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Le premier jour de l'année

Je me nomme Yves M., et aujourd’hui est le premier jour de mon retour à la routine infernale annuelle. Après deux semaines de vacances que j’ai accidentellement passé malade et alité, je reprends le travail en sachant qu’il dure huit heures dans un bureau de Bruxelles et que je réside à 100km de la capitale. gé de vingt-neuf ans, je réside néanmoins chez mes parents, ce qui réduit considérablement tout lien social, plus particulièrement en ce qui concerne les relations intimes. Au début, je m’en moquais, me concentrais sur ma carrière, mais peu à peu, les amis d’enfance ne sont devenus que photos de jeunes nourrissons inconnus sur mon mur Facebook qui me ramenaient invariablement à ma propre solitude. Alors, je l’ai déserté, ce mur, pour lui préférer l’escapade de lectures érotiques, des confessions intimistes sur un site populaire que je peux consulter à loisir au cours de l’harassante heure et demie de train qui m’amène à mon poste d’esclave moderne parmi une foule d’anonymes. Ajoutons que ce train, c’est aussi le seul moment que j’ai de libre dans ma vie pour rencontrer du monde. Mais les gens ne se parlent plus, n’est-ce pas ? Immédiatement, c’est la peur des inconnus qui nous frappe, me frappe, comme si toutes ces personnes usées et fourbues par la même routine que vous allaient subitement vous agresser parce que l’on se trouve dans un lieu confiné dont vous -ainsi que votre agresseur, notez bien- ne peut s’échapper. Oh, je ne blâme personne, cependant. Moi-même, je prends un confortable plaisir à me replier contre l’une des vitres froides, lire et ignorer tout ce qui m’entoure en espérant secrètement que l’on en fera de même. Et comme tous les espoirs basés sur rien d’autre qu’un “cela va de soi, enfin, voyons !”, il y aura forcément une exception, un jour, qui se manifestera spontanément.

Mon exception à moi prend en ce jour la forme d’un bel homme à la courte chevelure grise en bataille, possédant à peu près mon âge malgré les mèches ternes que j’associe davantage à un blond trop platine, une décoloration artificielle ou bien naturelle. C’est ma seule pensée alors qu’il me dépasse dans le wagon arrêté à la première gare après le mien et finit par s’installer en face de moi. Il m’adresse un sourire charmant, empli d’une joie de vivre qui semble sortie d’un autre monde. Je baisse automatiquement les yeux sur mon récit. Cette stratégie de repli devrait m’offrir davantage de quiétude si ce n’était pas que mon choix de lecture matinale atteignait justement son apogée érotique. Étalés sur ma liseuse, les mots charnels et sensuels qui me perdent d’ordinaire dans mon monde, me mettent en émoi, me transportent dans mon imaginaire à vouloir goûter les lèvres décrites, enlacer le sein dans ma main, accrocher la fesse nue, battre d’un bruit mat le bassin qui rencontrerait le mien. Obscurs secrets que sont les pensées que les gens peuvent avoir en public. L’on pourrait avoir une file d’attente où une femme dénigre son corps en repensant au poids qu’elle a pris la veille et, juste à sa suite, un homme qui aimerait séduire cette femme au fessier délicieusement imposant à son goût, mais n’ose en faire sa phrase d’ouverture de conversation. Pour en revenir à mon cas cependant, mes pensées malhonnêtes se trahissaient par la forme tendue de mon pantalon noir, chose apparue parfaitement évidente en baissant les yeux. Je les relevais de me demander si mon interlocuteur forcé l’avait vu. Il avait les yeux rivés dessus, le sourire toujours aux lèvres. Puis, son regard bleu-gris transperçait mes iris marron-vert troublées sans dire le moindre mot. Il ne me jugeait nullement, ne faisait qu’observer le spectacle déroulé sous ses yeux sans demander son reste. Je n’avais pas besoin de connaître ses mots pour paniquer et plonger dans ma lecture protectrice. Au pire, quoi ? Je passe pour un homme en érection auprès d’un autre homme ? Cela peut se comprendre, non ?

Je prolonge ma découverte romantique de ces amants réunis dans une chambre d’hôtel, nus en terrain étranger, offerts l’un à l’autre sur le temps court qui leur est imparti avant de regagner leurs foyers respectifs, bravant les interdits. Et dans ma tête, une seule voix résonne : “Il te regarde encore, n’est-ce pas ? Il te regarde et il sait”. J’avais chaud. Je rougissais très probablement de mon crime sans avoir la moindre certitude qu’il sache de quoi il était question. Pourquoi me regardait-il, encore et encore ? Qu’attendait-il, au juste, pour souligner mon indécence et la pointer du doigt, m’humilier ? Peut-être n’osait-il pas demander ? Ou alors, peut-être est-il simplement en train de rechercher son approche de la question, sa tournure de phrase ? “Qu’est-ce que vous lisez ?”, cela sonne bien trop inquisiteur et indiscret. De quel droit se mêlerait-il de ma lecture, sur ce support aussi privé que je tiens entre mes mains ? Car oui, j’avais expressément choisi la liseuse électronique pour éviter de devoir cacher l’éventuelle couverture salace, et aussi par confort, car cela pèse moins lourd dans mon sac, de toute évidence ! “Pourquoi êtes-vous en érection ?” Là, on dépasse l’impertinence pour sombrer dans l’humiliation gratuite ! Il n’oserait pas ! Non… Non, il n’oserait pas !

— « Avez-vous fini de lire… ? », retentit une voix qui m’était inconnue.

— « Mmh ? Pardon ? », répondis-je, émergeant de ma réflexion précédente pour me crisper d’un seul coup en réalisant que c’était lui qui avait prononcé ces mots avec nonchalance, sa joue lisse posée contre le dos de sa main avec une attitude d’impatience désinvolte.

— « Je demandais si vous aviez terminé votre lecture. Si c’est le cas… j’aimerai savoir ce que vous en avez pensé, en toute honnêteté. » J’en restais sans voix. J’étais à mille lieues de m’attendre à devoir faire une critique de ma lecture érotique à voix haute dans un train, tôt le matin. Je…

— « C’était… envoûtant. Mais je dois admettre avoir été partiellement distrait durant ma lecture, je ne saurais- »

— « Dans ce cas, vous devriez le relire ! », me coupa-t-il sans égarer son sourire de bonhomie. « Aucun récit ne devrait être commenté sans avoir été diligemment lu avec une pleine concentration, ce serait prendre par-dessus la jambe les sentiments de son auteur lorsqu’il coucha ces mots sur le papier. Vous rompriez ce lien avec lui, ce partage d’enivrement, cet affolement du rythme cardiaque quand il a osé penser son écriture pour la première fois. Le savez-vous ? Vous ne lisez pas cela seul, jamais aucune lecture ne se fait seul. C’est un secret partagé, entre son auteur et son témoin, un pacte des ressentis, une complicité que nul autre ne saurait comprendre sans, lui aussi, entrer dans le cercle très restreint des lecteurs… Vous comprenez ? », me dit-il d’une seule traite. J’en restais éberlué. Cet homme avait un vocabulaire aussi riche et juste que celui de ma lecture, ce qui n’est pas banal dans un train parfois envahi d‘ados au verbiage égalant les discours de certains joueurs de foot.

— « Je… je suppose que oui… ? », bégayais-je. Il s’éprit d’une bouffée d’air et d’un élan pour se reposer sur ses poings fichés sur la table qui nous séparaient et fit volte-face pour s’asseoir à mes côtés. Très, très proche de moi. Son parfum de bleuets, de violette et de saveurs boisées m’envahit les narines plus encore que lors de son apparition. Son bras était lové contre le mien, son menton tendu vers ma tablette alors qu’il se mit à baisser le ton pour que nous partagions tous deux son secret :

— « En ce cas, je vous en prie, reprenez votre lecture là où je l’ai probablement interrompue. Où en étiez-vous à mon arrivée ? » Je pointais d’un doigt timide le paragraphe concerné, maculé de mots que je n’oserai coucher sur papier, encore moins…

« Bien. Lisez-le-moi, à voix… pas trop haute, tout de même ! », dit-il, un peu rieur en s’imaginant certainement l’attrait que notre discussion pourrait avoir pour l’un ou l’autre passager. Il me semble alors intéressant de préciser que les “autres passagers” sont probablement au nombre de trois ou quatre, chacun dans son coin sur sa banquette, à regarder ailleurs et faire comme si de rien n’était. Le silence, accompagné du ronron de la machinerie électrique, n’était brusqué que par nos échanges et, sur l’instant, j’avais l’intime conviction que tout le monde entendait nos murmures, très distinctement et malgré tous les efforts mis en place. Je ne voulais absolument pas lire à haute voix dans de telles conditions.

— « Je… »

— « Non, oubliez ce qui vous entoure. Vite ! Sans quoi, le récit sera terni d’images étrangères qui débarquent dans les scènes évoquées sans crier gare -c’est le cas de le dire!- en pleine intrigue ! Souhaiteriez-vous regarder un film policier où j’apparais soudainement dans la table du fond du restaurant où il y a eu un meurtre particulièrement énigmatique ? Non, n’est-ce pas ? Alors, apprenez à lire pour vous-même, à vous plonger dans votre imaginaire pour vous réconforter, en faire le théâtre dont vous serez seul spectateur. Cessez d’être entre deux plaisirs et de n’en profiter d’aucuns, vivez ! » Cela semblait si facile lorsqu’il l’évoquait à voix haute, mais dès que je re-penchais les yeux sur ces mots, couchés noir sur blanc, la crainte s’emparait de moi à nouveau. « Rassurez-vous, je reste à vos côtés, je veillerai personnellement à ce qu’il ne vous arrive rien », ajouta-t-il d’une voix mielleuse, aussi réconfortante que tentatrice. J’ignorai s’il était mon ange gardien ou le diable en personne, mais de me dédouaner ainsi de toute responsabilité m’offris la force de tenter l’expérience.

— « À peine étions-nous entrés dans la chambre que sa main posée sur ma hanche me fit faire volte-face et ses lèvres étouffèrent mon cri de surprise. », tentais-je faiblement, entamant le récit sous mes yeux.

— « Oh. Une histoire d’hétéros ! », commenta-t-il en toute simplicité. J’avais l’impression de le décevoir. De plus, j’ignorai comment il pouvait le savoir alors que je n’avais fait mention d’aucun genre dans ma première phrase, mais j’étais trop occupé à faire preuve de courage pour me concentrer sur quoi que ce soit d’autre.

— « À la première se joignit la seconde main, m’encadrant, me possédant graduellement. Je pouvais sentir à sa crispation que ses doutes s’étaient envolés : il me voulait, en dépit du bon sens, en dépit des risques… Et je le désirais aussi. » Mon auditeur libre s’avachissait à nouveau contre moi, adoptant une pose sans doute plus confortable pour profiter du récit, comme un enfant à qui l’on va raconter une histoire avant de dormir. « Malgré l’envie de m’y soumettre, je calmais sa fougue passionnelle pour le gagner de mes yeux. Sans un bruit, je caressais mes épaules pour en chasser les bretelles et la somptueuse robe noire qui l’avait séduit dès nos premiers instants, gagnait désormais le sol, la semelle de mes talons. “Tu es encore plus séduisante sans elle”, commenta-t-il. “Tu le serais davantage sans lui”, laissais-je entendre en juste retour, mes ongles caressant son costume gris d’une propreté virginale. La requête prononcée, je le délaissais, me reculant vers le lit dans mon dos pour m’y étendre tandis que je le vois s’affairer à défaire les boutons, exposer sa chair dans un spectacle patient, proche de son rythme habituel et ordinaire. Il était réellement bel homme, le tissu galbait des pectoraux encore bien conservés pour un patron d’entreprise de son âge. Mon regard sinuait le long de ce ventre sculpté par Apollon, butait sur la ceinture de cuir qui rattachait encore l’objet de mes désirs. … Qu’est-ce que vous faites ?! », finis-je par couper le récit en plein, alors que je sentais sa main glisser sur ma propre chemise et serpenter le long des boutons. Ma réaction semblait l’amuser :

— « Pardon, je me perds dans l’histoire. J’essayais de ressentir ce torse tel que l’auteur devait l’imaginer, mais j’oubliais que notre héroïne ne peut guère toucher pour l’instant. Elle doit se contenter de regarder. », me confia-t-il, les yeux braqués dans les miens avec une insistance désarmante.

— « Oui, hé bien, abstenez-vous ! », rabrouai-je du peu de force que j’avais encore, à ma grande surprise.

— « Pourquoi ? », interrogea-t-il de but en blanc. Et je ne trouvais aucune réponse, aucune force d’opposition, celle-ci s’étant évanouie dans le refus précédent. Alors, je poursuis le récit pour éviter d’avoir à m’expliquer, pire, d’avoir à lui céder la raison.

— « Quand il eut fini, il était nu sous le clair de lune qui filtrait par la grande baie vitrée de la pièce. J’en oubliais ma lingerie et mon état pour m’égarer dans une fascination poétique. L’homme nu est une figure si envoûtante, il a nourri le feu créatif des sculpteurs de la Grèce antique à la Renaissance et, encore maintenant, donne lieu à peintures et photographies de renom. Pourtant, l’on tend à le stigmatiser à côté de celui de la femme, comme s’il devait être l’ombre laide et rabougrie d’un corps de déesse, le corps de la Mère que nous représentons. Et pourtant, j’en témoigne de toute sa splendeur, alors qu’il passe en appui sur ses mains viriles, abruptes, sculptées dans l’écorce des mâles d’antan, qu’il s’en sert tel un prédateur pour gagner les appuis de ma silhouette, déhanchant ces cuisses, ces pectoraux emplis de force, ces muscles puissants, saillants, que je me sens toute chose sous son ombre, entièrement confiée à ce que mon époux n’aura jamais été, en dépit de ses promesses. Celui-ci était ce que je voyais dans le précédent, ma vision concrétisée, mon idéal masculin de prédation auquel je souhaitais me rendre, qu’il me dévore crue. Je n’avais qu’un seul argument pour le domestiquer : glisser ma main suave sur son sexe n- Mais ! », m’exclamai-je, rouge de honte. Et pour cause : la main baladeuse de mon compagnon de voyage se tenait soudainement sur mon entrecuisse ! « Arrêtez, je ne suis pas de ce bord-là, je- »

— «Quel bord, celui du plaisir ? », rétorqua-t-il, sec, le sourire perdu au profit d’une désarmante franchise. « Regarde-toi, contrit, prostré dans ton siège à espérer un peu de rêve pour te sentir tout sauf malheureux ! »

— « H-hey ! », ronchonnai-je dans une pathétique tentative de défendre les restes brisés de mon ego, hébété cependant qu’il lise en moi avec autant d’aisance. Était-ce véritablement gravé sur mon front ? C’est vraiment ça, l’image quotidienne que je donne de moi ?

— « Et tu protestes ? Remémore-toi les mots qui viennent de sortir de tes lèvres. Penses-tu que ce héros rechignerait si le plaisir se présentait spontanément à lui ? Il semble, au contraire, être maître de la situation, revendiquer ce qu’il souhaite, se l’approprier. Continues le récit pour t’en assurer. » Ce ton de voix. Il était de plus en plus impérieux sans jamais appuyer la moindre méchanceté, un paradoxe parfait. Il était juste, comme votre conscience qui vous sonne les cloches pour avoir été paresseux quand vous saviez que c’était lâche et que vous vous détesteriez plus tard pour cela. Je lisais les mots, persuadé qu’il avait raison et que mon humiliation viendrait inévitablement ensuite :

— « …Nu. Il tenait entre mes doigts, j’avais à loisir de le masser et il n’émit qu’un grognement de fauve appréciant la caresse sur le ventre, ce qui ne me mettait pas encore à l’écart de ses griffes. Sa taille enflait entre mes appendices, la pointe manifestait déjà une moiteur que je cueillais du pouce. Il me retint la main avant que je ne la remonte à mes lèvres et la plaquait dans le moelleux du lit de location. Ses iris me rongeaient l’âme et son corps était immobile. Ses mains hésitaient encore à me faire l’amour, mais ses yeux avaient déjà commencé. …Tu as raison. », finis-je par me rendre dans un soupir humilié.

— « Ah ! Quand même ! », s’étouffa-t-il.

— « Tu as raison, je n’ose jamais. Si une telle opportunité se présenterait à moi, je la refuserais simplement sur la pensée de ce que cela pourrait amener, le sentiment d’en être incapable. Mais… je ne suis pas gay. », développais-je à regret, incertain de la fin de ma phrase qui s’accompagnait d’un pincement de regret, comme si je rejetais cet homme et son bonheur. Une fois encore, une fois de trop.

— « Tu es surtout incorrigible, voilà ce que tu es ! », ronchonna-t-il dans un demi-sourire affectueux avant de se redresser et me traverser de son bras pour saisir mon manteau que j’avais précédemment accroché entre le siège et la fenêtre, couverture qu’il étala sur mes jambes. Je baissais le regard, penaud, et il me tourna le menton vers son visage d’un index pour éviter que je me morfonde. À nouveau, il avait cette allure de bel étranger mordu d’optimisme, capable de rassurer un enfant en larme suite à la perte de sa glace, le bon samaritain providentiel. « Qu’est-ce que la sexualité, pour toi ? Qu’est-ce que l’amour ? Tu évolues dans un monde de certitudes que tu as accroché un jour, il y a longtemps, que tu as approuvé et plus jamais remis en question depuis. Tu es du genre pour qui il n’y a qu’une seule façon de vivre au sein de la société et c’est “la bonne”, une seule liste de choses que tu aimes manger ou faire, une seule façon de regarder la télé, d’émission en émission selon un cycle prédéfini et jamais tu ne zapperais pour voir s’il n’y a pas mieux à la même heure. Tu te définis “pas gay”, mais as-tu seulement laissé un seul homme t’approcher suffisamment dans ta vie pour être sûr de cela ? Ou une femme, même ? Ou bien te diriges-tu vers les femmes “par défaut”, “parce que c’est ce que l’on attend de toi”, “parce que l’on m’a dit que les hommes sont moches et les femmes sont belles, donc l’un n’est pas capable d’aimer en beauté et l’autre oui” ? Arrête-moi si ces phrases ne te semblent pas familières… »

— « Je… » Encore une fois, je voulais lui rétorquer qu’il avait tort, qu’il ne savait pas de quoi il parlait. Ce serait si facile de se vexer et de se murer dans la peur, mais… Il avait diablement raison ! Ce n’est pas comme si j’éprouvais moins de plaisir à la compagnie des hommes, mais je brandissais de telles barrières réellement par acquis des situations, par habitude, comme si je ne mangeais que de la viande et refusais catégoriquement tous les légumes. C’est idiot. Et pourtant, c’est la routine, et l’on est tous comme cela. Enfin, pas tous, certes, mais je ne comprenais surtout pas comment faisaient les autres pour se montrer aussi radicaux envers leur propre sexe et réalisais sur l’instant que je ne faisais que tenter de les imiter, sans conviction personnelle. Alors qu’au fond de moi, j’avais besoin, cruellement besoin que l’on me voie. Pas seulement que l’on remarque que je ne suis pas mort et qu’il faudrait me payer un salaire, non, que l’on me voie réellement, à nu, comme ce héros du récit ! En moins majestueux, certes, mais en plus “moi”, une approche personnelle, avec ses défauts comme ses maigres qualités. Bien plus que je ne pensais oser le revendiquer un jour ! J’expulsais un soupir frustré et reprenais alors, sans un mot sur le sujet qui l’occupait avec tant de ferveur. « Il relachait mon poignet lorsqu’il sentit que j’avais compris l’ordre de docilité qu’il m’intimait. Son écorce de chair glissait le long de mon bras et, après en avoir effleuré l’aisselle du bout des ongles, possédait mon sein que je gonflais d’une bouffée d’air à la fois surprise et désireuse. » Sans mot dire et sans même savoir pourquoi, ma main libre glissait sur le dos de la sienne et je l’attirais à nouveau contre ma cuisse. Je voulais la caresser, par jeu. Je voulais découvrir ses traits, ses longs doigts de pianiste, les contours de ses articulations sous mes empreintes. Il se remit en position d’écoute avec un sourire détendu. « Je lui étais entièrement acquise et je le manifestais en glissant mes doigts le long de mon dos, ouvrant la seule protection de tissu qui recouvrait l’objet de sa convoitise. Plutôt que de se ruer dessus, il chassa à son tour les bretelles restantes, exposa ma peau à l’air libre et, après un court regard au sein duquel je sentais monter le désir à vu d’œil, il plongea ses lippes sur ma poitrine généreuse, laissa tomber toute la retenue dont il pouvait faire preuve pour me tendre les pointes sous ses lèvres aguicheuses. Hmmm… », ajoutai-je un gémissement au récit. À nouveau, les doigts de mon accompagnateur m’avaient échappé. Lentement, il pressait ses empreintes sur la bosse de mon pantalon, dessinant, devinant à tâtons quelle forme il pourrait avoir, quelle texture se cacherait sous le tissu. J’étais embarrassé par la situation, je ressentais une peur timide… et je continuais sans remords. « L’appétit du prédateur résonnait en lui, l’envie de marquer ma peau qu’il aspirait, croquait de ses dents blanches et relâchait toujours à regret. Cette force, cette attirance… Cela me faisait perdre la raison, le contrôle ! J’étouffais des gémissements face auxquels les façades de retenue que je pouvais encore arborer tombaient comme un château de cartes. Et c’est alors qu’il laissa ses doigts se perdre sur mon ventre. Puis, plus bas. Indiscrets jusqu’au bout, ses appendices tentaculaires s’étiraient sous mon tissu qui ne m’apporterait nulle protection contre ses avances audacieuses. La barre chaude de trois phalanges qui se lovait le long du sourire baveux de mon sexe me fit frémir. J’avais envie de serrer les cuisses juste pour le retenir, mais cela l’entraverait dans sa tâche par trop appétissante. Alors, je me vengeais sur son sexe, le massant, le roulant entre mes doigts à nouveau. Et il me punit de mon effronterie en logeant cette même barre chaude au creux de mon être, me laissant bouche bée et à la recherche de l’air que je…ahhh…ne… trouverai pas. » Il avait osé, lui aussi. Il avait bravé la fermeture-éclair, dévié le tissu et la tête douce de ma virilité roulait désormais entre ses doigts, sous le couvert du manteau, en plein wagon de train à vive allure. Son geste était cru, ses phalanges enlacèrent le corps en retournant la main par rapport à ce que j’en ferai de ma perspective, et coulant du pouce et de l’index pour chasser le tissu, mettre le gland à nu accidentellement ce faisant. Je n’aurai jamais pensé en me levant ce matin qu’aujourd’hui serait le jour où je mouillerai mon col de veste avec la pointe gonflée de ce sexe inutile depuis des mois, mais pourtant… « Pourtant, je ne pouvais pas me refuser à lui. C’était bien trop tard pour cela, j’avais scellé ma damnation en acceptant ce rendez-vous, en acceptant de lui parler sur ce site de rencontres, en acceptant tant de choses déplacées que j’ai toujours refusée à mon époux. Pourquoi lui ? Quel sortilège me mettait ainsi sous son charme, au point d’éprouver l’envie de me montrer vulgaire à ses yeux alors que je n’ai toujours été que prude en amour ? Peut-être est-ce justement “la” raison. Peut-être que je ne l’ai que trop été, “sage”, “gentille”, “prude”… “stupide” ! Et maintenant, je veux prendre cette chose qui brûle entre mes doigts et l’attirer en mon creux, puis l’étreindre jusqu’à ce qu’il en couine de satisfaction, jusqu’à ce que le tigre sauvage ne soit plus qu’un chaton entre mes cuisses brûlantes. Ce n’est pas encore pour de suite, cependant, tandis qu’il se soustrait à mon contrôle, m’arrache ma culotte le long des jambes qu’il lève au ciel, bombant mon dos dans une posture si perverse et dure à tenir sans le concours de ses épaules lorsqu’il a fini de chasser la dentelle et gagne mes cuisses de ses mains pleines. Sa langue me -nffh!- me dévore… Je… Je crois que je vais avoir de plus en plus de mal à lire si tu- », bredouillai-je, frappé de torpeur sous sa poigne de plus en plus virulente.

— « Si “je” ? “Je” ne suis que l’expression du désir engendré par ton récit, ta lecture. Si tu ne lis pas, devrais-je en vérité m’arrêter… ? », nargue-t-il avec un léger sourire.

— « Surtout pas ! », protestai-je un peu trop vite. Les mots étaient sortis trop vite de ma bouche, je le savais. Et il le savait.

— « Alors, continue… », susurra-t-il, ses lippes satisfaites ayant bondi hors de leur repaire pour assaillir le long de mon cou, y déposer les premiers baisers que je connus d’un homme, rêveurs, simples et pourtant, si provocants en miroir de ce qu’il se passait sous mon manteau. Facile à dire, de continuer une lecture dans un tel état ! J’aurais voulu l’y voir, mais c’est bien évidemment impossible. Jamais je n’oserai lui faire ce qu’il me fait.

— « Sa langue me dévore l’intimité, d’extérieur en intérieur. Le nez logé dans mon pelage privé, ses yeux me regardent, expriment l’intensité de son geste, manifestent ses pensées et promesses qu’il y aura une suite à cela et que je vais l’adorer. Puis il les clôt et taquine le mont de Vénus d’ondulations frétillantes de la pointe et c’est moi qui ne parviens plus à le regarder, tant je m’arc-boute le long du lit, les muscles crispés de plaisir. Ses doigts prennent le relai à sa langue, il me masse les lèvres avec vigueur alors que mes jambes regagnent les draps et qu’il se glisse le long de mon dos. Croquant mon lobe d’oreille, il -nnnyyyhh!-… »

— « C’était parfaitement adorable, ça, comme cri ! », gloussait-il un peu trop franchement pour être honnête.

— « Tu m’as mordillé l’oreille et elles sont sensibles, à quoi t’attendais-tu ? », grondais-je, faussement fâché.

— « À tout sauf à ça ! Cela me rend curieux, du coup. Quel cri pousseras-tu si je mordille autre chose… ? » Je restais bouche bée de stupeur.

— « Tu n’oserais pas… ? »

— « Continue donc ton récit… », murmura-t-il. J’eus le plus grand mal à y parvenir, car l’instant d’après, il ignora complètement le public nous entourant alors qu’il baissa le manteau, exposant mon sexe à l’air interdit de la cabine pour le gagner de ses lèvres. Jamais je n’avais connu pareille sensation de succion, de frottements, de… Il avait réellement une technique aussi inimitable que redoutable, il savait où frapper pour faire du bien, laissait courir ma virilité contre sa langue, pressait la pointe d’exquises caresses et d’un frottement au fond du palais, soufflait d’un contentement feutré lorsque je n’osais exprimer le mien et… Tout cela eut été adorable si je ne redoutais pas qu’à tout instant, n’importe qui entrant ou sortant du train ne se lève de sa banquette pour nous voir immédiatement, ce qui était chose fréquente à chaque arrêt !

— « Il… vint loger l’objet de mes désirs contre mon fessier, tendrement lové le long de mes cuisses closes qu’il ouvrit avec une caresse douce de demande, obtenant ma permission gracieuse. Ses doigts indiscrets, trempés le long de mon orchidée, pouvait à loisir en ouvrir les pétales et loger un nouvel intrus en son sein, mais il demeura en surface, ondulant de sa silhouette contre la mienne. Dans mon dos, je sentais toute la force reposante que j’avais jadis convoitée, une sensation de confort chaud et de battements de cœur sous l’écorce de virilité qui me donnaient envie de m’y blottir jusqu’à la fin des temps, quitte à le laisser mariner, hésiter sur le privilège de m’avoir ou non, comme si cela était encore en mon pouvoir. Gentleman, il me demanda la permission au creux de l’oreille. C’était si touchant que je ne pouvais dire…nnooonn… ? Oh, bon sang… », couinai-je, aux abois. J’étais paniqué, et très éloigné du récit, car je sentais, sous de telles attentions, monter le point culminant de ce petit jeu. Je me dandinais sous ses caresses, tentais de le calmer, de lui faire comprendre d’une caresse sur la nuque, mais rien n’y fait, impossible d’arrêter cette machine à succions divines qui m’amènerait tant bien que mal vers le plaisir. C’est alors qu’il me lança un petit regard complice du coin de l’œil, en même temps que sa main se posait sur la mienne, logée contre sa nuque, pour me rassurer. Il me disait d’y aller, et je n’osais toujours pas. Alors, il me provoqua de brutaux va-et-vients au fond de sa gorge, et j’étouffais un cri d’une jouissance impossible à retenir. Que c’était exquis, divin même ! Comme si la frustration d’une bien trop longue solitude se désengorgeait à chaque spasme du corps, à chaque tremblement incontrôlé. Sans un mot, mon interlocuteur devenu amant, récoltait ce que je lui offrais, gorgée par gorgée. De sa langue toujours tendre et généreuse, il me nettoya. Et le train s’arrêtait, une fois encore, comme il l’avait fait plusieurs fois au fil du récit sans que je ne le remarque même ! Mais celui-ci était différent, car cela le paniqua alors qu’il redressait la tête :

— « Quel arrêt ? Meeerde ! » Cela me faisait tout drôle de l’entendre jurer pour la première fois, lui qui semblait être si agile avec les mots. Il rassemblait ses affaires en toute hâte, comme s’il avait complètement oublié ma présence et, en un tournemain, l’heure était déjà aux adieux. Il se stoppa net en remarquant soudainement que j’étais encore là, et se pencha avec son grand sourire pour me dérober un baiser à pleine bouche, aussi court qu’intense de la saveur de nos échanges, mais plus important encore, de la sienne. « On se reverra, rassure-toi. Je prends ce train tous les lundis à la même heure. »

— « Je ne connais même pas ton prénom… », opinai-je d’un ton naïf.

— « Mais si, tu le connais ! Tu viens de lire mon récit à voix haute durant tout le trajet. Adam S. », rit-il à demi, fier de son effet de surprise. Après tout, cela avait dû le démanger tout le long du trajet.

— « Tu es l’auteur de ces confessions ? Cela veut-il dire… qu’il y en aura une sur moi ? Comment se terminera-t-elle, alors ? » Il me fit un clin d’œil et quitta le train, mais pas avant de lâcher à l’emporte-pièce :

— « Très probablement par un “à suivre” ! »