Les mots pour le dire

Une saga de orchidee - 2 épisode(s)

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Épisode 2 : Journal de Camille - Un nouveau monde

Le portail électrique claqua d’un coup sec, suivi par le grincement du gravier devant la maison de plain-pied invisible de la route. La secrétaire venue me chercher à la gare de Béziers prit ma valise plutôt légère sur la banquette arrière, on m’avait demandé de ramener un minimum de fringues. Je la suivis presque à l’aveugle, les yeux brûlés par le soleil sur le crépi blanc.

– On est mieux de l’autre côté, vous verrez.

Voir ? Je ne demandais rien d’autre. Une fois la porte fermée, sa précipitation à tirer les deux verrous de sécurité m’amusa, ça frisait la paranoïa, ou c’était une conséquence de vivre avec une célébrité. Par contre, elle avait raison sur un point, la température était bien plus supportable à l’intérieur.

– À gauche c’est la cuisine, si vous avez besoin de quoi que ce soit, le pense-bête est sur le réfrigérateur.

Chez moi, on aurait dit un frigo. Le timbre solennel m’empêcha d’observer de plus près un matériel à faire pâlir d’envie les concurrents de Top Chef.

– Voici le salon. Le couloir au fond mène à votre chambre, il y en a aussi six en tout.

Elle pouvait dire n’importe quoi, rien ne valait le spectacle de la piscine derrière la baie vitrée, sauf peut-être la vue du grand large au-delà de la haie de thuyas artificiels. Je comprenais pourquoi les fringues étaient inutile, on devait passer le plus clair de son temps en maillot de bain dans cette baraque.

– Une inspiration au voyage, n’est-ce pas. Bonjour Camille.

La légèreté de la voix dans mon dos réveilla des souvenirs d’interviews entendues ici ou là ; je me retournai, un peu minable d’avoir pensé d’abord au cadre magnifique.

– Bonjour madame.

Juliette Lamare, aussi digne en peignoir de bain qu’en tailleur, ignora la main tendue pour m’embrasser sur les joues. La peau veloutée laissa sur la mienne le parfum fleuri de la douche, une mèche de cheveux châtains encore humides chatouilla le bout de mon nez. C’était l’extase, jamais je n’aurais imaginé un accueil aussi chaleureux de la part de la lauréate du dernier prix Femina. Une flamme brilla dans les grands yeux clairs.

– On se tutoie ici, laissons les mondanités aux snobs, il n’y a que cette idiote pour me vouvoyer, pouffa-t-elle à l’intention de Chantal amusée. Imagine, on travaille ensemble depuis plus de vingt ans. Tu veux boire l’apéro ?

Un regard lourd remplaça le sourire de la secrétaire particulière, aussitôt réprimé par sa patronne d’une voix guillerette.

– Ça va, Camille est majeure. Sers-nous dans le jardin pendant qu’on va se changer.

Juliette m’entraîna par la main vers le couloir au bout du salon, elle avait tendance à se montrer plutôt directe d’après Chantal, même envers les inconnus, ça me rappelait ma délicieuse Manon. Mes yeux mirent plusieurs secondes à remarquer trois portes dans la pénombre, elle poussa celle de gauche.

– Ma chambre est juste à côté, il y a même un passage pour communiquer. L’autre, c’est une salle de bain avec toilettes, au cas où, précisa-t-elle complice.

La vache ! Papier peint mauve, mobilier blanc, l’association faisait très girly, je posai la valise, émerveillée par la vue sur la piscine. La télé à écran plat fixée au mur en face du grand lit faisait un mètre de long, dans un angle près de l’armoire penderie équipée d’une psyché, une chaise secrétaire et une table formaient un coin bureau. Pour rentrer tout ça dans ma chambre à Paris, il aurait fallu pousser les murs.

– Ça te plait ?

L’engouement de Juliette trahissait une fraîcheur inattendue de la part d’une quadra habituée à défendre ses opinions sans concession, presque de l’excentricité. On aurait dit quelle voulait s’identifier à son entourage.

– Beaucoup, c’est la chambre d’une princesse de conte de fée.

Par contre, je ne voyais pas l’intérêt d’un baby phone branché à une prise électrique au-dessus de la table de bureau. Juliette explosa.

– C’est un répéteur Wi-Fi pour te connecter à Internet.

Le rire franc me rassura, autant éviter les malaises le premier jour, les suivants aussi. Elle s’installa au bord du lit pour ouvrir ma valise sans me demander la permission, je la sentais pressée d’en finir avec la corvée du linge.

– Balance ça vite fait sur les cintres, il fait trop beau pour s’enfermer.

Je n’allais pas lui donner tort, les fringues qui avaient demandé des heures de pliage minutieux finirent dans l’armoire en moins de cinq minutes, excepté le maillot de bain deux pièces acheté juste avant de partir.

– Tiens, mets-le.

Le poids du regard me paralysa, un relent de complexe me rattrapa. Le temps avait un peu gommé la honte, mais de là à me déshabiller en public, il y avait une marge. Car pour l’enfiler ce foutu maillot de bain, je devais d’abord me foutre à poil. Juliette se leva enfin, sans montrer de déception.

– Change-toi tranquillement, je vais en faire autant.

Elle gagna d’un pas lent la porte de communication entre nos chambres. Une baraque à proximité du Cap d’Agde indiquait peut-être une tendance au naturisme. Très peu pour moi, les mecs nous bavaient dessus quand on était habillées, je n’oserais jamais les provoquer en me baladant nue.

Une légère brise marine essayait en vain de démâter le parasol qui maintenait la table à l’ombre. Juliette remplit deux coupes, la bière me réussissait mieux, enfin, je n’allais pas faire la difficile. Trinquer avec une célébrité au bord de sa piscine privée, je n’aurais jamais osé y penser avant de répondre à l’annonce, ni après, elle avait certainement reçu des candidatures meilleures que la mienne. La lettre d’embauche était encadrée dans ma chambre, près du diplôme du Bac L.

– Oublie les termes du contrat, c’est un mauvais délire de mon frère, il prend son rôle d’agent trop au sérieux, celui-là. De toute façon, je t’ai engagée, alors tu n’as de compte à rendre qu’à moi.

Mon regard se porta sur la secrétaire derrière le barbecue ; je me voyais mal ignorer ses recommandations, vingt ans de service lui conféraient une certaine autorité. Juliette se pencha à mon oreille.

– Chantal s’en va dans l’après-midi. Je l’adore, mais ça nous fait du bien de passer l’été loin l’une de l’autre, on ne se supporterait jamais le reste de l’année autrement. À la tienne, vieille branche ! cria-t-elle à sa complice.

– Ne vous laissez pas faire, Camille, ou elle vous fera tourner en bourrique.

Le malaise ressenti plus tôt dans le salon avait fondu au soleil, leur amitié faisait plaisir à voir. Juliette vida la moitié de sa coupe d’une traite aussi facilement que si ça avait été de l’eau. Chantal craignait peut-être que sa patronne sombre dans l’alcool.

– Pourquoi vous m’avez choisie ?

Elle m’avait expliqué dans un échange de mails son besoin de se lâcher un peu après plusieurs semaines de promotion à la télé et à la radio, sa lassitude de devoir s’exprimer avec des mots choisis, d’être sans cesse surveillée comme une petite fille.

– L’idée d’embaucher quelqu’un pendant l’absence de Chantal vient de Lilian, c’était ça ou le voir s’installer ici pour deux mois. Tu as un frère aîné ?

Je démentis d’un signe de tête.

– Veinarde. Je ne vais pas te mentir, il aurait préféré quelqu’un de plus expérimenté, mais ta lettre de motivation m’a emballée, concise, directe, sans chichi. Tu sais couper des légumes en salade et faire cuire des saucisses ?

Cette fois j’acquiesçai, rassurée.

– Tu sera parfaite alors, le travail d’assistante n’a rien de compliqué. Pour répondre à ta question, je viens de passer trop de temps à écouter des vieux schnocks déblatérer sur la cause féministe, ça me changera de discuter avec une jeune fille, et pas seulement de littérature. J’ai besoin d’avoir un regard neuf sur la société, sans concession.

Au moins, Juliette savait mettre les gens à l’aise ; je voulais me montrer à la hauteur des espoirs placés en moi.

L’ambiance rappelait davantage un moment de détente entre bonnes copines que le travail ; pourtant, on planchait sans relâche depuis le départ de Chantal sur le manuscrit demandé par la maison d’édition au plus tard en janvier 2020. J’ignorais que les auteurs à succès bossaient souvent sous la pression d’un commanditaire, une réalité à méditer en vue de la carrière d’écrivaine à laquelle je me destinais. Les études de lettres, c’était l’assurance de la tranquillité d’esprit de maman.

Près de moi, Juliette effleurait les touches du clavier avec délicatesse, sauf la touche « Suppr » qui subissait ses foudres. Mon rôle était de relire les pages après impression, la version papier donnait toujours un rendu différent de l’écran. De temps en temps, elle relevait le nez de l’ordinateur portable sur la table du jardin et me souriait. On avalait quelques gorgées de thé glacé en silence, comme si le besoin de reprendre notre souffle se faisait sentir, puis on se remettait au boulot.

Le courant passait entre nous, je comprenais la complicité qui l’unissait à Chantal, et j’avais sa confiance, moi, l’étudiante en fin de première année à la Sorbonne, dont les rêves provoquaient les moqueries. Jamais une énergie aussi positive n’avait coulé dans mes veines, comparable à la production intensive d’endorphines, au point de ressentir les effets euphorisants d’une séance de sport sans les contrecoups désagréables. C’était une perception physique, du ravissement à l’état brut.

Soudain, les mains croisées en guise d’appui-tête, Juliette s’affala dans le fauteuil de jardin, les battements désordonnés des paupières derrière les lunettes de vue trahissaient un début de fatigue. Son sourire satisfait me soulagea d’un énorme poids.

– C’est bon, on continuera demain, mes idées s’embrouillent un peu.

On venait d’enchaîner cinq bonnes heures de travail sans que je m’en rende compte. Contrairement à Paris où les sons de la rue rythmaient la journée, rien ne permettait de se repérer dans un espace vide.

– Le traiteur ne devrait pas tarder. Quelques amies viennent s’éclater, je ne te l’avais pas dit ?

Vu le regard brillant de malice, elle savait bien que non. On aurait dit une ado excitée à l’idée de profiter du départ de ses parents pour s’encanailler, c’était peut-être le cas en l’absence de l’assistante ultra protectrice envers sa patronne. L’engouement dans la voix laissait présager une sacrée fête. Juliette se leva, je l’imitai, un peu inquiète de devoir me montrer en public.

– Détends-toi, les copines savent se tenir en général. Je vais les appeler pour leur dire que le maillot de bain est obligatoire ce soir.

Pourquoi, elles venaient à poil d’habitude ? Le rire moqueur disparut dans une gerbe d’eau, je suivis la silhouette en apnée jusqu’au centre de la piscine. Elle avait du coffre pour une femme de son âge.

– Viens piquer une tête, Camille, on a cinq minutes.

Il aurait fallu être conne pour refuser. Prudente, ou plutôt incapable de plonger aussi, je m’engageai sur la petite échelle.

Le collectif étudiant chargé d’organiser les fêtes à la fac pouvaient demander conseil à Juliette, la soirée valait le coup d’œil, déjà pour la déco. C’était le 14 juillet en avance ou Noël sous les tropiques avec les guirlandes de lumières qui repeignaient le jardin de couleurs vives au milieu de la nuit, même la piscine était illuminée. La table servait de buffet, une planche montée sur deux tréteaux supportait une petite pompe à bière et des alcools forts. La quinzaine d’invitées buvaient sec.

Deux amies de Juliette se dévouaient pour ravitailler le buffet en produits frais, moi, j’avais plus l’œil aux boissons, on n’avait pas besoin d’hommes pour faire le boulot. La cave à champagne prenait une claque, heureusement, un grand congélateur était plein de glaçons préparés à l’avance. Ça riait et ça dansait, trois invitées avaient amené leur fille de mon âge, on papotait entre nous de la cause féministe à la fac, de nos aspirations, des changements à apporter à cette putain de société inégalitaire.

Camille passait me voir ou me gratifiait de sourires à distance, que je ne me sente pas délaissée, c’était loin d’être le cas au milieu d’une bande de féministes déterminées à donner de la voix. Certaines laissaient tomber le maillot de bain pour un bain de minuit improvisé, ou parce qu’elles se sentaient plus à l’aise. Ce comportement n’avait rien de déplacé dans l’ambiance, au contraire, assumer une liberté de choix dont on les privait le reste de l’année ressemblait à une proclamation d’indépendance.

– Ça va bien les filles ?

Holà ! Juliette avait encore ses fringues sur le dos, pour le reste, ça tanguait un peu dans la voix, dans l’équilibre aussi, mes nouvelles copines en riaient gentiment, c’était sans doute ce que Chantal craignait à midi. Et si elle se prenait une murge au point de ne plus retrouver le chemin de sa chambre, ce serait à moi de la mettre au pieu ? Oh merde, je préférais éviter d’en arriver là.

– On ferait bien de prévoir une autre bouteille de whisky, soupira Juliette une main sur mon épaule, ou certaines vont crier au scandale.

– Je m’en occupe.

La tutoyer ou la contrarier, le choix était difficile, alors depuis midi, je cherchais des formules passe-partout, mes efforts l’amusaient.

– Prends-le dans la cuisine, inutile de leur filer du bourbon au point où elles en sont. Tu as vu Jennifer et Carla ?

Elles avaient arrêté de s’occuper du buffet depuis un bon moment. Juliette, décidée à m’accompagner, enroula son bras autour du mien.

– J’ai intérêt à mettre l’aspirine en évidence pour demain matin, moi.

Au moins, elle avait encore conscience de son état, le problème, c’était pour combien de temps. Un mouvement dans le salon attira mon attention, il y avait du monde devant la télé. Quelle idée de s’enfermer à l’écart en plein milieu de la fête.

Une envie pressante me réveilla vers 5 heures et demi, le ciel prenait des couleurs. Le sommeil n’était pas des plus tranquilles malgré la fatigue d’une longue journée, et d’une soirée... bizarre, je me sentais électrique, fiévreuse. L’envie de me masturber m’effleura, aussitôt abandonnée, ça n’aurait servi qu’à m’énerver un peu plus ; la frustration, c’était l’insomnie assurée, la cata. Heureusement, Juliette avait décrété la grasse matinée dans un éclair de lucidité, il fallait au moins ça pour me remettre.

Je me doutais bien qu’une écrivaine féministe avait des copines lesbiennes, ce n’était pas le scandale du siècle. Voir Carla et Jennifer s’envoyer en l’air dans le salon, où tout le monde pouvait les surprendre, c’était une autre paire de manches. Les vicieuses, aussi un peu exhibitionnistes à mon avis, se foutaient de rester discrètes, elles se faisaient une sextape sur le canapé, on pouvait suivre leurs ébats sur l’écran géant de la télé.

Seule, j’aurais filé, mais Juliette accrochée à moi voulait regarder jusqu’au bout, à cause de l’alcool ? Peut-être qu’elle ressentait de la jalousie. Il y avait de quoi, c’était chaud, sensuel, érotique, envoutant, à mille lieux de la vulgarité des pornos habituels, ces femmes ne baisaient pas, elles faisaient l’amour. Perso, j’avais peur d’aimer ce que je voyais, une véritable excitation me gagnait, comme la semaine dernière en revenant de soirée, quand mon amie Manon m’avait donné du plaisir.

Juliette en profitait pour me coller de plus près. Entre ses seins lourds dans mon dos et une main sur mon bas-ventre à la limite du slip de bain, c’était une véritable étreinte, au point que je ressentais son désir. Pourtant, ça ne m’effrayait pas, au contraire, j’aurai même voulu un peu plus d’audace de la part de la femme que j’admirai le plus, en dehors de ma mère. Elle se contenta de susurrer à mon oreille.

– Elles sont belles, n’est-ce pas, ça donne envie de les rejoindre.

Oui, euh... peut-être pas. D’accord, la situation me mettait dans un état lamentable, de là à faire une partouze entre femmes, il y avait de la marge.

Je me recouchai, tournée vers le jardin, les étoiles s’éteignaient à la lumière du jour. La luminosité changeante laissait la part belle à l’imagination, voilà sans doute pourquoi les écrivains avaient l’habitude de bosser la nuit, d’y trouver l’inspiration, le sens de la formule. Le regard fixe sur la fenêtre ouverte, je débusquai mon clitoris sans y penser, les lèvres pincées par souci de discrétion, Juliette dormait de l’autre côté de la porte de séparation. À qui ou à quoi rêvait-elle ? Mystère.

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