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Le plat de résistance

Pourquoi est-ce que j'aime tant les hommes ? Est-ce pour leurs caractères, leurs voix graves ou leur façon d'être ? Est-ce pour leur physique, rude, ferme, velu et solide ? Ou bien est-ce le besoin d'un opposé, d'un rival, d'un miroir auquel confronter ce que je suis, ce que je pense ? Ce questionnement a commencé avec une relation amoureuse des plus ordinaires. J'étais heureuse avec lui, j'aimais être dans ses bras, et ce, même si la monotonie de nos ébats semblait s’être installée de façon presque immédiate. Une petite fellation pour se mettre dans l'ambiance, l'amazone pour prendre mon plaisir, la levrette pour qu'il termine le sien. Si cela m'émerveillait lors de nos premières fois par le simple envoûtement de concrétiser l'amour avec l'homme que je désirais, le charme se dilua très, très rapidement. Vint alors l'un de ces articles partagé de manière anodine sur mon mur social, "Quelques astuces pour pimenter votre vie sexuelle", accompagné de pratiques basiques : s'attacher au lit ou à soi-même, l'appeler "maître" ou lancer un jeu de rôle, le surprendre d’une proposition osée lorsqu'il s'y attendra le moins, etc. Bien sûr, la publication s’ensuivit de commentaires féministes en colère, notamment sur les clichés patriarcaux que l’article illustrait. Ce n'est pas tant la nature du conseil qui était importante à mes yeux, mais bien cette petite étincelle qui venait caresser, embraser le combustible en moi encore ardent aujourd'hui ! Rien que de lire ce genre de pratiques me revigorait de rêves audacieux, laissait libre cours à mon imagination quant aux réactions de mon homme, mon "maître" et, bien sûr, j'en mouillais mon siège avant la fin de ma lecture car ma nature profonde ne saurait entendre nul débat philosophique sur la place de la femme ou quelconque bonne pratique. Le corps sait ce qui lui fait du bien, et c’est tout ce qui lui importe. L'idée persistait encore et encore dans ma tête alors, le soir-même, je l'ai concrétisée, l'attendant nue, les yeux occultés par un foulard doux que je n’avais absolument pas acheté pour cet usage. Bien évidemment, la surprise le fit rire sur le coup, mais je lui expliquais avec patience que je l'avais attendu, "mon maître", que j'étais là pour servir à son plaisir et… Et en même temps, j'avais le cœur qui battait la chamade vis-à-vis des conséquences de ce que mes lèvres laissaient échapper comme mots. Je n'avais aucune certitude de ne pas l’effrayer par cette audace, m'attirer sa colère ou pire encore, passer pour une déviante avec qui rompre sur-le-champ… Jusqu'à ce que son gland ne frôle mes lèvres, sans un mot, sans un ordre. C'est avec le sourire que je l'acceptais dans ma bouche, lui aussi désirait jouer. Mon destin était scellé, j'étais une soumise-née. Un mot que je n'ai jamais vraiment apprécié, "soumise", le trouvant inadéquat à la fonction. Certes, dans le lit, c'est mon maître qui tient les rênes, dicte les ordres et me prive de toute liberté, mais au-dehors, j'étais d'une telle activité, d'une telle curiosité sur le sujet qu'il me fit remarquer un jour avec humour que j’en savais assez sur les cordes et les cuirs pour ouvrir ma propre boutique SM. Je l'entraînais véritablement dans ce style de vie, les infos sur le net, les groupes de discussion, les clubs, d'abord en tant qu'observateurs et puis, toujours plus loin… sans me demander une seule seconde s'il souhaitait véritablement me suivre. Avec du recul, la suite des événements était tellement prévisible…

— « Attends, Eva, je ne peux pas, je ne peux pas ! », s'exclama-t-il soudain, dans le hall d'accueil du club, attirant sur nous l'attention de tous ceux qui attendaient là de faire quelques rencontres osées autour d’un verre ou qu'un donjon se libère. « Pas après la dernière fois ! »
— « Rhooo, alleeez ! », insistai-je. Avec du recul, je réalise maintenant que cela faisait plusieurs rues que la simple étreinte de nos bras enlacés était devenu une marche forcée. Par mes soins. Égoïste et aveugle que j'étais. « Ce n'était qu'un petit accident ! Tu as très bien réagi et tu sauras mieux doser cette fois-ci, non ? Allez, ça va bien se passer ! », implorai-je presque, continuant de le tirer vers l'intérieur pour faire passer la pilule.
— « Non, non ! », refusa-t-il en se débarrassant de mon bras pour me passer devant et me confronter directement, en face-à-face. « Ce n'était pas un "petit accident", Eva, tu étais inconsciente pendant une longue minute et… c'est flou pour toi, mais tu n'as pas ressenti la panique, après la strangulation, de voir que tu ne respirais plus, de te faire du bouche-à-bouche, de prier à chaque seconde pour que tu te réveilles enfin ! Tu as failli mourir étranglée, cela ne te fait donc rien ?! », s'acharne-t-il à rugir. Je réalise, encore une fois, qu'il essayait surtout de m'ouvrir les yeux. J'avais plongé trop profond, car même à cet instant de drame morbide, le sentiment qui me dominait était le tissu mouillé collé à ma peau intime face à ces mots qui laissaient mon imagination obtenir le meilleur de moi-même. La sienne aussi partait en vrille, mais dans le sens opposé. Je crois que c'est à ce moment très précis qu'il réalisa que ce n'était pas ce qu'il voulait mener comme existence. « Je ne peux plus faire ça, Eva. C'est terminé. Tout est terminé. », finit-il par dire, les larmes aux yeux avant de partir, de me laisser là, sous le regard de tous ces membres du club abasourdis, inanimée sous le choc de la rupture. Éventuellement, je me rabattais vers le comptoir où les convives commandaient leurs boissons, je me pris un mojito au prix scandaleux de sept euros et laissais passer le temps sans le boire, juste à regarder fondre les glaçons au sein de cette ambiance feutrée de néons roses, d'odeur de latex et de patchouli censée cacher les effluves de sexe que, dans mon état de junkie en manque, il me semblait quand même sentir au travers des artifices. Je ne versais pas la moindre larme sur mon histoire amoureuse, je me sentais simplement tétanisée à l'idée que le jeu qui me plaisait tant serait terminé, que jamais plus je ne goûterai à nouveau à son corps, que jamais plus je n'entendrai sa voix grave me murmurer des ordres. J'étais… bloquée. C'est alors que j'ai fait sa connaissance.

— « Pardonnez-moi… Eva, c'est bien ça ? Je suis Anya ! », vint m'aborder une voix féminine un peu cassée et aux roulements de R si accentués qu'il serait difficile d'ignorer sa provenance des pays de l'Est. De même qu'il n’est pas évident de faire abstraction de cette femme blonde, aux cheveux rasés sur les côtés et à la carrure robuste, taillée d'1m79, pesant aisément dans la centaine de kilos, le tout en muscle ! Pas l'un de ces monstres dopés à la créatine pour autant, cependant, mais elle avait du biceps à revendre et aimait l'illustrer par l'absence de manches sur sa tenue de cuir, ainsi que de la poitrine que l'on imaginait paradoxalement douce et agréable contre laquelle se blottir lorsqu'elle devait faire des étreintes câlines dignes d'un ours brun. Et moi, désormais assise à ses côtés après qu’elle aie glissé sur le siège adjacent au mien, je faisais piètre figure. Une jeune rousse de 22 ans toute maigrichonne, petite, en taille globale comme en poitrine, avec pour seuls avantages une peau pâle et des yeux émeraude. Elle aurait pu me briser comme du petit-bois, à main nue, mais je demeurai trop indifférente à toute autre chose que mon cas pour m'en soucier ce jour-là. « Désolée d'avoir écouté votre conversation avec, ehh, votre ex-petit ami. Si vous voulez mon avis, c'est mieux ainsi ! Vous aviez l'air de le traîner comme un enfant chez le dentiste, il aurait fini tôt ou tard par abandonner. Il n'est pas de la même trempe que toi. Toi, tu serais mieux entre… des mains plus expertes ! », dit-elle avec une lourdeur totalement déplacée avant de balancer l'une des bûches qui lui servaient de bras pour envelopper mon dos frêle et poser sa main dominante sur mon fessier. Et moi… Je reconnais que sa stratégie était plutôt bien avisée, elle devait penser que j’étais trop soumise à mes envies pour refuser une caresse perverse et, peut-être, le sexe parviendrait-il à remonter mon moral. Encore eut-il fallu que les corps féminins éveillent en moi la même chaleur. Je me suis tournée vers elle, le nez dans son cou et ai soudainement commencé à pleurer toutes les larmes de mon corps, la grosse crise de sanglots incontrôlés ! Une autre femme, surtout une dragueuse de bas-étage, aurait abandonné la chasse en réalisant qu'elle n'y trouve que des problèmes, se serait débarrassée poliment -ou non- de moi, mais Anya, en retour, m'enlaça de son autre bras, et s'efforça de me rassurer durant ce qui devait être une bonne demi-heure de couinements et de soupirs étranglés. J’aurai voulu me retenir et, croyez-moi, j’ai essayé, mais cette douleur qui avait refusé de s’exprimer devant mon compagnon, voilà qu’elle se manifestait à retardement et refusait désormais de disparaître ! Ses mots consolateurs avaient touché un nerf sensible, cependant : il n’était pas fait pour ce monde, et ne l’a jamais été. Il devait m’aimer très, très profondément pour supporter toutes les folies que je lui avais fait endurer, et moi, j’étais simplement satisfaite d’avoir un homme sous ma coupe, un corps à qui dicter ma volonté, un instrument qui m’oppresserait comme je le désire et se retiendrait de faire quoi que ce soit de désagréable, de non-désiré néanmoins. Voilà pourquoi le terme de “soumise” est amer dans ma bouche : En quoi sommes-nous soumis ou soumises, lorsque nous gardons au creux de nos doigts le pouvoir de tout arrêter par un safeword, par un geste ou un regard qui dirait “tu n’as pas le droit” ?
Suite à cette pensée, les larmes s’arrêtent progressivement et, lorsque j’en eus le courage, je m’éloignais d’Anya comme j’y étais venue, balbutiais des excuses pitoyables et me dirigeais vers la sortie, prise du désir de fuir, d’arrêter d’être un spectacle public de misère humaine et rentrer me cacher pour ne plus en sortir avant longtemps. Elle me retint toutefois, le temps de me tendre sa carte de visite, “Anya Z., chef 4 étoiles”, numéro de téléphone, e-mail.
— « Attends ! Tu as raison, rentrer chez toi, c’est le plus sage. Mais si cela ne va pas et que t’as besoin de parler à quelqu’un qui te comprend, contacte-moi. D’accord ? » Je ne lui ai pas répondu, à peine un hochement de tête dont j’étais incertaine qu’elle en comprenne le sens. J’ai jeté sa carte dans mon sac et je suis partie. Seule.

Six mois se sont écoulés. Six longs mois de déménagement, de métro-boulot-dodo, de frustration solitaires et de pleurs sur l’oreiller… Jusqu’à ce que le textile éponge toutes les larmes qu’il me reste. Le textile et Anya. Après quelques réticences craintives et hésitations vaines, j’ai fini par la recontacter, car j’avais compris que seule une pratiquante du SM… Non, seule celle qui avait supporté mes pleurs pourrait éventuellement me permettre d’être moi-même et comprendre mon mal-être. Nous avons rapidement établi que son rentre-dedans était inutile et que je n’éprouve aucune attirance pour le même sexe, mais cela ne l’a pas empêché de continuer avec humour. Et je crois que, quelque part au fond de moi, j’en avais besoin. Elle avait des horaires dantesques, bien sûr, et nous ne nous sommes que peu vues, mais lors de nos moments, elle faisait tout pour me remonter le moral, éloigner mon cerveau de ses zones les plus sombres. Contrairement aux stéréotypes, les personnes qui pratiquent le BDSM sont comme toutes les autres, elles savent apprécier un bon film, une pizza, une sortie en ville de temps à autre. Nous n’avons simplement pas la même perception du monde, une corde n’est pas juste une corde, une chaîne n’est pas juste une chaîne, la douleur n’est pas juste une sensation désagréable, et ainsi de suite, cela agrémente juste nos conversations par hasard. Je pensais, dans mon état pessimiste, que cette perception du monde était désormais une malédiction qui se refermait sur moi et que je devrais affronter seule, mais Anya s’est efforcée à transformer mon regard sur la question, le plus souvent de manière passive et à son insu. C’était une femme forte et pas uniquement de physique, elle prenait littéralement le taureau par les cornes lors de nos sorties et je me contentais de la suivre, de l’observer alors qu’elle n’hésitait pas à draguer et se faire remballer plus d’une fois, bien sûr, mais aussi des gestes anodins, comme d’oser mettre les pieds sur un banc pour s’asseoir sur le dossier, ou de bousculer en retour quand on la bouscule dans le métro. Elle n’était guère agressive ou bagarreuse pour autant, mais elle mettait un point d’honneur à ne pas se laisser marcher sur les pieds, à défendre ce qui lui appartient. Et, bien sûr, elle ne s’en rendait pas compte, mais son fort caractère poussait aussi souvent les autres à plier. C’était une chef émérite qui menait son restaurant à la baguette. Ce qui nous amène à sa proposition, et au soir où, des mois après qu’elle l’ait formulée, je l’acceptais enfin…

J’arrive par la porte de service, celle-là même qu’aucun client ne souhaite voir avant ou après avoir mangé, où s’accumulent cartons et odeurs de nourriture pourrie dans des bennes pourtant soigneusement rangées, mais qui tiennent tout juste dans la ruelle et me forcent à me serrer contre le mur. Le trac qui allait en augmentant n’était pas suffisant, il fallait en plus que cette légère lutte me donne l’excuse la plus nulle possible dans son emballage de tentations pour me faire hésiter à m’enfuir avant que j’arrive ne serait-ce qu’à la porte. Ce n’était qu’une illusion, bien sûr, l’écho de mes pensées partagées entre peur panique et fantaisies sensuelles qui perduraient depuis la veille, depuis que j’avais dit “ok” au téléphone. Une qui n’avait pas peur, c’était Anya lorsqu’elle m’accueillit, toujours une grosse accolade pour me rappeler à quel point je suis petite, et puis nous rentrions en cuisine où baignaient déjà un océan de vapeur et l’effervescence d’une dizaine de commis de cuisine en plein travail, des tâches qui me dépassaient et que je ne prenais guère le temps d’analyser, au contraire d’Anya qui criait des ordres à tout-va dans sa meilleure interprétation de Hell’s Kitchen, me guidant à travers la pièce. Elle m’emmena ensuite dans une salle adjacente, où m’attendait un vestiaire où me changer, ainsi qu’une cabine de douche et, de toute évidence, ses consignes :
— « Voilà, tu devrais avoir tout le nécessaire. Et il y a une toilette derrière la porte du fond. N’hésite pas à frotter sérieusement sous la douche ! Imagine, mmh, que tu vas opérer quelqu’un, tu vois ? Rien sous les ongles, rien dans le nombril, derrière les oreilles… Tu t’es épilée ? »
— « Oui. »
— « T’es sûre ? Il y a des pinces sur le meuble, là, vérifie bien en sortant de la douche et n’hésite pas à te brosser longuement les cheveux pour éviter d’en perdre trop. Ah ! Et avant que je n’oublie… », dit-elle en se ruant sur un petit placard pharmacie pour en sortir une pastille, un gobelet jetable, le remplir d’eau et y jeter l’aspirine effervescente, m’offrant cette libation particulière. « L’indispensable précaution, mmh ? », souriait-elle. Je n’avais pas la force d’en faire de même, la peur me prenait le ventre. « Rassure-toi, ça va bien se passer. Je fais cela tous les week-ends, et si quelqu’un te fait du mal, je lui donnerai à manger une bonne grosse dose de viande ! », grimaça-t-elle comme une bagarreuse, levant son bras d’athlète pour en exhiber les muscles rassurants. Le sourire m’échappa, et elle comprit qu’elle pouvait me laisser. Seule à nouveau, le restaurant en bruit de fond, je m’attelais à la tâche qui m’était dévolue. L’aspirine, tout d’abord, puis un passage de contrôle aux toilettes avant de me dévêtir complètement et me glisser sous la douche. Durant cette épreuve méticuleuse, j’avais tout le temps de penser à ce qui m’attendait, et en même temps, ma concentration physique au détail m’attirait bien loin de ma concentration mentale. Heureusement, les douches ont ce pouvoir magique de nous détendre, nous rassurer, nous plonger dans un confort douillet que l’on ne voudrait quitter pour rien au monde. La peur revint alors une fois l’eau stoppée, et pourtant, elle était déjà plus atténuée. Mais j’avais encore fort à faire.

Une demi-heure plus tard, je pouvais enfin rappeler Anya qui vint dans le vestiaire et, pour la première fois, détailla de ses yeux bleus ma nudité pâle. Je sentais son regard glisser sur la moindre fibre de peau tandis qu’elle me tournait autour, me levant prudemment les bras, se pinçant la lèvre d’un pouce hésitant. Sans doute prenait-elle un léger plaisir à me dévorer du regard, elle qui avait attendu cela depuis si longtemps, mais je sentais davantage de professionnalisme, d’analyse et de jugement dans ses yeux froids et méthodiques que de perversion brute. Ce qui s’acheva lorsqu’elle finit par se raidir face à moi avec un sourire conciliant :
— « Ce me semble impeccable. Pardon, hein, je te mets beaucoup de pression, mais… »
— « Je comprends. Il en va de ta réputation. », l’interrompis-je pour mettre un terme à son embarras, la rassurer que nous étions sur la même longueur d’onde.
— « T’as tout compris ! Tiens, mets ces chaussons et suis-moi. », me dit-elle ensuite en sortant des petits souliers de plastique bleu jetables, identiques à ceux censés revêtir les semelles des chaussures dans les hôpitaux. La suivre était une tâche bien plus laborieuse que de marcher avec ces choses aux pieds. Nous regagnions la cuisine où tous les employés semblaient s’être arrêtés pour me lancer les mêmes œillades que leur patronne. Sans doute calculaient-ils, jaugeaient-ils déjà la tâche qui leur incombe, les proportions de leurs recettes originales. Moi, je ne sentais cependant que mes seins réchauffés par des yeux, des tas d’yeux, comme je n’en avais plus connu depuis… depuis toujours, car je n’avais jamais fait tant d’exhibition ! Et le fait qu’il s’agisse majoritairement d’hommes -car Anya se plaisait aussi à dominer la gente masculine dans sa cuisine et ne se faisait pas assez confiance pour engager de jolies filles sans que cela finisse en harcèlement- me réchauffait d’une sensation que je croyais oubliée. Mais la soirée commençait à peine.

Elle me guida ensuite devant une table de bois vernis, qui avait la particularité exceptionnelle d’être maillée d’un cordage aux espaces larges. Inutile de réfléchir bien longtemps pour deviner que ce n’étaient là qu’un filet pour avoir des prises auxquelles se raccrocher, mais ce genre de mobilier me fit sourire, me laissant à penser que ce serait du plus bel effet dans mon salon, ce “shibari Ikea”. Anya m’invita ensuite avec courtoisie à monter sur ce meuble d’une propreté impeccable et posa enfin les mains sur mon corps avec la plus grande douceur pour me guider, m’allongeant comme elle désirait me placer. Postée au-dessus de ma tête, elle me sourit d’un air narquois :
— « Dernier moment pour faire marche arrière. Toujours pas de regrets ? » Je lui rendis cet amusement espiègle :
— « Oh, si ! Des tonnes ! Mais on en discutera après tout ça autour d’un verre, n’est-ce pas ? »
— « Haha, volontiers ! Allez, ne bouge pas… », répondit-elle, rassurée. Elle s’empara ensuite de cordes douces de nylon rouge, et entreprit un tissage au cours du quart d’heure qui suivit, ensemble de nœuds et de renforts de fils pour me prendre comme elle le voulait dans sa toile. Rien de bien scandaleux, cependant, le strict minimum courait le long de ma peau, de mon ventre, autour de mes seins… Mes cuisses n’étaient même pas écartées, les jambes étendues et les chevilles liées au bord de la table. Elle m’avait expliqué avant que j’accepte qu’il s‘agît d’une protection, qu’elle ne fait pas dans la prostitution et que c’était une frontière qu’elle ne souhaitait jamais dépasser. C’était surtout ce sentiment qui me permettait d’accueillir ces fibres sur ma peau, comme une armure de protection, la plus légère qui soit, cependant. Elle me fit lever et croiser les bras sur mon front, et dans un savant jeu de cordes, les nouait ensemble, comme un escalier de deux marches, tandis que ma chevelure était soigneusement étalée dans mon dos. Mon cou demeurait bloqué contre la table, cependant, comme une laisse qui faisait de l’objet inanimé de bois mon nouveau maître. Mais c’était fini pour les cordes. Et pour ceux qui se demandent toujours “pourquoi l’aspirine”, sachez que cela fluidifie le sang et minimise les risques d’absence de circulation sanguine dans de tels ouvrages. Une bonne chose puisque, manifestement, je ne vais plus bouger durant un moment, pas même pour une pause pipi !
— « Un dernier mot à dire…? », demanda-t-elle alors.
— « J’ai le bout du nez qui chatouille… », plaisantai-je pour me déstresser un peu. Elle esquissa une bouille adorable et me gratta la zone indiquée avec l’ongle de son index accompagné d’un petit rire mignon, puis elle me passa ma dernière entrave le long des joues et la noua dans mes cheveux : un bâillon de cuir doté en son centre d’un anneau métallique ovale, lequel me maintenait la bouche indéniablement ouverte. Je ne pouvais désormais plus exprimer le moindre mot intelligible, seulement crier, gémir… Des pensées qui me hérissaient la chair de poule sur tout le corps, une trahison carnée qu’Anya avait remarquée, avant de taper dans les mains et se tourner vers ses assistants. Désormais, le spectacle pouvait alors se préparer : de nombreuses petites mains venaient installer une série de sushis, de roulades de riz, de languettes de thon rouge et plein d’autres apéritifs sur ma peau nue, sur mes jambes, mon ventre, mes seins, le tout disposé tel un buffet des plus appétissants, avec la création originale de la chef qui s’occupait du plus délicat : la sauce d’accompagnement. Au creux de mon bas-ventre, elle laissa s’écouler une sauce de viande, de miel et de noix qui manqua presque de me brûler la peau et que je luttais pour supporter, incapable de retenir des gémissements de complainte, mais elle termina en me caressant la joue pour me rassurer. Ensuite venait l’épreuve la plus dure pour moi, lorsqu’elle laissa s’écouler dans ma bouche ouverte un bon 33cl de sauce soja, que je devrais bloquer au fond de ma gorge, me forçant à respirer par le nez en tout temps. Enfin, lorsque je m’étais calmée et accoutumée à cette immobilité forcée, elle déposait une larme de saké au sein de mon nombril, pour laquelle j’avais grand intérêt à ne pas gonfler le ventre si je ne souhaitais pas tout renverser. La nature de l’alcool de riz fut calligraphiée au pinceau avec un peu de la sauce entre mes cuisses et d’autres lots de poils doux agitaient mes sens en traçant des traits décoratifs de wasabi, de sauces pimentées, de toutes sortes d’aliments qui me transformaient progressivement en mandala humain et comestible… Je n’en pouvais déjà plus ! Toutes ces attentions, ces sensations… Les épices brûlaient ma peau, de même que la sauce chaude faisait fondre mon bas-ventre… ou du moins, me le disais-je pour cacher mon excitation qui devait lentement servir d’ingrédient secret au condiment, alors que mes yeux émeraude vrillaient autour de moi dans ma paralysie, à regarder ces anonymes versés sur moi et imaginer la suite. Car ce n’était que la préparation. Le repas, lui, serait tout autre.

Outre ses étiquettes de “Big dom” et de maîtresse du shibari qu’elle s’est forgées seule, Anya tient de son père la passion de l’athlétisme et de sa mère, l’amour de la bonne cuisine. Toutefois, la perspective de la créativité gastronomique russe constitue difficilement le plafond des rêves d’une femme robuste qui peut engloutir autant de protéines et celle-ci choisit d’expatrier ses études au Japon. Culturiste, elle sortait néanmoins du lot avec ses allures de géant dans un pays où la taille moyenne est fort basse, et ainsi, devint rapidement quelqu’un de populaire, bien que son amour des corps la fit pencher pour des délices impopulaires… et généralement censurés ! Bien sûr, le Graal de la cuisine reste Paris, d’autant que les français sont friands de culture nippone, et c’est sans hésitation qu’elle y a construit son restaurant de ses mains, façonnant sa propre équipe parmi des étudiants qu’elle avait savamment débusqué dans les bars proches d’écoles d’Horeca. Ce fut un succès immédiat et fulgurant, comme l’on pouvait s’y attendre de cette russe qui ne relève aucun défi pour n’en tirer autre chose qu’une éclatante victoire, néanmoins… Ses propres déviances et perversions paraphiles l’ont amenées à pousser sa créativité culinaire -tous les chefs se doivent d’en avoir une!- vers des milieux à rideaux fermés, alliant sa fascination des corps à son amour de la gastronomie. Elle ne se contente pas de servir des plats que l’on savourerait avec pudeur, elle aime que l’on soit excités par ces mêmes plats, que l’on désire se battre pour le dernier morceau, que l’on sorte de table avec la félicité d’un orgasme accompli. Ainsi donc, tous les week-ends, elle propose à une clientèle VIP -et riche, de surcroît!- une “dégustation vivante”. Un terme quelque peu exagéré, car il n’est nullement affaire de cannibalisme, mais les clients constatent sans équivoque de quoi il est question une fois qu’ils entrent dans la pièce où deux canapés confortables et quelques chaises libres mettent une table ovale entre parenthèses, mobilier parsemée de cordes cachées à demi sous de grandes feuilles de vigne et où je suis bien évidemment attachée en ce moment-même ! Après que l’on m’ait déplacé sur des roulettes, acheminé ici et bloqué la mobilité du meuble par ses freins, seules quelques minutes se sont perdues, d’anticipation, de crainte, de redoute et d’envie de me détacher pour prendre mes jambes à mon cou, en vain ! Je ne pouvais désormais qu’accepter, le ventre en panique nerveuse. Je fermais alors les yeux et tentais de me calmer, pour les rouvrir soudainement tandis qu’un homme d’un âge mûr, masqué et à la fine barbe grise faisait irruption le premier dans la pièce, me regardant directement. Ses yeux bleu clair glissaient sur ma silhouette avec un sourire d’appétit propre à celui que l’on porte sur un objet docile, le sourire de la gourmandise du fauve qui a chassé la gazelle morte et pense désormais cesser le jeu de la chasse féline pour passer au repas. Il est rapidement suivi d’un homme de vingt ans son cadet qu’il attire par la taille pour venir contempler, lui aussi, pour lui présenter la surprise que je suis. L’on devine aisément des liens de père en fils entre les deux compères, ou du moins, c’est comme cela que je l’imaginerai. S’ensuivent d’autres mâles, la trentaine, la quarantaine, tous masqués et en costumes de bureau à peu près similaires. Anya m’avait expliqué que les masques remplissent un double-usage : plutôt que de protéger mon identité, c’est la leur qui est protégée, car ils ont davantage à perdre et ne risquent pas de retrouver une inconnue, alors qu’il suffit d’internet pour réaliser l’effet contraire et les faire chanter. Bien sûr, les photos sont interdites pour la sûreté de tous et de toutes. La seconde utilité du masque est psychologique. Il sert à “protéger” son porteur des conséquences de ses actes, un accord tacite entre eux lorsqu’ils l’enfilent. En d’autres termes plus clichés, “ce qui arrive au restaurant, reste au restaurant”. Cette seconde partie me rendait toute chose, et la vue de leurs yeux seulement, derrière ces masques de samouraï stéréotypés, m’excitait de plus belle. Ils cachaient leurs joues et je pouvais sonder leurs âmes. De plus, je n’avais jusqu’alors montré ma vulnérabilité nue qu’à mon ex’, dont je connaissais le moindre trait, la moindre inflexion musculaire trahissant ses pensées, le moindre détail prévisible. Ils faisaient une exception très délectable, d’entrée de jeu, et je commençais à avoir hâte qu’ils me dévorent, qu’ils me touchent, puisqu’ils sont seuls à pouvoir le faire et que je ne puis le leur réclamer.

Ils s’étaient installés tranquillement dans leurs fauteuils et continuaient leurs conversations comme si de rien n’était. Je pouvais les observer à loisir, les écouter, mais à aucun moment, je ne pouvais m’adresser à eux ou même protester et la situation tenait presque de la caricature burlesque, ces grands seigneurs samouraïs qui discutent de leurs entreprises, de leurs stocks et s’apprêtent à manger sur la peau-même d’une personne ordinaire comme moi, une créature du peuple, une consommatrice. Qui sont-ils, ces puissants, qui n’avaient cure de mon existence ? Est-ce que celui-ci était le ministre qui décidait de mon salaire minimum, le député qui choisissait les lois auxquelles je me plie chaque jour ? Est-ce que celui-là était mon banquier, mon dentiste, mon patron ? J’ignorais les visages sous les masques et mon imagination leur dessinait des traits étrangement familiers, cette seule frasque suffit à me rendre délicieusement intenable. J’avais chaud, les cordes me serraient et pourtant, quoi que je fasse, impossible ne serait-ce que de laisser tomber le moindre sushi de mon corps ! Anya était véritablement une maîtresse redoutable, elle avait laissé les cordes en surface de ma chair sans trop s’y enfoncer, mais les nœuds étaient terriblement solides, trop pour une évasion ! Et j’y étais sensible, de même, bien trop sensible. À tel point que, lorsque leur ancien, assis au-dessus de ma tête, sortit les baguettes pour pincer un bout de thon rouge sur mon sein droit, j’en gémis du fond de la gorge, causant l’admiration des autres convives. Ma bouche demeurait scellée, ou plutôt, grande ouverte et noyée de soja, mais le cri avait retenti néanmoins, et chacun se plaisait désormais à déguster son repas. Très vite, une petite vingtaine de bout de bois me picoraient la chair sans réellement me viser, me survolaient parfois des zones sensibles, chatouilleuses, caressées par accident tandis qu’ils se nourrissaient de mes fruits. C’était un peu comme lorsque l’on a une jambe dans le plâtre et que cela nous démange, que l’on essaie de gratter, mais sans succès. L’on ne peut plus alors que penser à gratter plus profondément, le souhaiter tout du moins, car ce choix dangereux m’était interdit. Le plus vieux des convives semblait connaître son affaire, cependant. Je le sentais de plus en plus laisser traîner le bois contre ma joue, sur la courbe de mon sein, le long de mes bras parfois juste pour se distraire alors qu’il répondait à l’un de ses invités : il venait là souvent, cela ne faisait aucun doute. Et comme pour le prouver à l’assemblée, il s’empara d’un sushi de saumon et se pencha sur mon visage pour m’adresser directement la parole alors qu’il posait sa prochaine bouchée sur mes lèvres écartées :
— « J’aimerai un peu de sauce, gentille assiette… », laissa-t-il filer de sa voix mûre et suave. Ce qu’il attendait de moi, bien que surprenant, était une évidence. Prenant une courte inspiration pour m’insuffler le courage, je laissais ma langue jaillir de la mer de sauce et, très délicatement, lécher le riz collant sous sa tranche de poisson. Cela lui plut, assez pour la prendre en bouche juste après avec un air d’assurance, comme s’il venait de me récompenser ou, plus simplement, de s’assurer de la qualité du service. La récompense fut de courte durée puisque ses sbires ne tardaient pas à vouloir faire de même et me proposer toutes sortes de textures. Du poisson cru, lisse ou émietté, du riz, des feuilles d’algues, cette interaction leur plaisait comme un spectacle pervers alors que je tirais mon excitation de sentir sur la langue autre chose que du soja, de caresser la texture glissante du poisson cru, répondant sagement aux offrandes tout en imaginant lécher autre chose. Du moins, c’est ce qu’il se passait du côté supérieur de mon corps. Je me mis à frissonner en sentant ceux de la partie inférieure vanter les mérites de ma “sauce” alors qu’ils tamponnaient le sommet ferme de mon intimité avec des boules de riz pour éponger un lac qui se remplissait modérément de mes propres sécrétions. Je ne savais les garder pour moi, bien sûr, tout ce qui se passait ce soir était déroutant au possible et n’avait de cesse de s’éterniser, mais qu’importe puisque cela les amusait. J’étais une femme au milieu de tant d’hommes qui savouraient ma mouille, détaillaient son goût, sa texture et la mesuraient comme de grands œnologues, à qui distinguerait le mieux le nectar humain des autres fruits et du miel. Bien sûr, la question souleva débat, et c’est un détail qu’il plairait sans doute à Anya d’apprendre, que sa cuisine mystérieuse demeure insondable. D’ailleurs, outre mes tribulations, les convives semblaient aussi se nourrir à souhait et avec appétit. C’était… véritablement agréable, comme si j’étais invitée, moi aussi, à une soirée dont je serais le clou et où chacun semblait s’amuser. Le temps filait sans que je m’en aperçoive, j’étais lovée dans mon cocon d’attentions masculines, j’avais chaud et malgré les multiples spectateurs, j’avais l’impression de ne jamais avoir été aussi confortable de toute ma vie.

Éventuellement, le repas arrivait à son terme. J’en étais pas moins frustrée, car les coups de baguette se faisaient rare, mais celles qui restaient, visaient simplement à me pincer les tétons que j’avais si durcis et proéminents sous leurs petits jeux -menteuse!- de me titiller le clitoris qui dépassait de la sauce avidement consommée ou me caresser distraitement le long des aisselles, dans le creux des pieds, etc. Les gémissements qu’ils occasionnaient, depuis le début, ne dépassaient guère le ton de leurs conversations, se fondant dans l’atmosphère du lieu comme un bruit de fond. Un calme impatient commençait à s’installer, comme si tout le monde attendait le dessert pendant que certains finissaient encore leurs assiettes, et le brouhaha ambiant se faisait plus léger, à demi-voix complices alors que je sentais les regards posés sur mon corps. Je ne le réalisai qu’un peu tardivement, mais la consommation du repas signifiait aussi que je me tenais nue sous leurs yeux, attachée, juste avec quelques traces de sauce çà et là. La chaleur de mon cocon masculin devenait à la fois plus froide et plus attentive, comme l’amant qui avait obtenu son plaisir rapide et hésite entre me faire jouir ou tourner le dos et s’endormir, d’autant que la digestion et l’heure avancée semblaient en travailler certains assez pour susciter des bâillements incontrôlés. Mais pour qu’une telle platitude s’installe, c’était sans compter l’expérience de l’ancien qui se releva d’un coup lorsque la dernière bouchée fut croquée pour déclarer à son assistance :
— « Messieurs, ce fut un excellent repas, partagé en une délicieuse compagnie ! Passons désormais le temps qu’il nous reste à honorer ce plat comme il se doit, faites en votre âme et conscience l’appréciation de ce que vous venez de savourer pour rendre hommage à notre hôte et à sa cuisine ! », annonça-t-il tandis que les autres semblaient accueillir cette annonce d’un sourire empli de sous-entendus. Je compris vite pourquoi lorsqu’au-dessus de mon front, il ouvrit sa braguette et sortit son sexe flasque, commençant à le masser en regardant mon corps ! Je fis des yeux ronds d’étonnement et sentis frémir rapidement en moi ce désir d’acceptation, puis jetais des œillades tout autour. D’autres invités le suivirent et débouclaient les ceintures, baissaient les pantalons, exhibaient leurs sexes en les massant, les pétrissant avec plaisir. Mais ce n’était pas tout, loin de là ! Le plus vieux semblait pousser son fils vers mon bras et, au coin invisible de mes paupières, je sentais un sexe dur et plein de vigueur se poser entre mes doigts. Anya m’avait laissé les paumes exposées au ciel, et je comprenais désormais pourquoi, m’emparant de sa vigueur en m’y accrochant comme à une bouée de secours, commençant à la découvrir sous le contact digital, lui laissant le soin des allées et venues alors que je la tâtais sous toutes les coutures, me révélant être un plat attaché et néanmoins très complaisant. Le père vint ensuite remplir l’autre main avec un ricanement narquois et je pouvais, à ma guise, comparer deux générations d’hommes, deux âges différents. Si l’un était vigoureux, l’autre se faisait plus tendre, et si l’un hésitait, l’autre ne reculait devant rien, tentant d’échapper à mes doigts pour se faufiler entre eux et savourer mes caresses maladroites lorsqu’il me désarçonne. Ne pouvant les voir, je fermais les yeux et me mettais à souhaiter doucement un plan rien qu’avec ces deux-là, ces tailles différentes auraient été les bienvenues pour gratter mes désirs, satisfaire cet ardent brasier qui n’a jamais autant rayonné dans mon bas-ventre. Je mourrais d’envie que l’on me détache, que le vieux prenne ma place, que le jeune s’accroche derrière moi alors que je m’asseyais sur son père, rhaaa! J’en perdais graduellement la raison ! Et le jeu continuait avec perversion, cette image transfigurée lorsque je sentis deux sexes se frotter contre mes pieds -des fétichistes ?- jouant dans le creux laissé par mes voûtes plantaires jointes comme ravis de se frotter le frein entre mon gros orteil et son voisin, une chaleur avec laquelle je m’efforçais de jouer comme je le pouvais, mais je n’avais guère la concentration pour agir sur tous les plans. Un autre sexe vint me fouetter le téton droit, tapotant vulgairement, tandis que le gauche était assailli de lèvres que je ne pouvais refuser, suçant le dessin de sauce sur mon aréole gonflée, fouettant la pointe de sa langue. Espérait-il vraiment que je cache une récompense lactée en secret, avec mes bonnets B ? Il sortirait déçu, mais pas moi, appréciant tout particulièrement cette accentuation du pincement qui marquait sa frustration, son vice inassouvi. Leurs mains couraient le long de mes cuisses, caressaient et massaient, une seule à la fois, car l’autre devait soulager l’excitation de son propriétaire en gestes vigoureux, mais les bouts des doigts tentaient cruellement de s’enfoncer entre mes cuisses, de les écarter… Et là encore, rien à faire ! Je parlais plus tôt d’une “protection” dans la disposition des cordages et la voici en application : impossible de défaire les liens d’Anya, ils n’en ont simplement pas le droit, et peuvent juste gémir de frustration à l’idée de détenir mes orifices à portée sans pouvoir en profiter, sans pouvoir m’envahir, me pénétrer, jouir en moi pour une récompense parfaite. Et force est d’admettre… que je regrette cette protection, qui est sans doute la pire des punitions que je me suis infligée à moi-même. Car même si Anya refuse ce genre de pratiques, j’ai accepté en connaissance de cause, alors que je savais qu’une fois dans la fureur de la partie, je mourrai d’envie d’être prise, de sentir ces peaux chaudes qui se frottent contre mes cuisses, dans mes mains, contre mes pieds, qui me lèchent les aisselles par vice, qui me mordillent, me laissent des suçons… Je les voulais en moi ! Irrésistiblement. Je me serais damnée juste pour une seule pénétration, un seul frottement au cœur de mon antre ardent. Je leur aurai même offert mon postérieur avec joie ! Et alors qu’ils tiraient sur les liens, je gémissais pour leur donner le courage d’y parvenir, la vaillance de créer des miracles ! En vain. Tout ce que gémir m’apporta fut de sentir le vieux m’échapper des doigts. Il connaissait les règles, mais il semblait désirer lui aussi un plaisir interdit, et les puissants n’aiment pas qu’on leur refuse quoi que ce soit d’agréable ! Il baissa finalement son pantalon, escalada la table pour se tourner face à moi et, les mains sur les épaules de son fils et du petit malin qui s’était accaparé ma main libre, il laissa descendre son sexe au travers de l’anneau qui retenait ma bouche. Encore un fond de sauce soja y traînait et il risquait fortement de rester coincé, de grossir dans l’anneau d’acier et ne plus pouvoir en sortir… Mais je réagissais exactement comme il l’attendait, ma langue jaillit de la sauce pour glisser contre son frein puis la longueur brûlante de sa colonne veineuse qu’il massait contre ma lèvre inférieure avec expertise. J’en bavais à cause de l’anneau, mais il en savoura l’essentiel, son gland chaud tamponnant sur mon palais, m’offrant “ma” dégustation vivante. Les yeux émeraude levés vers ses perles azurées, je l’admirais. Il avait ouvert sa chemise et, sous le tissu se contractaient encore les muscles d’un homme dans la force de l’âge. Car je le dis “vieux”, mais honnêtement, il devait à peine avoir la cinquantaine, simplement doté d’une barbe courte et grisonnante, cette allure de l’homme qui a acquis la maturité, mais n’a encore rien perdu de sa force vaillante. Derrière moi, sa main massait mon sein et il pouvait sentir mon cœur s’emballer en dessous de ma chair. Il accélérait avec la fougue de celui qui avait commencé en premier, mais son fils jouit bien avant lui, démontrant le manque d’expérience en se répandant sur mon front et au creux de mes doigts. Le père fit de même peu après, ajoutant à la sauce ses propres fluides pour mon ingestion discrète, un moment où je ne l’ai pas quitté des yeux une seule seconde, le laissant sentir ma gorge s’ouvrir enfin et s’accaparer quelque chose de lui, l’accepter en moi de la seule façon qu’il m’était possible de l’octroyer. Il se dégagea néanmoins de la table après un petit sourire et laissa le soin aux autres invités de finir leurs plaisirs après s’être réservé celui de boire la gorgée de saké dans mon nombril, rapidement, léchée de sa langue fourbe que j’aurai aimé mieux connaître, avant que ce puits d’alcool ne soit souillé par ses disciples qu’il abandonne pour se rhabiller et attendre dans un coin, son fils le rejoignant aussi dans la démarche et sortant de la salle le premier, la main sur son paquet de cigarettes. Les hommes restant continuèrent cependant, les plus audacieux attendaient leurs tours pour profiter une dernière fois de mes mains ou de mes pieds, les plus précoces maculaient ma poitrine, mon ventre, mes aisselles de leurs giclées vives et chaudes, coulées insidieuses qui me revigoraient et me poussaient à gémir à chaque nouveau don récolté. Mon visage collait. D’autres étaient venus jouir sur ma joue ou dans ma bouche ouverte, versant leur pourboire afin que moi aussi, je mange à ma faim. Ma peau collait. Et petit à petit, la salle se vidait, tout comme les bourses de chacun de ces puissants. Jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un, le père, qui attendait que l’on soit seul à seule afin d‘approcher mon corps indécent et me murmurer très poliment et en toute simplicité :
— « Merci pour ce repas. J’espère qu’il y en aura d’autres… » Puis, il partit, lui aussi. Et je restais là, seule, la bouche ouverte, le corps souillé, le plafond pour seul interlocuteur. Solitaire, je réfléchissais. Pourquoi est-ce que j’aime tant les hommes ? Sont-ce des rivaux, des miroirs contre lesquels projeter mes pulsions en attendant qu’ils les comblent ? Alors que je sentais ce sperme couler sur ma peau incapable de le retenir, glisser sur la table pourtant si propre avant que je n’en fasse usage, je ne peux m’empêcher d’y voir une métaphore toute particulière. La vie commence lorsqu’un spermatozoïde féconde un ovule. N’est-ce donc pas normal pour moi de rechercher le contact d’autres spermatozoïdes sur ma peau, pour sentir la vie s’emparer de moi ? Je dois devenir folle, démente de frustration. Et pourtant, même s’ils sont partis, j’ai comme l’impression de sentir encore un peu d’eux en moi, dans les pores de ma peau. J’ai ce désir masculin au tréfonds de mon être, cette énergie qui souhaite me prendre si sauvagement, donner tout ce qu’ils ont comme battements de cœur, comme ressource, leurs vies si nécessaire pour combler la “soumise” que je suis. “Soumise”, heh… je n’ai rien de tel. Je suis une reine, le plat de résistance qui met les hommes à genoux. Goûtez-moi donc, messieurs, si vous l’osez seulement !

Ça, c’est la fin “A” de mon récit. Si vous aimez à me penser immaculée de la tentation de céder à mes pulsions, arrêtez-vous là, avant que ne commence la fin “B” comme… hé bien, je vous laisse deviner comme quoi. Pour ma part, j’aimerais finir mon aventure sur cette conclusion. Après tout, c’était plutôt pas mal comme “punchline finale” ! L’on conclut sur un état de grâce, une pulsion insatisfaite et maîtrisée, que demander de mieux ? Mais la vie réelle se moque bien de nos punchlines, elle ne se termine pas aux moments les plus prestigieux et, alors que je me prenais pour le nouvel astre solaire autour duquel vous graviterez toutes un jour, mes petites planètes, Anya refait son apparition pour regarder l’état dans lequel ils m’ont laissée, et affiche le plus grand sourire de fierté que je ne l’aie jamais vue faire :
— « Ahh ! On dirait qu’ils ont apprécié la recette ! Ou bien était-ce le plat… ? J’espère que tu te sens flattée, Eva, c’est rare que cela finisse aussiii… “Jackson Pollock” ! » Humour salace mis à part, elle lève les freins de la table à roulettes et me ramène en cuisine avant de me retirer le bâillon. Soulagement des délivrances ! Ma mâchoire peut enfin retrouver un peu de mobilité que j’exerce avec des mouvements amples, mais je me sens encore trop engourdie pour parler. Qu’à cela ne tienne, ma grande amie russe prend désormais le temps de me déficeler, ce qui me laisse largement celui de reprendre contrôle de mes membres, et de m’asseoir enfin. J’ai des fourmis dans le dos, des marques de cordes sur tout le corps et ma peau est maculée de reste de bouffe et… plus sale encore !
— « Place à la seconde douche, celle qui va réellement te détendre ! Tu peux tenir debout ? Tu veux que je t’aide ? », s’enquit-elle de mon état. Mais, encore une fois, je préférais minimiser nos contacts charnels et jouait les guerrières à me tenir debout sur mes jambes endormies.
— « Ça ira… »
— « Bon. Si tu as besoin de quoi que ce soit… », dit-elle à nouveau pour me rassurer. Je la coupais d’un acquiescement avant de me traîner dans les vestiaires. Je titubais un peu, mais ce n’était guère de l’engourdissement. Je chancelais littéralement de frustration sexuelle, mes cuisses, depuis leur libération, collaient entre elles jusqu’entre les fesses et je remerciais ma bonne étoile que personne ne m’en ait fait la remarque gênante. Je me jetais sur le sac avec lequel j’étais arrivée, l’ouvrit, et en sortit un simplissime dildo à ventouse, transparent et aux contours réalistes, avant de me diriger vers la cabine de douche, mouiller l’embout circulaire et le coller au carrelage avec un bruit de succion convaincant. Hissée sur mes talons, dos au mur et une main posée en appui sur la vitre, je saisissais l’embout et le guidais jusqu’à mon sexe avant de le faire disparaître lentement, la bouche adoptant la forme d’un O parfaitement arrondi qui, en dépit de la douleur des muscles de la mâchoire, manifestait surtout mon énorme sensibilité, l’air bloqué dans mes poumons se libérant soudain dans un cri de pure béatitude. Je commençais ensuite à remuer des hanches, d’abord mollement sous l’engourdissement de mes cuisses, puis rapidement en constatant que j’étais assez lubrifiée pour pouvoir me le permettre, ça et bien plus encore ! Je fermais les yeux, laissais mes mains courir sur mon corps. Je n’avais pas encore démarré l’arrivée d’eau. Je ne le voulais pas. J’étais maculée de cette excitation masculine, marquée par l’odeur, la texture… Mes doigts cueillaient les vestiges de leurs vices, leurs hommages. Humide d’inconnus, je m’offrais enfin la joie de pouvoir les goûter. À mon tour de jouer les œnologues, de les comparer ! À mon tour aussi d’embêter mon clitoris de mes doigts vifs et circulaires au lieu de baguettes chinoises taquines et mordantes ! À chaque caresse, à chaque trace de mes mains sur ma peau trop longtemps inaccessible, j’en revis les souvenirs de cette soirée, l’ardent désir que j’éprouvais qui revient me frapper comme une blessure fantôme, comme une brûlure caressée par le vent, comme un coup de soleil ! Mes fesses se dandinent plus fort d’avant en arrière, j’ai les yeux clos et m’évertue de repenser à leurs sexes, leurs formes, leurs touchers… Mes gémissements sont bien trop forts, il me faut mordre mes doigts libres pour les retenir, ne pas alerter les employés à côté. Quoique, qui sait… Peut-être donneraient-ils, eux aussi, leur riche contribution en protéines s’ils savaient ? Je perds peu à peu la raison, mes sens s’enivrent. Tout comme les larmes lors de ce dernier soir dans le club SM, mes frissons érotiques montent tout d’un coup dans mon bas-ventre et, sans surprise, j’en jouis en quelques minutes à peine. Une fois que la machine est lancée, difficile de l’arrêter, surtout dans de tels états ! Je recommence à frapper le mur de mon fessier pour un second orgasme et mes perles d’excitation atteignent mes chevilles, ma sueur est ma nouvelle armure et mon corps, ma peau aurait besoin d’un renouvellement profond. Je détache la ventouse, la colle au fond de céramique et m’accroupis dessus. Sautillant de haut en bas dans cette pose honteuse, je repense à lui, cet homme d’âge mûr et son fils, mon fantasme durant leurs repas… Si seulement j’aurai pu m’exprimer, faire la conversation… Que leur aurais-je dit ? Troisième orgasme. Je les aurais provoqués, assurément. Tant et si bien qu’ils n’auraient eu le choix que de me faire taire, au final, donc sans doute est-ce mieux ainsi. Sans doute est-ce mieux que je demeure pour toujours le souvenir d’une folle nuit, quelque chose que les puissants s’achètent en pensant ne rencontrer qu’une inconnue et ils demeurent ensuite marqués au fer rouge par ma silhouette, mon regard, séduits au point de me murmurer qu’ils reviendront. Mes jambes tremblent. Mes cris sont impossibles à retenir. Quatrième orgasme. Je lève le bras pour tirer la valve d’eau chaude vers moi, et je m’effondre au fond de la cabine de douche, chassant le sexe en plastique dans un recoin avant de m’immobiliser sous la pluie artificielle. Je suis morte, essoufflée, lessivée et comblée pour ce qui me parait être estimable à des mois entiers, mais ne sera sans doute que quelques semaines au final. Il est temps de se calmer. J’ai bien apprécié leurs cadeaux, maintenant, il faut les laisser filer dans le siphon, de même que mon plaisir, de même que mon mal-être. Ma peau est si sensible que je continue d’en trembler, de fatigue comme de nervosité. Puis je bâille, enfin. Je vais bien dormir, cette nuit. Mais pour l’heure, je fais l’effort de me relever, me savonner, me refaire une beauté neuve, sortir ensuite de l’eau, me sécher, me rhabiller. Émergeant des vestiaires, j’allais encore m’enfuir comme une voleuse lorsqu’Anya me rattrape. Je n'apprendrai décidément jamais à la distancer :
— « Hey, ça va aller ? Tu ne voulais pas que l’on parle de ces regrets autour d’un verre ? » Je me retourne, la regarde et lui colle un baiser tendre sur la joue :
— « Je suis claquée, je rentre me reposer. On remettra le verre… Mais il n’y a aucun regret à discuter ! »
— « Héhéé ! », sourit-elle de toutes ses dents, toujours de la meilleure humeur quand le service de son restaurant fait des heureux. « Tu te sens prête à remettre ça, alors ? »
— « Franchement ? Quand tu veux ! », confessai-je avant de passer la porte. Un nouveau monde s’ouvre à moi. Ils m’ont dévorée, mais c’est maintenant que je commencerai à croquer la vie à pleines dents, portion par portion… Vivre avec sa paraphilie, au jour le jour, assumer ce que l’on est. Voilà comment attaquer le véritable plat de résistance qu’est la vie !

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