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Lettre à Constant

Neuchâtel, le 20 mai 2017

Cher Constant,

Tu ne me connais pas et probablement n’allons nous jamais nous rencontrer. Près de six mille kilomètres nous sépareront au moment où tu liras cette lettre. Mais si un jour nous devions nous trouver face-à-face, devrais-je te craindre ? Nous n’en sommes plus aux duels entre gentilshommes, au temps où l’on se disputait à coup de fleuret ou de poings pour une femme ou pour son honneur. Pourtant, j’aimerais que cette lettre te donne l’envie de te battre, non pas contre moi, mais pour ton couple, contre toi-même et ton apathie sexuelle. Tu ne me connais pas, mais moi, en revanche, j’en ai entendu beaucoup sur toi. Si j’en crois ton épouse, tu es un homme excellent, un bon mari, un père attentif également. Si ce n’est notre statut conjugal (je suis célibataire), nous avons de nombreux points communs. Comme moi, tu abhorres cette masculinité criarde et machiste que la société tente de nous imposer. Dans ma bibliothèque se trouvent les mêmes ouvrages que dans la tienne, et tu fais apprécier à ta femme la même musique que j’écoute habituellement. Adeline n’était pas trop dépaysée, chez moi, pendant son retour en Suisse. Enfin, le plus important, toi et moi avons les mêmes goûts en matière de femme.

En fait, tu pourrais être mon ami. Et même un ami proche. Je pourrais t’inviter à aller boire une bière sur la terrasse du Quai du Port, sous le grand marronnier, au bord du lac. Nous parlerions d’Adeline et de votre futur. Car vous en avez un ensemble, et c’est pour cette raison que j’ose t’écrire cette lettre aujourd’hui.

Autant l’avouer tout de suite : c’est moi qui ai baisé ta femme pendant son dernier séjour à Neuchâtel. Et c’était délicieux. Qu’a-t-elle osé te raconter ? Les détails de son excitation, l’humidité de sa vulve qui l’a aussi beaucoup étonnée ? Les frissons sur sa peau pendant que je caressais son dos comme elle me le demandait ? Le fait que j’ai adoré l’embrasser et mordiller ses mamelons tout roses ? Ou le plaisir qu’elle a ressenti quand j’ai pris en ma bouche ses lèvres du haut, puis celles du bas aussi ? T’a-t-elle dit le nombre de fois que j’ai joui en elle pendant ces deux nuits où elle a (si peu) dormi dans mon appartement de la rue des Beaux-Arts ? A-t-elle mentionné le fait que je ne suis pas arrivé tout de suite à la pénétrer à cause de ce qu’elle a nommé ––avec tellement de tact et de bienveillance–– mon imprévisibilité érectile ? Sais-tu que ta femme est patiente ? C’est une vraie sainte en fait. Elle fait même des miracles : elle m’a guéri ! Grâce à elle, j’ai retrouvé ma vigueur. Je lui suis infiniment reconnaissant, et à toi aussi de me l’avoir prêtée malgré toi. Ou de ton plein gré ? Je n’arrive toujours pas à le déterminer.

Je conçois que tu puisses douter même de mon existence et de la réalité de ce dont j’aimerais te parler. D’abord, parce qu’il serait légitime que tu me prennes pour un fantasme ou pour l’une des chimères érotiques et littéraires de ton épouse. Ensuite, parce que tu sembles être un homme dans le déni, ou alors un homme particulièrement insensible au désir et au plaisir, cruel même dans ton indifférence sexuelle.

« Baiser » n’est certainement pas le mot adapté pour Adeline. Comme toi, je sais désormais qu’elle déteste la vulgarité, autant dans les gestes que dans les paroles. Elle l’évite aussi dans ces imaginaires doux et voluptueux qu’elle construit pour elle-même et pour un lectorat choisi. Cette femme est toute en subtilité et en complexité. T’a-t-elle fait lire ses nouvelles érotiques ? Es-tu au courant qu’elle écrit ? Apparemment, elle te cache pas mal de choses, cette coquine, ou alors elle a essayé de t’en parler, mais tu ne l’as pas entendue. Elle est assez directe pourtant, directive même parfois : « Continue avec ta langue, là, un tout petit peu plus haut, oui, juste ici, encore… Continue, j’y suis presque ! » Je ne vais pas tout raconter non plus, car cela la mettrait mal à l’aise. Elle peut passer d’une extrême pudeur à un érotisme si explicite que même les pornographes professionnels en rougiraient. Mais j’ai cru comprendre que tu n’y entendais rien en la matière. Laisse-moi te dire ceci : ton épouse, c’est une femme qui sait ce qu’elle veut et qui ose le demander. Je doute, cependant, que ce soit de toi qu’elle ait appris ça. Ah, comme j’aimerais m’en trouver une comme ça, qui ne me laisserait pas tout deviner ! Ce serait plus efficace, plus plaisant. J’aimerais une femme comme Adeline, qui me fasse sentir aussi bon, aussi adéquat que pendant ces deux nuits imprévues…

Je dois l’admettre : la première fois, après le vernissage de l’exposition temporaire au musée d’art et d’histoire, c’est juste arrivé comme ça. Je l’avais envisagé mais je n’osais pas trop y compter non plus. Nous sommes allés boire un verre tous les deux. Quel plaisir de la revoir après tant d’années ! Nous avons beaucoup discuté. Comme il était très tard et qu’il n’y avait plus de train, je lui ai proposé de rester dormir chez moi, puisque j’habite à deux pas du musée. De fil en aiguille, c’est elle qui m’a demandé si je souhaitais aller plus loin. Je n’ai pas refusé. Une semaine plus tard, la seconde nuit était planifiée. Adeline est revenue à Neuchâtel juste pour ça, pour moi, sous prétexte de contrôler que tout se passait bien avec son exposition. Dommage que nous ne puissions rien faire de ces affinités entre nous à cause de la distance qui nous sépare. Rien que d’écrire ceci, j’en suis tout remué. C’est comme si mon pénis connaissait le regret.

Adeline a beaucoup à donner et sait recevoir avec grâce : mes compliments, mes baisers, mon souffle sur sa nuque, la pointe de ma langue sur son clitoris, mes doigts dans son sexe et, enfin, cette partie de ma virilité qui a exploré tant de femmes qu’elle a fini par se lasser et, parfois, me lâcher… C’est l’âge, aussi, mais ça n’empêche pas le désir. Et pourtant, avec elle j’ai ressenti quelque chose d’unique. C’était magique, bienfaisant, curatif même. Ta femme est une magicienne en paroles et en actes. Elle m’a envoûté et m’a rendu ma vigueur. Je ne prendrais pas la peine de t’écrire, cher Constant, si ces deux nuits ne m’avaient pas profondément transformé. Une femme qui à la fois me revigore et m’épuise, c’est rare. D’habitude c’est plutôt l’inverse. Mais Adeline, elle, avait du surplus à offrir, je l’ai reçu avec gratitude. Tu ne m’en voudras pas, j’espère.

Considère bien qu’Adeline ne t’a jamais privé de rien, puisque tu es « si peu porté sur la chose » comme elle a dit (oui, elle est directe, mais pour certaines choses, elle préfère les euphémismes). Elle m’a simplement offert ce qu’elle brûlait de donner. Cette chaleur-là a consumé en moi ces envies que je me retenais d’exprimer face à elle qui était ––et qui restera–– simplement une amie, faute d’opportunité. Vous avez bien de la chance d’être expatriés.

Nous n’avons pas fait que nous prêter nos corps en réconfort mutuel, pendant ces deux nuits. Je suis encore perplexe sur un point. Peut-être pourras-tu me faire part de ton opinion puisque tu dois cerner Adeline mieux que moi je n’ai su le faire pendant les quelques semaines de son séjour ici ? Il y a eu du désir entre elle et moi. Nous l’avons senti : excitation, envie de palper, de toucher, de joindre nos deux corps en tous sens, de nous caresser sans fin, nos bouches portées l’une à l’autre, cette humidité dont elle était presque gênée, mon érection retrouvée comme par enchantement… Je me demande si, en fait, nous n’avons pas fait l’amour autant avec désir qu’avec charité. Se peut-il qu’Adeline m’ait fait l’amour par compassion ? Je venais de lui raconter qu’une fois encore une femme dont je pensais qu’elle était enfin « la bonne » m’avait quitté. Nous avons beaucoup discuté. Son sexe a eu sur moi un effet thérapeutique. Ses paroles tout autant. Nos communions et communications nocturnes et éphémères sont donc allées au-delà du discursif.

Après des moments chauds, après l’avoir encore une fois portée à l’orgasme, à ce moment où elle semble chevaucher des comètes sur la voie lactée et n’est plus présente à notre monde, j’ai donc passé une bonne partie de la nuit à l’écouter. J’ai bu ses paroles tout comme je me suis désaltéré à la source de son intimité ruisselante de cyprine. Après avoir joui, elle s’est levée et est allée chercher sa sacoche restée dans le vestibule. Elle a remis ses lunettes et s’est allongée à mes côtés, dans cette nuisette noire qui lui va à ravir et qu’elle a achetée spécialement pour notre deuxième nuit. Tu dois faire partie de ces rares hommes qui n’apprécient pas la lingerie... Elle se sentait toute belle et elle l’était. Je l’ai dévorée de mes yeux et de ma bouche. Je ne l’aurais pas imaginée ainsi en l’écoutant, dans sa robe beige et sage, tenir le discours du vernissage de son exposition sur la mythologie et l’érotisme à travers les siècles. Adeline a sorti de la sacoche ses dernières créations littéraires et me les a lues de sa voix douce et sensuelle. Elle avait imprimé plusieurs pages de ses textes mêlant réalité et imaginaire, déesses puissantes et humains sous leur emprise, mortelles remplies de désirs et dieux facétieux empruntés à diverses mythologies, sensualité et érotisme, sexe et sacralité. Que de mondes enchantés elle crée ! Elle n’ose apparemment pas les partager avec toi. Qui sait combien elle en a encore dans son ordinateur ? N’es-tu jamais tombé dessus quand tu l’aides à faire ses sauvegardes ? Elle m’a dit que tu es doué en informatique. Tu ne fouilles pas dans ses affaires, c’est bien. C’est aussi pour ça que je t’écris, car sinon tu ne sauras probablement jamais que j’existe et que j’ai joui de cette femme exceptionnelle qui, le soir, pleure à tes côtés, sans bruit, parce que tu ne la touches plus. Ça, elle n’ose pas te le dire, et, sans son accord, c’est moi qui brise maintenant son silence, par amitié pour elle. Contrairement à moi, tu n’es pas un jaloux. Si j’étais à ta place, je serais vert de rage ––ou rouge de honte ?–– en lisant cette lettre. Si j’avais une telle femme, je ne supporterais pas qu’un autre la touche, lui parle ainsi, caresse ses épaules, fourre sa langue en sa bouche et en d’autres orifices doux et chauds, la pénètre à différents rythmes et profondeurs jusqu’au moment où elle s’abandonne au plaisir et se trouve incapable d’articuler une seule phrase.

Elle m’a expliqué que c’est ainsi, par l’écriture érotique, qu’elle canalise cette énergie sexuelle débordante. Pourquoi n’en fais-tu rien ? Je t’écris car je suis intrigué et ne comprends pas que tu la délaisses ainsi au lit. Certes, tu l’aimes et tu as décidé de faire ta vie avec elle. Et elle t’aime, n’en doute pas. Là, du coup, c’est moi qui t’envie. Cela dit, entre nous, je ne sais pas si je la supporterais à long terme comme épouse : c’est une femme de principes… Tu peux être certain que je suis le premier et le seul avec qui elle a dévié de ses engagements matrimoniaux. Dévier ? Est-ce le bon mot ? Au fil de nos confidences, entre deux connexions charnelles, j’ai cru comprendre que dans ton désintérêt pour la sexualité, même autoérotique, elle lisait que tu lui laissais le champ libre à d’autres explorations. Libre, c’est ainsi qu’elle s’est sentie. Et tu sais, elle m’a libéré d’un tel poids en appuyant celui de son corps voluptueux et chaud sur le mien, avec une délicatesse et une sensualité que je n’aurais pas soupçonnées chez cette intellectuelle. Elle dit que tu es un homme très généreux, que tu prêtes volontiers ce qui est à toi, que tu aimes faire bénéficier tes proches de ce dont tu ne te sers plus ou rarement. Nous pourrions arriver à un accord tacite. Quand sera son prochain voyage ? Nous sommes trois dans cette affaire, comme les trois petits singes dont l’un a ses mains sur sa bouche, l’autre sur ses oreilles, et le dernier sur ses yeux. Ne rien dire, ne rien entendre, ne rien voir : serait-ce là une formule magique « gagnants-gagnante » ? Trop tard, maintenant que j’ai tout écrit, je vais envoyer cette lettre, à l’ancienne mode, par courrier postal.

Je n’ai pas juste baisé ta femme, cher Constant, non, ça aurait été trop simple. C’est elle qui m’a pris, qui m’a voulu, qui m’a choisi pour déverser ce surplus de sensualité. Est-ce que je lui ai fait l’amour ? Honnêtement, je ne sais pas, et c’est aussi pour ça que je t’écris. Je crois que je l’ai adorée comme une déesse. Mes mains et ma bouche ont articulé sur et en elle une prière tactile englobant tout son corps. Elle était radieuse. À un moment donné, elle m’est apparue comme l’une de ces déesses voluptueuses de son exposition au musée, la raison principale de son séjour outre-Atlantique. La voilà désormais de retour à Sherbrooke… Je m’étais promis de ne pas m’attacher et pourtant je ne peux m’empêcher de ressentir un manque. Est-ce que nos catégories tiennent encore ? Amour, amitié, philia, agapê, eros… Au moment où elle et moi avons basculé dans le plaisir, nous étions au-delà de ces concepts. Je pense pourtant que cette femme est remplie d’amour et en déborde, et que cet amour s’exprime chez elle par le toucher et par le don total de son corps. Tu n’as pas été là pour le recueillir. Moi, si. J’aurais aimé m’en faire une réserve, mais le plaisir ne s’engrange pas, il se savoure à l’instant présent. Je t’ai rendu service, je l’ai sauvée de la misère de ton indifférence. Un jour, peut-être, tu me remercieras, cher Constant.

Tu vois, c’est ça que j’ai apprécié chez Adeline, cette capacité à être inventive tout en puisant à de nombreuses sources d’inspiration. Pour ça, elle n’a pas changé, elle n’en est que devenue meilleure. Au fait, je ne l’ai pas encore écrit : elle et moi avons suivi les mêmes cours d’histoire de l’art et de philosophie. Je pense qu’elle ne m’a jamais mentionné nommément et que tu n’as donc aucune idée de qui j’étais et de qui je suis devenu. Nous étions jeunes, il y a une quinzaine d’années. Nous avons fréquenté les mêmes cercles, mais jamais nous n’aurions soupçonné de plus grandes affinités. C’est un cadeau qui vient avec la maturité, je suppose, de savoir repérer ça chez une femme a priori inaccessible car mariée. Je n’ai pas l’habitude de convoiter la femme de mon prochain, mais toi, tu es lointain. Adeline m’est arrivée comme un cadeau tombé du ciel pour égayer deux nuits. Mon ami ––est-ce que j’ose à ce stade t’appeler ainsi mon ami, alors que j’ai goûté au plaisir avec ta légitime épouse ?–– tu devrais vraiment profiter de la femme de ta jeunesse.

Pour terminer, je voudrais te demander de ne pas être trop dur avec elle. De toutes manières, c’est une femme forte. Elle s’en sortira. Ce qui lui pèsera, ce n’est pas tant la culpabilité d’avoir dévié de ses engagements envers toi que le poids du secret. Il en faut peu pour la faire jouir, mais beaucoup pour la faire dévier. Crois-tu au destin ? Il y a parfois urgence, dans la vie d’une femme, à retrouver son plaisir, à se sentir désirée et sensuelle. Voilà pourquoi j’ai décidé de t’écrire. Ce qui lui pèsera, c’est le fait d’en être arrivée là pour se redécouvrir femme, belle, vivante, pleine de cette force érotique qu’elle sent monter en elle quand elle atteint cet état où elle est transportée ailleurs. En fait, elle n’a pas à s’excuser de quoi que ce soit. Ta femme n’est pas une salope ––là aussi, ce mot la heurterait, et elle nous dirait que ce n’est pas aux hommes de juger, surtout pas à ceux qui se refusent à pratiquer les arts érotiques. Je pense qu’elle ne recommencera pas avec un autre. Si elle le fait à nouveau, c’est que tu le mérites. Si cela arrive, je parie qu’elle ne te demandera même pas ta permission, hypothèse qu’elle m’avait évoquée tant elle interprétait ton indifférence et ton approbation de ses nouvelles explorations comme licence d’aller faire un coup à gauche.

Au fil de nos correspondances, je suis devenu un confident pour elle. Elle a trahi ta confiance en se laissant aller au plaisir entre mes bras, mes cuisses, dans mes draps, sous mes doigts. Je viens de trahir la sienne en écrivant tout ceci. Mentionne cette lettre et ce sera à ton tour de trahir la confiance que je te fais, d’homme à homme. Tu es intelligent (sinon Adeline ne t’aurait pas épousé). Je ne suis pas son amant. Les mains qu’elle veut sur et en elle, ce sont les tiennes. Le souffle qu’elle veut sentir à son oreille et dans sa nuque, ce n’est pas le mien, mais le tien. L’amant qu’elle voudrait, c’est toi.

Tout n’est pas dit, mais je ne vais pas t’écrire plus longuement. J’espère que tu as compris. Sache que tu peux me contacter, si tu le souhaites, et si j’ai réussi à te convaincre que je ne suis pas juste une affabulation littéraire, le personnage fictif d’une lettre érotique entre deux hommes qui aiment, d’une manière pourtant différente, la même femme.

Bien à toi,

Guillaume

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