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Lettre à mon voisin d'opéra

Cher vous,

Vous qui étiez à côté de moi pendant cette représentation d’opéra, dans cette loge si étroite qui m’a rendue toute moite.

D’abord, je vous en ai voulu. D’avoir perturbé ma tranquillité. J’étais seule, dans ma petite loge du théâtre des Champs-Élysées. Je n’avais qu’une seule envie : m’installer confortablement, me mettre à mon aise, enlever mes chaussures et allonger mes jambes sur l’autre chaise, me laisser envahir par la musique et profiter de ce magnifique opéra après une longue journée.

Le chef d’orchestre s’est installé dans la fosse, la lumière s’est éteinte, je commençais à me détendre. Et puis, vous êtes entré ! D’abord, la porte de la loge a claqué. Vous l’avez fermée de l’intérieur, plus personne ne pouvait entrer, à part les ouvreurs qui ont la bonne clé. Vous m’avez fait sursauter. En me retournant, je ne pouvais deviner qu’une silhouette, très grande, très élancée. Vous avez enlevé votre manteau lourd, vous m’avez salué d’un mouvement de tête et vous vous êtes installé sur la chaise en velours à ma droite.

Alors je ne vous ai plus voulu car le spectacle de votre vue valait le dérangement. La lumière qui naissait sur la scène me permettait d’apprécier votre beau visage. Un visage harmonieux, une barbe naissante et un nez rectiligne. Votre large front accueillait des mèches dispersées d’une chevelure fournie. Vous deviez avoir mon âge, plus ou moins.

La musique a commencé, les voix se sont élevées sur la scène et je vous scrutais. J’ai dû être trop insistante car vous vous êtes tourné vers moi et vous m’avez adressé un regard énigmatique. Un regard espiègle qui m’a transpercé. Un regard polisson qui a laissé un frisson se promener sur toute ma colonne vertébrale et du rouge sur mes joues. Un regard franc aussi, d’une personne sûre d’elle, qui sait qu’elle est au bon endroit au bon moment. Je voulais retrouver ce regard, je voulais attirer un nouveau regard, je voulais exister dans ce regard.

Ce regard a eu un pouvoir sur moi que je ne peux toujours pas expliquer. Vous êtes un parfait inconnu et pourtant, votre présence ne me laissait pas indifférente. J’étais gênée, j’étais troublée et j’étais heureuse d’être à vos côtés. J’ai lu dans votre regard de la connivence et j’étais totalement absorbée par son interprétation.

Je perdais le contrôle de mes sens. Mes yeux continuaient de vous chercher. Mon nez humait votre parfum. Mes oreilles se mettaient à l’affut du moindre froissement de vos vêtements. Cela aurait pu annoncer un rapprochement de nos corps. Oui, je voulais que nos corps se rapprochent. Je voulais sentir cette proximité que j’avais lu en vous. Je voulais que nous nous penchions tous les deux sur la balustrade devant nous pour mieux apercevoir la scène. Nos mains se seraient frôlées, voire emmêlées. Et nous nous serions compris en silence. J’aurais laissé ma tête se poser sur votre bras et profité de ce moment de tendresse. Et si vous m’aviez embrassée ? Un doux baiser échangé avec un inconnu sur l’air d’un des plus beaux opéras.

À n’en pas douter, vous m’attiriez. J’ai tenté de réprimer ces pensées en me rappelant que nous étions dans un lieu public, que vous étiez un étranger, que mon éducation m’a appris à me tenir correctement en de pareilles circonstances.

Et pourtant, cela aurait été si doux de se laisser aller dans ce petit espace feutré.

La petite loge à notre disposition offrait beaucoup de discrétion. La rambarde arrivait à hauteur de poitrine quand nous étions assis. Tout ce qui se passait sous cette rambarde était donc parfaitement invisible pour le reste des spectateurs. Nous ne pouvions pas parler par respect pour les spectateurs assis juste en dessous de cette barrière. Mais nous pouvions bouger…

J’aurais dû prendre votre main pour la poser sur ma cuisse. Si vous l’aviez retirée rapidement, j’aurais été couverte de honte et je n’aurais plus insisté. Mais si vous l’aviez laissée, vous auriez pu me caresser la cuisse, glisser sous ma jupe. Je tressaillais sur ma chaise à cette idée de sentir vos longs doigts sagement croisés sur vos genoux explorer mes dessous. Je suis sûre que vous auriez réagi quand ils auraient croisé la dentelle de mon bas. Ils auraient joué avec le ruban de l’attache avant de faire sauter cette petite barrière. Arrivés sur ma peau, vous auriez pu sentir la chaleur qui se serait dégagée de mon entrejambe et cela vous aurait encouragé à continuer votre chemin. Peut-être que j’aurais écarté un peu les jambes pour vous inciter à des manœuvres plus habiles.

Il fait toujours très chaud dans les derniers étages d'un théâtre à l'italienne, mais la hauteur n'expliquait pas à elle seule la sensation de bouillonnement qui m’envahissait. J’ai été obligée de me défaire de ma petite veste, vous laissant une vue plus approfondie sur mon décolleté. J’espère que vous en avez profité.

Un petit ruisseau commençait à suinter dans ma culotte. J’aurais tellement aimé que vous empruntiez ce chemin balisé. Je vous imaginais en train de me caresser les lèvres inférieures et je m’en mordais les supérieures. Le rythme de mon cœur s’accélérait avec les mouvements fantasmés de vos doigts. Votre dextérité m’aurait tellement excitée que j’aurais laissé échapper un soupir de satisfaction.

Ces pensées m’ouvraient de l’intérieur. Vous restiez toujours immobile à mes côtés et je vous imaginais accroupi devant moi, caché par la rambarde, pour venir me goûter sous ma jupe. Quelle joie de garder un visage impassible devant les autres spectateurs pendant que vous auriez fait vibrer mes cordes intérieures. Quel délice de regarder des musiciens pendant que vous auriez joué sur mon instrument intime.

Je suis sûre que vous êtes un fin mélomane et que vous connaissiez bien les airs joués ce soir-là. Vous auriez choisi la fin d’un aria aérien pour coller votre bouche à ma source et me titiller du bout de votre langue. Votre cadence serait montée avec les notes chantées jusqu’à sentir mes secousses intérieures. Une vague de plaisir aurait parcouru tout mon corps après la dernière note. Et j’aurais joui sous les applaudissements de deux mille personnes.

J’ai essayé de cacher cet émoi comme je le pouvais. Vous avez dû me sentir remuer à vos côtés. Le confort des chaises rembourrées n’est pas à incriminer. Je tentais de contenir les frissons que me procuraient mes idées. Je croisais et décroisais les jambes pour faire taire mon entrejambe. Je tordais mes mains pour les empêcher de se sauver vers votre corps.

De toutes mes forces, j’ai réprimé ce désir, cette envie violente de vous toucher, de vous caresser, de vous déshabiller. Alors je calculais les gestes pour vous dévêtir sans faire de bruit. D’abord, sortir la chemise trop bien repassée de votre pantalon. Puis, de façon lente et précise, défaire votre ceinture. La retirer en entier pour que le ceinturon de métal ne puisse nous trahir. Ensuite, descendre votre braguette en profitant de cet instant pour vous sentir réagir à cette future libération. Enfin, glisser ma main dans votre caleçon et faire respirer votre membre. J’aurais enfin pu l’admirer, l’encercler de ma main, l’agiter, le secouer. Je suis persuadée que c’est un très beau membre que j’aurais eu à ma disposition. Je l’imaginais bien droit, avec un bout plus petit comme une fusée prête à décoller.

Profitant d’un changement de scène et d’une légère agitation dans la salle, j’aurais fait disparaître tout mon corps derrière le parapet pour venir savourer cette merveille. Vos mains, cachées sous mon chemisier, auraient pu jouer avec mes tétons au rythme de ma bouche. Puis ma langue se serait enroulée autour de votre gland pendant que mes lèvres remonteraient et descendraient tout le long. Ce traitement vous aurait tellement plu que j’aurais rapidement senti votre plaisir arriver dans ma bouche.

Quand la lumière s’est rallumée pour l’entracte, j’étais affaissée sur mon siège les yeux fermés sur cette belle création. Vous avez peut-être cru que je dormais et vous êtes éclipsé discrètement. Pourtant, chaque parcelle de ma peau était bien réveillée. Frustrée, mais réveillée.

Je devais soulager cette tension qui s’était accumulée depuis votre arrivée. M’enfermer aux toilettes ? J’y ai songé mais mon corps endolori par ces visions irréelles refusait de bouger.

Et je voulais rester dans cette loge où flottait encore votre odeur pour faire durer ce moment de bonheur. En regardant à travers la salle la loge opposée à la nôtre, j’ai découvert qu’on ne voyait que les deux premiers sièges devant la rambarde. Je me suis donc installée sur une chaise tout au fond de ma tanière, calée devant la porte, empêchant ainsi tout intrus d’interrompre cet instant de grâce qui se préparait.

Confortablement installée, nul ne pouvait me voir. J’étais dans un petit cocon de velours rouge. Et c’est en pleine lumière que je me suis prodigué moi-même les attentions que mon entrejambe réclamait depuis trop longtemps. En toute discrétion, sous ma jupe, mes mains ont effectué ces mouvements rêvés.

Ce n’étaient plus des activités manuelles qui me venaient en tête. Maintenant que j’avais découvert l’écrin de discrétion qu’offrait le fond de notre loge, je voulais que nous en profitions pendant la deuxième partie de l’opéra.

Je vous voyais assis sur la chaise en velours que j’occupais, pantalon et caleçon à vos chevilles. Je m’empalais à califourchon et ondulais sur votre bassin. J’inventais vos baisers couvrir mes seins exposés sous mon chemisier ouvert, vos mains s’accrochant à mes hanches pour suivre le mouvement que j’imposais. Je pouvais sentir la sueur de nos corps se mélanger, nos lèvres se mêler, nos yeux se parler. Je vous imaginais me soulever pour me coller contre la paroi et me montrer votre habile robustesse. Je vous imaginais me retourner en douceur pour mieux caresser mes fesses et y enfoncer votre virilité. Je me représentais vos coups de reins aussi puissants que délicieux pendant que je mordais vos doigts pour m’empêcher d’exprimer une jouissance trop bruyante. Nous aurions partagé ce moment de sensualité sans aucune parole échangée.

Je me laissais aller à toutes mes envies inassouvies, les ondes d’excitation s’échouaient au bord de mes lèvres. Je pouvais faire vivre ces désirs et frémir de plaisir, là, devant cette salle encore occupée de spectateurs, sans qu’aucun ne puisse deviner les secrets de cette loge et pourquoi ma chaise se secouait ainsi.

La sonnerie annonçant la deuxième partie m’a ramené à la réalité. Je décidais de faire un pas vers vous dès votre retour.

Mais vous n’êtes jamais revenu.

Je vous ai attendu toute la seconde partie… en vain. La déception, pure, brutale et violente a pris la place des vagues de plaisir. J’ai dû mal comprendre votre regard. Peut-être vous ai-je même inventé.

À la fin de la représentation, c’était un soulagement de découvrir votre billet jonchant le sol. J’y ai vu un acte manqué, un signe. Cette fois je devais agir.

Parce que vous m’avez troublée, parce que vous m’avez fait, bien involontairement, vivre une aventure ce soir-là, je dois vous écrire. Même sans réponse de votre part, je garderai en moi le souvenir de cette soirée délicieusement fantasmée.

Entre temps, j’aurais cultivé ce qui me tient bien éveillée tous les soirs : l’espoir.

Votre voisine d’opéra


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