Les mots pour le dire

Une saga de orchidee - 2 épisode(s)

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Épisode 1 : Journal de Camille - Surprise

Avant cette histoire, le respect des traditions universitaires, nombreuses mais pas très recherchées, servait uniquement mon obsession de l’écriture. Je ne sortais jamais dans l’esprit de boire jusqu’à me saouler, de tirer sur un joint ou de me faire un mec ; ces distractions ne généraient que peu de plaisir, voir aucun en ce qui concernait la drogue et les mecs. Donc, quand il m’arrivait de prendre une cuite, je pensais à une sortie de route avant de me remettre sans tarder sur la voie de l’accomplissement.

Les copines m’apprenaient beaucoup par leurs expériences personnelles. L’intensité des récits hauts en couleur, que je m’empressais de retranscrire en aventures romancées teintées de fantastique, était une source inépuisable d’inspiration. Il n’y avait là aucune intention de m’approprier leurs histoires, ni le besoin de vivre par procuration, j’étais une écrivaine en devenir à la recherche de sujets d’étude dans le but d’affiner son style, comme une étudiante en chimie aurait joué avec des molécules.

L’attirance, l’amour, le désir, le sexe, c’était encore trop compliqué, j’avais besoin de mettre de l’ordre dans ma tête. La vie d’une étudiante n’avait rien de romantique, ça se résumait souvent à une bagarre acharnée pour imposer son droit à vivre libre. Quand une envie se faisait sentir, une masturbation réglait le problème, recette simple parfois efficace. De toute façon, aux dires des copines très loquaces sur le sujet, il ne fallait pas attendre beaucoup des mecs de ce côté-là.

Mes maigres expériences tendaient en ce sens, je n’avais jamais été plus loin que le simple flirt. La dernière remontait aux vacances de février au cours d’une banale soirée d’anniversaire, une aventure mort-née qui ne méritait aucune mention dans un journal intime. Un stupide pari perdu dans un état lamentable, j’avais dû me résoudre à laisser un petit branleur m’embrasser. Après avoir failli m’étouffer avec sa langue râpeuse dans ma bouche, je décidai qu’il n’y en aurait plus d’autre.

J’avais intérêt à limiter ma consommation d’alcool pendant ce genre de soirée entre jeunes soi-disant réfléchis, ou la chance pourrait changer de camp. Des beaux parleurs gonflés à la testostérone tentaient toujours de tirer un avantage égoïste de la situation, je refusais de devenir moi-aussi une proie facile qu’il suffisait d’appâter avec quelques verres pour lui arracher un pseudo-consentement. Les mecs avaient souvent la fâcheuse manie de confondre « arrête » et « continue ».

Ce soir, l’occasion se présentait encore une fois d’observer la communauté étudiante avec ses défauts. Le début des vacances servait de prétexte à une beuverie organisée par un collectif comparable aux confréries universitaires américaines. La mention « consos gratuites pour les filles » ne surprenait plus personne, c’était devenu l’argument préféré des mecs désireux d’aventures faciles depuis quelques temps déjà. Seules les débutantes pouvaient s’y laisser prendre, j’étais bien décidée à passer au travers.

Un discours digne d’un député attira mon attention au comptoir, une telle volubilité ne pouvait venir que de ma copine Manon. J’adorais cette nana désinvolte en apparence, dont l’ingénuité lui permettait de passer au travers des ennuis ; sa capacité à dégoûter les baratineurs par un flot ininterrompu d’arguments plus ou moins féministes me faisait rire. Encore une fois, le type battit en retraite avant de se trouver au cœur d’un scandale. Je m’appropriai la place libre afin de profiter d’un répit.

– Tu veux boire un verre ?

Les yeux sombres pétillèrent de malice sous les courts cheveux châtains décoiffés du matin au soir, le visage aurait paru quelconque sans les adorables fossettes qui mettaient la petite bouche aux lèvres un peu fines entre parenthèses ; ses parents avaient bien fait de ne pas lui imposer d’affreuses bagues dentaires. Manon, véritable trublion, se faisait souvent remarquer par le mordant de ses remarques et ses fringues qui laissaient penser qu’elle avait confondu le lycée et l’université.

– Pour une fois qu’on nous refile des bières à l’œil, autant en profiter. Tu ne devais pas éviter ce genre de sortie ringarde ?

– C’était la moins pire de la liste au programme, soupirai-je la main levée en guise de commande. Et je me doutais que tu y serais. T’as pris beaucoup d’avance ?

Par là, j’entendais la quantité de verres ingurgités. Manon pouvait reléguer Sigmund Freud au rang des charlatans de foire en étant à jeun, mais l’alcool rendait son discours percutant, moins tolérant, donc beaucoup plus marrant.

– Assez pour rembarrer une demi-douzaine d’abrutis convaincus de leur capacité à faire grimper toutes les nanas aux rideaux. Je pensais avoir atteint le quota supportable de conneries quand tu es arrivée, comme quoi, le seuil de tolérance varie beaucoup avec la qualité de la compagnie.

Au moins, la contrariété n’influait pas sur son précieux sens de l’humour.

– Oh ! je n’allais pas manquer une dernière soirée avec toi.

Manon était invitée chez une tante dans le Bordelais en juillet, quant à moi, j’allais travailler toutes les vacances comme assistante de la célèbre romancière Juliette Lamare dans sa maison près de Marseillan-Plage. Ça pouvait paraître long, mais deux mois avec la femme dont les bouquins m’avaient donné le virus de l’écriture méritait un sacrifice, c’était une occasion unique de progresser. De toute façon, ma meilleure amie absente, rien ne me retenait à Paris, et puis on resterait en contact.

– Pourquoi moi ? Elle a certainement reçu des centaines de candidatures meilleures que la mienne.

– Tu lui demanderas sur place.

La copine vida son verre en quelques gorgées, le regard vague, la pointe d’amertume dans sa voix m’empêchait de laisser ma joie exploser.

– Ta lettre de motivation était vachement bien travaillée, ça a dû lui donner envie de bosser avec toi.

– Ouais, peut-être. Tu vas faire quoi en août ?

Manon commanda une deuxième tournée ; elle avait besoin de noyer son chagrin dans autre chose que de l’eau ce soir.

– Vous nous faites une place ?

On fusilla en même temps les deux mecs du regard. La concordance de nos réactions nous fit rire, le moral de Manon remonta en flèche.

– Et puis quoi encore !

Un texto à mes parents pour les rassurer, les siens auraient la surprise au réveil, le tour était joué. La porte de la chambre se referma sur nous à 2 heures ce vendredi matin, on avait ignoré la salle de bain par souci de discrétion, ça arrivait souvent ces derniers temps. Nos proches ne s’en étonnaient plus, on se réveillait l’une chez l’autre au moins deux fois par mois après une balade dans le monde festif étudiant. Nos mères en riaient, nos pères soupiraient, soulagés de nous savoir à l’abri.

J’avais à peu près tenu ma promesse de ne pas trop boire, Manon ne s’était engagée à rien, j’avais veillé à la ramener saine et sauve au bercail ; la situation était sous contrôle, on pouvait se coucher l’esprit tranquille. Mes fringues sur une chaise, je m’allongeai sur le lit en petite culotte, décomplexée, ce qui n’avait pas toujours été le cas. Depuis notre rencontre, ma complice passait son temps à me réconcilier avec des rondeurs mal vues dans l’impitoyable univers du paraître de la jeunesse.

Manon couvrit d’un long tee-shirt une silhouette aux courbes délicates. Dame nature, satisfaite de l’ébauche, n’avait pas jugé nécessaire de parfaire son ouvrage au-delà du strict minimum, j’avais du mal à imaginer un esprit aussi pétillant dans un corps modelé aux hormones de synthèse. La nudité entre nous se pratiquait naturellement dans la baignoire ou devant la glace de l’armoire, à la recherche d’un éventuel défaut que nous imaginions à défaut de trouver. Après, on passait notre temps à en rire.

– Tu crois qu’on pourrait se voir si je passais le mois d’août à Marseillan-Plage ? Ta patronne te donneras bien des jours de repos, et il y a certainement de la place dans un camping. Les parents restent à Paris cette année, au moins, je serais sûre de ne pas me faire chier jusqu’à ton retour. T’en dis quoi ? Tu veux bien m’aider à convaincre mes vieux ? Ils t’écouteront, toi.

La première question suffit à provoquer une entière adhésion, mais Manon n’aurait pas été Manon sans cette adorable manie d’en rajouter. À 18 ans, elle pouvait prendre des vacances toute seule, rien ne s’opposait au projet, sauf bien sûr ses parents inquiets de laisser leur fille partir à l’aventure. Oui, ma présence là-bas devrait les rassurer.

– D’accord. On leur en parle demain matin.

La copine se mit de profil, en appui sur un coude, son visage rayonnait. J’aimais la voir comme ça, son bonheur était contagieux.

– Putain ! Quand je pense que toi, Camille, tu vas être l’assistante de Juliette Lamare pendant deux mois. Tu te rends compte, la porte-parole des féministes qui s’intéresse à ma meilleure copine. Ils ne vont pas en revenir à la fac.

– Bon ! Demain après-midi tu m’accompagnes faire les boutiques, j’ai besoin d’un nouveau maillot de bain.

En fait, j’en avais surtout envie. Fin de la discussion à 2 h 30, je me tournai vers le bord du lit côté droit pour dormir, par habitude.

J’en étais à « Inutile de compter les moutons puisque la notion du temps se volatilise dès qu’on tente de s’endormir », quand une présence dans mon dos provoqua la hausse de la température au sens propre du terme. Il faisait déjà chaud fin juin, les persiennes entrebâillées sur la fenêtre ouverte laissaient entrer un air tiède malgré l’heure avancée. J’aurais voulu avoir l’éteignoir de Dumbledore pour bousiller ce maudit lampadaire. Par chance, la fatigue se faisait sentir, le sommeil venait.

Un corps se colla au mien, la chaleur monta d’un cran supplémentaire. Ce genre d’étreinte était jusque là réservé aux nuits froides ; alors pourquoi ce soir ? Je me surpris à penser qu’il s’agissait d’un remerciement qui se passait de mots pour avoir accepté de parler à ses parents, ou la promesse de vacances inoubliables. Manon pouvait se montrer très tactile avec ses proches, un autre trait appréciable de sa personnalité. Je me blottis contre elle, persuadée de sombrer rapidement dans un doux coma.

Une main qui ne m’appartenait pas trouva soudain une place de choix entre mes seins. Oh-oh ! Accident ou crise de somnambulisme ? La copine, incapable de mettre son esprit en mode veille, voulait peut-être retenir mon attention, la petite voix plaintive allait pousser une chansonnette à mon oreille. Je décidai d’attendre, amusée, les yeux rivés à l’affichage digital du radioréveil sur la table de chevet, en concurrence avec la lumière du lampadaire dans la rue ; l’envie de dormir me faisait divaguer.

La présence s’envola sans un mot, ni un soupir d’excuse. L’incident était clos... Oh merde ! Le retour de Manon m’amusa moins, le long tee-shirt avait disparu entre temps. Partagée entre le besoin de rire et celui de paniquer, je choisis une fois encore de ne rien faire, excepté de rester impassible. Elle finirait bien par se lasser de ce petit jeu déplacé entre amies, ou par se retourner pour s’offrir quelques attouchements solitaires capables de calmer une brusque poussée d’hormones, on s’en amuserait au réveil.

Mais pour se réveiller, il fallait d’abord dormir, Manon n’en avait aucune envie. Sa peau brûlante contre la mienne trahissait un état second inhabituel, elle ne me foutrait pas la paix, c’était une certitude. Une main sûre s’aventura de nouveau sur ma poitrine, la notion d’accident s’évapora ; je ne pus m’empêcher de déglutir, angoissée à l’idée de sentir mes tétons encourager l’audacieuse.

La manipulation s’apparentait à une véritable caresse d’initiée, douce et franche à la fois, sensuelle, de quoi éveiller un désir inhabituel. Qui avait pu lui apprendre tout ça ? Je la pensais aussi niaise que moi en la matière. Une langue humide parcourut ma nuque de haut en bas. Les derniers doutes s’envolèrent. À défaut de savoir ce qu’elle faisait, Manon savait très bien ce qu’elle voulait : moi.

Toujours silencieuse, inerte, je maudis la réaction d’orgueil de mes seins, ces traitres enflaient d’excitation sous l’effet de la caresse. On était loin du ressenti mitigé des fois où on évaluait nos poitrines avant de comparer leur réaction aux attouchements ; un pari gagné par elle en ce qui concernait la beauté, les siens étaient d’une rondeur parfaite, les miens petits et pointus en forme de poire. Par contre, sur la fermeté et la sensibilité, on ne réussissait jamais à se départager. Manon ne jouait pas ce soir.

Ma tête aurait voulu la supplier d’arrêter, enfin... peut-être, je ne savais plus, sauf que c’était délicieux, même davantage. La situation m’excitait, savoir ma meilleure amie à l’origine de cet état troublant ajoutait un soupçon d’interdit à l’histoire. Je n’avais pas besoin de la regarder dans les yeux pour ressentir son désir, son souffle brûlant dans ma nuque parlait pour elle, charmant aveu de culpabilité.

Magique, c’était aussi le cas de la caresse appuyée. Manon abandonna mes seins, une autre partie de moi l’attirait. La main glissa sur mon ventre, puis s’égara dans ma touffe sous la culotte. Je mordillai ma lèvre inférieure ; avec un peu de chance, la douleur me ramènerait à la raison, je trouverai la force de la repousser. C’était en fait le seul moyen de ne pas me trahir, de lui faire croire que je dormais encore.

Des doigts fouineurs se faufilèrent plus bas, mes cuisses se pressèrent d’instinct l’une contre l’autre. Aussitôt en moi, Manon aurait senti mon état d’excitation. Ça pouvait paraître débile, mais je ne voulais pas que ma mouille l’encourage à aller trop loin. Elle parvint à dénicher mon clitoris et le maltraita d’un rapide mouvement circulaire. L’effet fut immédiat, un soupir me trahit.

La vicieuse savait y faire, ou la présence sur mon bouton d’un doigt qui n’était pas le mien augmentait mes sensations ; dans tous le cas, je ne pouvais plus faire semblant de dormir. Une petite masturbation entre copines n’était pas un crime, je décidai d’assumer mon état en lui laissant un peu de champ libre, elle en profita aussitôt avec une science que je ne lui connaissais pas. Un doigt se faufila dans ma vulve.

Manon, au fait de mes désirs les plus secrets, prit mon sein droit dans son autre main. Je feulais de bonheur, incapable de contrôler la réaction de mon téton, elle mordilla ma nuque en réponse aux encouragements involontaires. Non seulement ma meilleure amie me gouinait, en plus j’aimais ce qu’elle me faisait, de la manière dont elle le faisait.

Le triple contact entraîna une délivrance trop rapide, tant pis. Je m’abandonnai en toute sincérité, nullement étonnée de lâcher prise malgré les circonstances. La tension accumulée s’échappa comme la vapeur brûlante d’une cocotte minute prête à exploser ; c’était pour de vrai cette fois, pas une des maigres consolations habituelles qui saluaient de temps à autre mes efforts solitaires. La nébuleuse du plaisir se dispersa soudain dans une explosion d’étoiles sous la pression cosmique.

Les mains disparurent à mon grand regret, Manon arrêta de lécher ma nuque pour se contenter de chastes baisers. Blottie tout contre moi, elle n’attendait rien en retour, ce bonheur était un cadeau. Pourtant, j’avais envie de lui offrir le plaisir singulier dont je me sentais redevable ; malheureusement, le courage ne se commandait pas. La tendresse de l’instant me maintenait dans un état second proche de la semi-conscience, comme quand je cherchais à me rappeler les détails d’un rêve curieux, impossible. Le retour à la réalité fut long, jusqu’à la victoire du sommeil.

Dès le lendemain au réveil, l’amitié reprit ses droits, il ne pouvait en être autrement. Manon avait beaucoup éclusé pendant la soirée ; on ne pouvait pas laisser un petit écart de conduite remettre en cause des années de complicité. Et de quoi l’aurais-je accusée, de m’avoir donné du plaisir ? Il fallait le reconnaître, la masturbation, c’était meilleur avec une copine que toute seule. Maintenant au moins, j’avais une aventure personnelle à raconter dans mon journal intime.

On se précipita dans la salle de bain, faute d’avoir pu se laver en rentrant cette nuit, la discrétion n’était plus de mise. Une douche prise en commun nous donna l’occasion de planifier les vacances à Marseillan, loin du regard des parents. Les idées affluaient, un peu trop pour les réaliser toutes en quatre week-ends. Je laissai le soin à mon amie de me savonner le dos sans la moindre hésitation, puis aucune arrière pensée ne m’effleura l’esprit à l’instant de lui rendre la pareille.

– Eh les filles ! Vous venez déjeuner ?

Christine, la mère de Manon, avait dû nous entendre papoter ; elle craignait qu’une longue douche à deux ne la prive d’eau chaude pour faire la vaisselle. Je ne pouvais que lui donner raison. Et puis on n’avait pas intérêt à la contrarier avant de parler du projet pour le mois d’août.

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