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Le commencement : Quelques soirs de semaine

Elle est jeune. Bien plus que moi. Et elle aime. Tout. Lire, penser, les autres et leurs histoires, parler, l’intelligence, faire l’amour avec celles et ceux qui lui plaisent, rire, boire, manger.

Que venais-je faire, moi, le quadragénaire, dans son histoire ? Je me pose toujours la question. C’est elle qui m’a proposé de “jouer”. Je n’aurais jamais osé.

Elle a une façon décomplexée de vivre le désir : elle veut, elle demande, elle prend. Et elle désire tout le temps, c’est un moteur mais aussi un talon d’Achille. Le désir est une quête sans fin. C’est un abîme parfois et elle s’est découvert une fascination pour le vertige.

On a échangé sur des réseaux sociaux, la carte du tendre du XXIe siècle. C’était léger et agréable, il y avait un peu de séduction sous-entendue mais rien de direct puis, un jour, elle m’a écrit que nous pourrions avoir “d’autres formes d’échanges”. Je me souviens de la formule. Elle la faisait avec prudence, son approche.

Je lui ai dit que j’étais curieux, je lui ai demandé de m’expliquer. Elle l’a fait. Elle avait l’habitude. Des jeux de rôles. Par écrit.

C’est mon truc les mots, ça m’a donc intéressé. Les mots du sexe, du corps, du plaisir sont à la fois très intimes et permettent une distance… un contrôle en réalité. Je suis lucide  : je forge le désir bien mieux avec des phrases, c’est bien plus “parfait” avec des mots, des métaphores et autres acrobaties littéraires, qu’avec ma bite. Elle peut défaillir, me trahir, les mots, non. Je les maîtrise, je sais où les placer, comment les agencer pour troubler, toucher, faire mouiller et bander puis soupirer. Pas de maladresses, ni de doutes.

Mais ils font jouir aussi bien qu’une langue sur un clitoris, un doigt dans un cul ou des lèvres sur une nuque. Ils ont ce pouvoir. Rendre l’autre désirant au point de le rendre dur ou mouillé, de le pousser à se branler en les lisant ou en les chuchotant. Alors je les aime mes mots. Je les aime pour le pouvoir qu’ils me donnent et l’envie qu’ils créent.

Cette toute-puissance à une petite bite et bien des lâchetés, je suis lucide . Ne l’oubliez pas.

Nous avons donc entamé ces récits érotiques à quatre mains. C’était délicieux. Elle m’a raconté ses fantasmes, même les plus intenses et j’ai écrit. Je suis bon à ce jeu. Elle a aimé. Beaucoup.

Puis, il y a eu autre chose.

Des clichés. Éphémères. La technologie permet cela. C’est rassurant, même si la confiance était réelle entre nous. Elle s’est montrée à moi. C’était beau. Simplement beau. Comme évident. Cela faisait partie de sa vision de la séduction, de sa génération.

Sa peau s’est montrée de plus en plus. Elle avait cette blancheur qu’ont les épidermes faits pour le soleil et qui ne le voient que trop peu. Les poses sont devenues plus suggestives. Elle me montra son corps avec une grande douceur. Lentement. Elle me demanda si je voulais, - le consentement, une valeur centrale - , je fis de même. Je me rendis compte – j’en fus surpris – qu’elle était presque intimidée… non, ce n’est pas cela : j’étais un homme mûr, j’avais pour elle quelque chose de différent de ses autres “correspondants”. Prof, quadragénaire, j’écrivais de petites nouvelles – elle les avaient lues –, elle avait une attirance pour l’intelligence, la sensibilité. Je les possède. Rien à voir avec de la modestie ou de l’orgueil. C’est ainsi.

Nous avons commencé des histoires à quatre mains, des scénarios de baise à deux, à plusieurs, de domination/soumission. C’était excitant, surprenant. Les mots sont des zones érogènes.

Elle a aussi accompagné nos textes de photographies de son corps, des clichés qui devinrent agréablement indécents. J’ai joué le jeu. Et, putain, que c’était excitant. Elle savait, sous des dehors de jeune fille tranquille, intelligente, studieuse et organisée, mettre le feu à mon esprit, me donner envie de la baiser, de la pousser à se faire jouir et à me le raconter. À enregistrer sa voix sous l’orgasme aussi. Cette voix de suppliciée, erratique, vibrante et haletante sous l’action de ses doigts puis de ses jouets – j’y reviendrai. Elle jouissait facilement, souvent, avec l’aisance de celle qui connait son corps et les chemins qui le mènent à l’orgasme. Une jouisseuse. Sans honte, ni regret. Quelques remords toutefois. Jouer avec le feu n’est jamais sans risque de cicatrices, elle m’avait raconté. Elle s’était ouvert à moi – jusqu’à quel point ? Je ne le savais pas. Cela me touchait infiniment. C’était aussi émouvant que de l’entendre ou de la voir jouir les yeux mi-clos.

Elle m’a demandé la mienne, ma voix. Je ne l’aime pas – sentiment assez répandu, je sais – et c’est une chose que je ne donne que rarement. Je suis plus à l’aise avec les mots. Ils trahissent moins facilement. Ils sont plus dociles alors que la voix… ça déçoit, ça trahit et, je le sais, elle n’est pas à la hauteur de ce que je peux écrire. Mais enfin, je l’ai fait. Elle a aimé, un peu surprise certes, – on n’a jamais la voix que l’autre a imaginé (fantasmé ?) – mais elle a été gentille ; sincère, je ne sais pas, mais, gentille, oui.

Quelques semaines après, durant quelques soirs, tard, nous sommes allés plus loin. Enfin, moi, j’allais plus loin ; pour elle, ce n’était pas une découverte. Évidemment.

Nous ne discutions jamais après vingt heures mais cette semaine là, ce fut possible.

C’est elle qui en prit l’initiative, je ne pense pas que ce fut moi… en réalité, elle prenait souvent l’initiative depuis le début, elle voulait, elle demandait, elle prenait. Elle n’avait pas de penchant pour les minauderies malgré sa douceur apparente de jeune fille en fleur. Si elle voulait baiser, séduire, jouir, elle ne reculait pas. Jamais.

Nous avons donc baisé en chat vidéo. Pourquoi le dire autrement ? Nous nous sommes branlés en split screen , oreillettes bien enfoncées, une main entre les jambes, l’autre cadrant pour exciter son partenaire. Du sexe caméra à l’épaule. Ce n’en était pas moins du sexe et pas moins excitant, le plaisir que nous en tirions n’en était pas moins fort, ni “noble” que celui que l’on distille dans un lit.

On l’a fait deux ou trois soirs de suite, en douce. La première fois, j’ai éjaculé bien trop vite. Elle a souri. Un sourire doux et indulgent. Ce n’était pas grave.

Mon orgueil de mâle était dans le Sopalin et mon sourire défait. Elle a continué de se caresser et elle a joui sous mes mots chuchotés.

Elle jouit en ricochets, par petites explosions qui montent dans les aigus comme sa main accélère ou que son gode s’enfonce et va-et-vient – bien que ces soirs-là, elle n’eut que sa main pour jouir. Ça semble fragile, délicat alors que c’est puissant, profond et dévastateur.

Je me suis surpris plus d’une fois à regarder ses yeux, pas son corps, pas ses petits seins blancs et fermes, pas la fente délicate à peine relevée d’une toison sombre et légère, non, ses yeux. Ils ont une certaine lumière ses yeux. Elle peut être douce, chaude comme un rayon de soleil sur une peau mais il y a autre chose dans cette lumière, dans ces yeux. Il y a un appel, une supplique presque, un cri qui dit : “Regarde-moi ! S’il te plaît, regarde-moi. Jouis, gémis, branle-toi, ouvre la bouche dans des cris silencieux pour me dire que je compte, que durant ces quelques moments, je suis le centre de ton corps, de ton esprit. Laisse-toi aller pour moi, parce que je compte, je suis désirable. Fais-moi jouir comme on donne confiance, comme on met une appréciation d’encouragement sur la copie d’une élève qui doute. Mon corps est à toi, fais-en ce que tu veux. Dis-moi, en jouissant de lui, qu’il est beau. Mon corps est à toi, fais-en ce que tu veux. Donne-moi des ordres si tu veux. Je le ferai parce qu’alors, soumise, je jouirai, dans la faute, la culpabilité – je l’aime, lui, tu sais même si je suis avec toi, dans ce jeu de miroirs high-tech –, mais je jouirai d’être à toi, d’être au monde. Branle-toi pour me dire que je suis là, que je compte pour toi, pour moi.”

Je ne me mens pas, je sais que, dans ses yeux, je vois ce que je veux voir… Ils sont un palimpseste pour chacun de ses amant.e.s. Je ne suis pas le seul. Je le sais. Ça ne me dérange pas. Pas trop. Elle aime jusqu’à en tomber. Elle aime pour tomber. Comme Alice dans le terrier.

Puis il y eut cette autre fois.

Le matin même, je lui avais fait faire quelques exercices : se caresser cuisses ouvertes devant un miroir, puis se mettre des doigts, jusqu’à la limite. Presque tous, elle avait réussi, obéi et aimé. Elle avait pris des clichés – des preuves de son obéissance – et avait fixé sa voix sur des enregistrements. Elle m’avait dit “Merci. J’ai joui. D’habitude, je ne suis pas adepte de la pénétration digitale. Mais, cette fois, j’ai aimé.” Je lui avais aussi demandé de se lécher les doigts, de me décrire l’odeur et la texture de sa cyprine. Elle l’avait fait.

C’était puissant, exaltant. Je me suis découvert l’âme d’un dominant.

Elle m’a révélé ça, aussi.

Je lui avais demandé de se mettre un doigt, puis deux – c’était déjà beaucoup –, dans le cul.

Elle avait fait ça, aussi. Elle m’avait amené à ça, aussi. Et je l’avais fait avec un immense sentiment de plaisir. Et de pouvoir, aussi.

J’eus l’idée de ce qui suivrait, l’après-midi.

Je me souviens de ma voix lui disant :   “Vous allez m’écouter et me parler uniquement lorsque je vous poserai une question ou lorsque je l’exigerai.” Je me souviens aussi de ma voix qui compte et de ses cris entre douleur et plaisir à chaque fois que la ceinture – en cuir – venait claquer sur son cul. Je lui avais dicté la posture – difficile, contraignante – la joue sur le tapis du salon et le cul en l’air, une main sur le sexe – pour se branler – et une main qui frappe. Au bout d’un certain temps, quand je l’ai sentie prête, je l’ai lui dit de compter aussi, de compter chaque coup qui chauffait la peau de son cul. J’entends alors ma voix qui prend un ton plus dur, qui ordonne, qui accélère le rythme de la flagellation, qui lui crie de frapper plus fort, plus vite et de jouir, de gueuler, de me dire son plaisir.

Timide, suppliante, sa voix m’a demandé l’autorisation de prendre son jouet – son préféré, double stimulation – pour se finir sur le lit. J’ai dit “oui”, j’ai dit : “Je veux que vous me racontiez, je veux savoir.” Elle l’a fait, pas longtemps, elle jouissait trop pour tenir des propos cohérents, une narration fluide. Elle a joui fort, comme une femme qui se laisse posséder, prendre toute entière, sans pitié.

Je sais aussi qu’elle est une spirale affamée, un mirage avec de petits seins blancs et un regard de dévoration.

Je suis lucide .

L’orgueil du vieux mâle est là. Flatté par ce corps jeune qui s’offre à moi. À lui qui sait que la décennie charnière s’achève, qu’il ne lui reste que peu de temps, et quelques efforts pathétiques – mais il s’en fout le vieux mâle cis blanc hétéro, car ça lui fait du bien – encore à sa portée pour être désirable, encore un peu, au moins un peu.

Il sait qu’il baise une chimère. Il sait qu’il préfère ça parce que ce corps, chaud, palpitant, sous ses mains n’est pas pour lui. Il est fait pour jouir sous ses mots, pas ses mains, ni sa bouche, ni ses lèvres ou sa queue.

C’est une évidence.

Il le sait.

Je suis lucide .

Et la lucidité, je l’encule.

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