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Les retrouvailles

Texte écrit pour le concours organisé par le club restaurant libertin Le Secret ; retrouvez les textes lauréats sur le site de l'établissement

Cela fait deux heures que G a quitté son bureau, mais lui, si casanier d’ordinaire, n’a pas enfourché son vélo pour retrouver son doux foyer. Bien que le confinement soit terminé depuis un moment, il ne s’est pas encore hasardé à l’une de ses activités favorites avant tout ça : flâner dans Paris. Il adore marcher sans but dans les rues et ruelles de la capitale, profiter des lumières, de l’ambiance induite par les gens s’abreuvant aux terrasses, qu’il pleuve ou qu’il gèle. Ce soir, il s’est décidé à prendre ce temps pour lui et de le savourer, créer un sas de décompression entre sa journée de travail qui fut harassante et sa soirée en elle-même qui, si tout se passe bien, va être longue.

Flâner, oui, néanmoins en maniaque de l’organisation, G avait planifié dans le moindre détail ce qui devait arriver avant de retrouver N et C-M devant le restaurant qu’il avait choisi. Il leur avait donné rendez-vous à 20 h pétantes dans la ruelle coincée entre Rivoli et François Miron. Comptant sur l’exactitude de sa femme et de son amireuse, il avait prévu d’avoir 5 minutes de retard, pour qu’elles se rencontrent, par surprise. Qui ne serait pas la dernière. Ce soir, il avait concocté en catimini des retrouvailles au Secret.

Il n’avait pas fallu attendre plus longtemps que le passage de la porte de l’établissement ; N, sa tendre moitié, tout en se délestant de son manteau, lance son attaque. « Tu aurais pu nous prévenir, tu m’avais parlé d’une soirée retrouvailles, pour une surprise, tu t’es bien foutu de nos gueules ! ». G escomptait ce type de réaction de la part de sa bien-aimée, tout comme il prévoyait l’expression mi-figue mi-raisin dessinée sur le visage de C-M ; oui, il leur avait joué un tour, et la soirée ne faisait que commencer. Il leur avait présenté ce diner en éludant les détails, sans pour autant garder secret le lieu du rendez-vous. Il espérait ainsi que chacune se fasse une idée, pleine de concupiscence tant qu’à faire, de ce qui pourrait arriver. Il les observait, dans le cadre pourpré, et il était assez fier de son effet.

L’ambiance est mal partie pour ces trois là, songeait l’ouvreuse, il va passer un sale quart d’heure et se la mettre sur l’oreille. Pourtant, G arborait son sourire, celui qui lui vient naturellement, et qui lui vaut de nombreux compliments. Ce qui avait l’air d’agacer encore plus les deux femmes, prêtes à se liguer contre lui. Car malgré cette entame mouvementée, il savait qu’elles voulaient faire connaissance, qu’elles s’apprécient l’une et l’autre. Il prévoyait des retrouvailles, il y aurait des retrouvailles, le but de les faire se rencontrer devant un club libertin n’était qu’une partie de son plan.

C-M était tout excitée en arrivant dans la ruelle via la rue de Rivoli. Elle avait tracé sa route, son manteau long cachant une robe courte, baskets aux pieds, escarpins dans son sac. Elle avait eu un temps d’arrêt en découvrant la silhouette de N devant elle. Intérieurement, c’était la douche froide. Voilà des semaines qu’elle n’avait pas vu G, qu’elle n’avait pas pu se blottir contre lui pour des instants câlins, ou sentir ses jambes se mettre à trembler alors qu’il la pilonnait.

Quand il avait commencé à parler de retrouvailles, elle s’était visualisée le recevant chez elle, un dimanche entier ou pour une nuit. Elle l’aurait attendu vêtue d’un simple peignoir vaguement noué, et se serait jetée sur lui à peine la porte refermée, puis l’aurait déshabillé, permettant à ses doigts et à sa bouche de retrouver la chaleur de cette peau qui lui avait tant manqué. Et après avoir libéré le sexe déjà gonflé de son amant pour le porter à ses lèvres, elle se serait mise à quatre pattes sur le lit, lui présentant sa croupe relevée, de façon à ce qu’il la prenne, tel un taureau furieux. Oh putain qu’elle en avait envie de cette baise, le sentir s’enfoncer en elle comme il sait si bien le faire. Avec langueur, dans un premier temps, comme pour une mise en place, la vérification que leurs sexes gonflés d’excitation s’imbriquent parfaitement. Puis sauvagement, ne la ménageant pas de ses assauts de plus en plus abrupts et puissants, qui la laissent engorgée de spasmes de plaisir jusqu’à lui faire perdre la notion du temps, de l’espace, de son esprit ; dans ces moments, elle a l’impression de ne plus être qu’un corps à disposition de son amant.

En prenant connaissance de l’invitation pour ces retrouvailles, elle avait vite compris que son amant, en bon dom qui aime contrôler les orgasmes de sa « petite chose », voulait faire monter la tension d’un cran, jouer sur la frustration et rendre la soirée encore plus savoureuse. En conséquence, elle avait joué le jeu, enfilant des dessous aguicheurs pour pimenter les amuse-bouche ou le dessert, selon le moment du diner où ils craqueraient et fileraient pour une escapade sous les voutes du sous-sol, sur les banquettes vertes vouées au plaisir libertin. Comme elle détestait cette attente, autant qu’elle adorait le jeu pervers. Pour C-M, la présence de N, sans être déplaisante, ne cadrait pas avec son envie du soir, et l’expression de son visage devait bien suffire à le montrer.

G observe alternativement son amireuse et sa femme, toujours le sourire aux lèvres. Jusqu’ici, tout va bien. « On va se poser au bar 5 minutes ? On a un peu d’avance ». N n’en revient pas du toupet de son mari. Elle ne veut cependant pas tout planter et rentrer chez eux. Ils ont connu trop de moments désynchronisés, à la libido si perturbée, si fragilisée, pour éteindre la flamme qu’ils ont réussi à rallumer. Parce qu’il lui avait vendu du rêve pour cette soirée.

Après des mois à se renfermer dans leur propre coquille, l’épisode 2 du confinement avait été l’occasion pour eux de synchroniser à nouveau leurs envies. Et depuis quelque temps, il avait rencontré C-M. Dès lors, il montrait encore plus fortement à quel point il tenait à N ; petit à petit, les instants qui n’étaient plus que câlins et bisous étaient redevenus coquins, puis embrasés. Les caresses s’étaient faites plus voluptueuses et précises. Les bouches et les langues s’en mêlaient, parcourant les corps, les zones érogènes dont chacun connaissait les effets. Du sexe sensuel et tendre, puis les jouets qui ressortent du tiroir pour épicer les ébats, jusqu’aux cordes revenues enserrer la belle soumise. Il ne manquait plus qu’une chose pour qu’ils retrouvent la forme du couple qu’ils formaient : qu’elle fasse à nouveau des rencontres libertines.

Comme G a hâte de retrouver sa femme. Pas telle qu’il l’a connue, trop d’évènements ont érodé leurs carapaces respectives, mais au moins épanouie. La routine aidant, il s’était interrogé, s’il l’aimait encore comme au premier jour. Puis il avait ressenti une immense douleur, un trou béant dans sa poitrine, à la simple imagination de se retrouver séparer d’elle ; cette minuscule perspective, à peine quelques secondes, lui avait suffi pour se souvenir à quel point il l’aime encore, et à quel point elle le rend heureux. Alors il s’applique à lui rendre la pareille.

Pour autant, si elle avait exprimé l’envie de faire de nouvelles rencontres, N montrait aussi qu’elle ne se sentait pas encore assez confiante en elle pour aller d’elle-même vers d’autres personnes, homme ou femme. G avait alors parlé d’une soirée pour se retrouver, elle et lui, au Secret. N a d’abord objecté qu’elle préfère les clubs humides, par rapport au code vestimentaire souvent imposé dans les autres lieux, et qu’elle n’était pas certaine d’être prête pour repartir dans le « grand bain ». L’argument du restaurant avait fait mouche. « Mon amour, je t’invite à diner » annonça-t-il, « si l’envie nous en prend, nous pourrons pimenter le repas, et si en prime, quelqu’un de te plait, alors nous aurons une cerise sur le gâteau ».

Le trio se dirige donc dans la salle à l’ambiance feutrée. L’humeur y est déjà coquine. Le frou-frou des frôlements de peau des couples élégants déjà présents se faisant perceptibles malgré le fond musical et laisse deviner qu’il fera chaud au sous-sol. À peine installé au comptoir, G brise la glace avant qu’elle ne se forme encore plus. « Bon, ce ne sont pas les retrouvailles que vous attendiez, je sais. Pourtant, je vous garantis que nous allons passer une excellente soirée ». En même temps qu’il parle, G pianote sur son téléphone, ce qui a le don d’énerver N, et il le sait.

« Parce qu’en plus, tu vas passer ta soirée au téléphone ? »

G reste impassible, rangeant l’appareil dans la poche de sa veste. S’ensuit un silence un peu pesant de quelques secondes.

« Non, il ne faisait que m’envoyer le signal », intervient un homme qui semble sortir du fumoir. N se tourne vers l’inconnu, et son visage s’empourpre instantanément.

Alors que leurs étreintes se faisaient de nouveau plus fréquentes, G avait remarqué que N lui parlait de P, un ami commun sur un réseau social. G savait qu’ils échangeaient par messagerie privée, mais surtout, observait le jeu de séduction entre sa femme et le brun ténébreux lors des discussions sur le fil public. Sachant qu’il ne fallait pas grand-chose pour rallumer la flamme libertine de son épouse, il avait contacté P et lui avait demandé si la perspective d’un diner pour faire connaissance avec N l’intéresserait. « Si elle le veut, oui ». Ainsi était née l’idée de cette soirée, le plan se mettait en place.

« Surprise mon amoureuse ! »

G s’attend à une douche froide, sa femme pouvant légitimement penser qu’il a outrepassé les limites en arrangeant ainsi un rendez-vous dans son dos.

« Ne lui en veux pas », intervient immédiatement P, « son idée est foireuse, mais je n’ai pas hésité un seul instant à l’idée de te rencontrer, enfin. »

« Vous avez une table qui vous attend pour un tête-à-tête », continue G, « C-M et moi serons de l’autre côté, comme ça, chacun a son espace à soi. »

Les deux hommes restent suspendus aux lèvres de N ; qui se tourne vers C-M et déclare « Qu’est-ce que tu bois, les deux nigauds invitent », déposant tour à tour un baiser sur la joue de P et un autre sur les lèvres de G. Et après quelques papotages, chaque couple rejoint sa table. G peut alors tranquillement torturer C-M par de petits bisous à la base de son cou et des caresses se faisant de plus en plus précises et torrides, tout en attendant son tataki, son entrejambe de plus en plus à l’étroit dans son pantalon de coton. Il lit presque un soulagement dans les yeux de son amireuse lorsqu’il lui propose de descendre dans la salle aux murs voutés et ornés de vieilles pierres.

Ils y retrouvent N et P, trop occupés pour faire attention aux arrivants, et G s’installe sur la banquette qui fait face au tandem en plein ballet érotique. Assis, il intime à C-M de venir s’installer à genoux, écartant ses cuisses tel un mâle revendiquant trop d’espace. Elle s’exécute, n’attendant pas pour venir poser une main sur le renflement de tissu, à tâter la verge gonflée de désir, qu’elle se hâte de libérer afin de venir l’enserrer entre ses lèvres. Un frisson parcourt son corps entier, sensation qui la fait défaillir chaque fois qu’elle retrouve la colonne de chair dure posée sur sa langue. La caresse électrise son amant, qui tente malgré tout de ne pas relâcher la tension, de ne pas craquer immédiatement et tirer la jeune femme par les cheveux afin qu’elle s’installe à quatre pattes. Il n’a plus qu’une idée en tête : enfiler une capote et s’enfoncer dans la chatte inondée pour la pilonner sans relâche.

En face de lui, la bagatelle bat son plein. Alors que leurs regards finissent par se croiser, N, dans un soupir de plaisir provoqué par la langue de P, décroche un large sourire à son mari, qui découvre, heureux, que sa femme ait retrouvé les étoiles qui font étinceler son regard.

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