout un mois de frustrations et se retrouver si proche de mon corps qu’il pourrait presque le toucher, mais n’en a aucunement le droit, cela frôlait le masochisme. Je finis par m’extraire de mes chaussures à talons et remontais mes pieds nus le long de ses mollets, en lents, désirables frottements, recherchant son contact en dépit du meuble qui nous séparait toujours. Sous le tissu, je sentais la chaleur de sa peau et, force est d’admettre, j’avais les pieds froids à cause de la douche forcée, recherchant désormais sa chaleur. De la pointe de l’orteil, je serpentais sur le flanc intérieur de sa cuisse et étendis ma jambe jusqu’à ce que ma voûte plantaire fasse la rencontre d’une forme tendue sous son pantalon noir. Je lui lançais un sourire flatteur par-dessus ma couverture et tournais la page sans vraiment le regarder l’instant d’après. Sa main me conquit alors le dos du pied et y apporta une caresse servile, séduisante. Je découvrais enfin toute la mesure chaude et possessive de ses doigts, tendres appendices qui gagnaient ma musculature et échauffaient ma peau. Mon souffle commençait déjà à subir quelques perturbations, mon cœur battait plus fort que d’ordinaire, je retrouvais cette sensation exquise du jeu, la promesse qu’il y aurait bientôt un délice à la clé de notre retenue égoïste. Au moment de tourner la page, je le regarde derechef et tends le bout de mes doigts vers son visage. Sa langue se déploie, gagne l’extrémité des miens et je peux séparer le papier sans le froisser grâce à lui. C’est fou comme, en l’espace d’un mois, nous nous sommes rapprochés en silence, comme si nous avions développé une relation de couple, une symbiose amoureuse sans prononcer le moindre mot, sans même en reconnaître la longévité éternelle. Je ne me servis pas de sa salive que pour lisser le papier. À peine la page tournée, je sortais le bras de la bretelle gauche de mon soutien et dévoilais mon sein adjacent, jouais à le malaxer tendrement, faire rouler la poindre sensible, durcie par le froid, entre mes doigts. Je sentais son regard envier chacun de mes appendices, je pressais les orteils contre la pointe de son entrejambe, jouais à la frotter, la sentir désireuse. Il avait envie de la sortir. J’avais envie qu’il la sorte. Mais ni l’un ni l’autre n’acceptait encore cet étalage, chacun estimant pouvoir se retenir, juste une seconde de plus, rester maître de soi pour mieux savourer l’autre, persister jusqu’à la folie. Je m’obstinais, en dépit de mes promesses de bon sens. Son corps caverneux planté entre le gros orteil et son voisin, frotté de bas en haut, le gland comme limite pour qu’il ne m’échappe guère. Il en soupira d’envie, gémit de frustration et puis, dans un élan incontrôlé, se redressa à moitié pour saisir le bord de la table et la renverser sèchement ! Comme ça, d’un coup, sur le côté ! Jamais je ne l’aurai cru capable de telles démonstrations de force brutale, d’un tel énervement, mais il gagnait grande partie de mon attention, le regard saphir planté sur lui par-dessus mes lunettes. Bien sûr, je reprenais ensuite les lignes noires sur blanc dans le viseur, mais je me tournais droite vers lui et le second pied vint rejoindre le premier. Là, il comprit un peu mieux ma manigance, déboucla sa ceinture, ouvrit son pantalon et le jeta à ses chevilles. Le caleçon suivit. Au-dessus de la jointure de mon livre tenu d’une seule main, je “le” voyais, beau, dressé, lisse comme la peau d’un nouveau-né. Mes pieds venaient recueillir en leur sein le fruit de ma convoitise, le sentirent plus chaud encore que ses mains, se faufilant entre les orteils, la pointe moite qui coulait alors sur ma peau. Je le massais de mes mouvements de cuisses et me perdais dans le récit où les hostilités commencèrent véritablement. Les amants se connaissaient aussi dans le livre, s’éprenaient sans pitié, sans prendre la peine de se dévêtir. Ils allaient beaucoup trop vite pour me refroidir les ardeurs. La sensation persistante sur ma voûte plantaire m’invitait par trop à relâcher la pointe de mon sein sur un dernier pincement émouvant, puis se perdre le long de mon ventre et bomber le textile protégeant fluettement mon sexe. Je soupirais de bien-être, ravie de retrouver le confort de ma masturbation qui ne serait aussi agréable nulle part ailleurs, loin de son regard de convoitise. La peau était prête, glissante à souhait sous mes empreintes digitales. Le public l’était aussi, de même que le livre, alors je plongeais bien rapidement le long de ma fente suave, gagnait en frissons irrésistibles. Contre le dossier de ma chaise, je me cambrai d’inspirations et me relâchais de soupirs. Mes pieds suaves se refermaient sur la colonne charnelle de mon partenaire et je commençais aussi à l’exciter, lui offrir ce dont il devait tant avoir envie. Ses mains nerveuses capturaient le dos de mes pieds, réclamaient leur possession. Puis, il s‘en servit pour dicter la mesure et je lui lançais un regard plissé de provocation, croquant ma lippe pulpeuse. À mon tour, je le regardais, sa respiration perdue, sa cage thoracique qui gonfle sous la chemise, son sexe exposé, mis à nu… Était-ce donc le spectacle dont il se régalait chaque jour lors de mes visites ? Est-ce donc si… affriolant ? L’on dépeint toujours le cliché de l’homme dominant, possédant la femme vulnérable, soumise à l’égide impériale de son sexe brandi comme une lame, mais… Je jouissais fièrement du plaisir opposé, sa raideur inféodée à mes talons, son respect le contraignant au silence, à la docile obéissance, même en dépit de ses envies manifestes qu’il ne peut retenir. Provoquons-le encore un peu. Je retire l’un de mes pieds et accroche celui de sa chaise pour l’attirer vers moi d’une dizaine de centimètres, repliant un peu plus les jambes dans le mouvement, ressortant mes doigts moites pour tourner la page tandis que je souille ma lingerie alors même qu’elle commençait à peine à sécher. Et je recommence, l’ignorant alors qu’à son tour, il approche encore d’un pas, grinçant sur le sol. Son parfum m’envahit, et je le conquiers du mien. Je lis la description d’un sexe malmenant un autre et sent les effluves de mon récit alors que je m’évanouis dans l’imaginaire. Je déplace le tissu sur le côté, mais cache mon orchidée de ma main en action, et les siennes forcent mes pas. Nous sommes si proches, à portée de bras. Il pourrait me toucher. Je veux qu’il me touche. Mes dernières forces m’échappent. Tiens bon, maîtrise-toi ! Mais, non, je retire finalement mes pieds pour accrocher le dossier de sa chaise et, d’un coup sec, unir nos deux meubles. Ma main moite ressort de mon sexe, s’empare du sien et je l’enroule dans la boucle de tissu trempé et néanmoins toujours présent. Le sien brûle et le fait gémir, aux abois alors qu’il découvre la sensation de velours inondé de mes lèvres intimes. L’entrée lui est interdite. Il semble impatient. Il glisse de lui-même, de plus en plus fort. Le tissu le stimule, sa fougue me brûle, mes pieds se tendent sur ses hanches fortes. Je tente une dernière concentration sur la lecture, les lèvres pincées et… Voilà qu’il soupire plus fort alors que sa virilité tremble de spasmes. Je remarque ensuite que je suis mouillée à des endroits peu conventionnels : la fissure du décolleté, ça et là sur le ventre et, surtout, en abondance sur ma main de contrôle et le textile de ma lingerie. Il n’a pas su se retenir. Honnêtement, je ne l’en blâme pas. Non, je le plains. J’en ai trop fait avec lui, beaucoup trop fait ! N’importe qui aurait cédé bien avant cela et je ne le réalisais pas jusqu’à lire toute la détresse dans ses yeux confus, le regret de n’avoir été qu’un homme et non un fantasme. Mes lèvres bondissent hors de mon siège et gagnent les siennes. Une main derrière la nuque et je l’attire à moi, je le fais mien. De quelques doigts habiles toujours entremêlés de ma lingerie, je le provoque à nouveau, le force à raidir. Je n’attends que le retour de sa forme et, alors qu’il m’enlace, s’offre le luxe de défaire mon soutien pour libérer mes seins, je plonge sa demi-raideur en moi. La joue posée contre la sienne, je termine mon histoire alors qu’il écrit le premier chapitre de la sienne. De ses mains puissantes nichées sur mon fessier, il me fait rouler, me brûle les parois intérieures de son sexe glissant, se déchaînant sans retenue, car il bénéficie d’une forte endurance suite à son accident, et aussi parce que je n’émets aucune protestation. Tout du contraire ! Mon bras l’enlace, je m’accroche à mes mots et pourtant, mes lèvres libèrent leurs flux de gémissements à son oreille, de petits cris libérateurs. Sa fougue me transforme et m’oblige à prendre conscience du monde qui m’entoure. J’arrive au dernier mot de l’histoire et laisse tomber le livre au sol alors que mes paupières se referment, ma seconde main accrochant sa chevelure, guidant son visage contre ma poitrine alors que je lui vole ses lunettes. Il se relève et me porte, nous filons droit contre son bureau. Il m’y étend et me prend sans réserve aucune, à bride abattue. Mon dos reconnaît le froid verni de son bois, mes ongles accrochent ses omoplates, puis son fessier, l’attirent, l’invitent à purger un mois entier de frustration accumulée jour après jour. La chose est bestiale et je m’y reconnais à peine, les cuisses serrées autour de sa taille, laissant tomber çà et là papiers et livres sur le sol, moi qui les respecte tant ! Je remercie les cieux qu’il n’y ait aucun client, car même la porte fermée, je suis incertaine que l’on n’entende pas mes cris dans la rue, ainsi que les siens. Il se maintient une bonne demi-heure, me fait jouir par deux fois avant de me succomber au second élan de plénitude. Sans clémence aucune, il ne s’est pas retiré avant la fin. Je ne le lui aurai pas permis. J’étais devenue l’aventurière de ma lecture. J’avais reçu ce que je recherchais. J’avais lu le mot “fin”. Et maintenant, c’était terminé.

Je m’en suis retourné à ma petite vie paisible et sans danger de correctrice. Encore et toujours, les yeux rivés sur du charabia sans valeur. Mais j’avais au fond du cœur le souvenir chaleureux de nos lectures, d’avoir vécu au moins “une” aventure qui rendrait mon existence audacieuse, vaillante et, bon, au minimum, supportable. Il m’arrivait aussi de penser au bibliothécaire, de me demander ce qu’il faisait depuis mon départ. Pensait-il à moi, le sourire aux lèvres ? Lui arrivait-il encore de s’offrir des pauses érotiques, de relire ce livre que j’ai tenu entre mes doigts en humant le parfum que j’y ai laissé, page après page ? J’aimerais que ce soit le cas…

Je sors de ma rêverie alors que l’on me pose un nouveau manuscrit sur la table, intitulé “La lectrice”. La voix de la personne qui venait de me la livrer, je la reconnaîtrai entre mille.

— « Excusez-moi… Que me recommanderiez-vous comme correction pour une publication érotique ? », me dit-il.

— « Nous… ne proposons que des formules classiques. Mais je peux vous assurer que nous proposons le meilleur service en la matière ! »

— « Je peux rester par ici, en ce cas, pendant que vous corrigez… ? »

— « Si vous le souhaitez… » La première page cachait un post-it sur lequel il était indiqué “Désolé pour les taches sur ta culotte. ❤”. J’éclatais de rire et mes collègues me trouvaient bizarre. Ils n’avaient encore rien vu…

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