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Lettre au Père Noël

Saint-Hypérion-des-Deux-Pingouins-du-Lac-Glacé, au Québec, le 12 novembre 2017

Cher Père Noël,

En cette fin d’année, le moment est venu de t’écrire à nouveau. Ma lettre arrivera-t-elle à temps au Pôle Nord? La liras-tu d’un air amusé? Ou alors désespéré de savoir que je n’ai encore trouvé personne pour satisfaire mes demandes extravagantes?

Certains diront que je suis bien trop vieille pour te faire part de mes souhaits et surtout pour penser que tu existes « pour de vrai ». Tout ceci est de l’ordre du fantasme, alors pourquoi devrais-je « croire en toi »? J’ai seulement besoin de savoir que je peux te faire entièrement confiance, et donc me confier. Puisque tu n’es qu’une fiction, je peux tout te raconter de mes plus intimes secrets, des mes désirs inassouvis, de mes idées si peu conventionnelles qui pourtant seraient réalisables avec et par un homme de bonne volonté et un peu de magie.

Est-ce que tu apportes aussi des cadeaux aux adultes? Car ce que j’aimerais, je ne peux le demander à personne. Je voudrais dans ma vie plus d’érotisme, de sensualité, de jouissance. J’aimerais offrir à mon corps de femme encore plus de plaisir, et l’utiliser pour rendre heureux un homme qui n’attendrait que ça, qui l’apprécierait, qui le demanderait même. Est-ce trop demander? Je ne suis pas une femme qui aime supplier, alors ne t’en fais pas, Père Noël, je ne t’ennuierai pas avec des demandes incessantes. Juste une fois, j’aimerais que tu interviennes. D’ailleurs, tu le comprendras vite, ce n’est pas toi que je veux.

Certains demandent la paix dans le monde, plus de gros bon sens chez ceux qui sont au pouvoir, la prospérité pour tous les peuples, et ainsi de suite. Ce sont des souhaits bien nobles, mais moi j’aimerais, pour une fois, exprimer des demandes plus égoïstes et faire passer mes envies avant celles de tous les gens auxquels j’essaie de plaire.

S’il existait un catalogue de jouets pour adultes, c’est ces jours-ci qu’il serait distribué dans nos boîtes aux lettres. Ses pages seraient remplies d’objets aux couleurs criardes ––ou alors à l’anatomie trop réaliste–– qui pénètrent, vibrent, frottent, massent, pincent, stimulent, tentent de s’approcher du toucher doux et sensuel de doigts, de pénis, ou de langues dont la subtilité tactile est pourtant inimitable. J’ai depuis longtemps renoncé à ces artifices qui vibrent et, avec un bruit pénible, amènent trop vite et trop certainement à des orgasmes mécaniques et sans aucune surprise. Si j’en voulais encore, alors j’achèterais moi-même tous ces jouets, par mes propres moyens, discrètement, en ligne. Une fois ma commande passée, je l’attendrais, fébrile, guettant chaque jour la poste. La livreuse me tendrait mon paquet avec un petit sourire entendu et me demanderait ma signature. J’ai aussi la chance d’habiter non loin d’une surface commerciale où de tels articles sont disponibles… mais je ne me sens pas très motivée à m’y rendre seule. Peut-être un jour pourrais-tu m’y emmener, avec ton traîneau volant, et m’y accompagner? Ton véhicule se ferait bien remarquer sur l’ère de stationnement. Il ferait contraste avec les gros véhicules tout-terrain de ceux qui pensent que leur moyen de transport est une extension directe de leur virilité ou s’y substitue. Nous habitons un pays froid, mais sûr : tes rennes, garés là, ne risqueraient rien, si ce n’est l’étonnement des autres clients.

Mais non, Père Noël, ce n’est pas d’objets, de cadeaux matériels dont j’ai envie cette année. Ce que j’aimerais, mon cher, c’est être gâtée! J’aimerais que tu m’envoies un Amant festif et discret pour m’emmener dans un lieu où la magie de Noël se combine à celle du plaisir sexuel. Je me préparerais avec soin, je me ferais belle pour lui qui saurait apprécier de passer avec moi seule la soirée du réveillon. Dans une imaginaire solitude à deux, ce sont nos sens que nous réveillerions, cette nuit-là, pendant que d’autres dorment après (ou même pendant) la messe de minuit. Notre intimité contrasterait avec les repas de famille guindés, et cette liberté que nous nous offririons l’un à l’autre nous reposerait des obligations du quotidien et, surtout, de celles du mois de décembre.

À quoi devrait-il ressembler, cet Amant? Je n’en sais rien, Père Noël, fais-moi la surprise. Cela m’est un peu égal, mais, si possible, j’aimerais bien qu’il ait mon âge plutôt que le tien. Et ne m’envoie pas non plus un de tes elfes mâles, espiègles et immatures ! Ils ne font que des bêtises et ne maîtrisent pas leur sens (du moins c’est ce que m’ont raconté les elfes lumineuses que tu as envoyées en tournée de repérage… celui qui a les deux petits pompons verts au bout de son long, très long bonnet, elles l’ont surnommé « Monsieur-Minute »). Comme je sais que tu ne le prendras pas mal et qu’à toi je peux tout raconter de mes envies, j’aimerais aussi préciser que je préférerais un homme qui, sans avoir un parfait corps d’athlète, serait tout de même un peu plus « fit » que toi… Souviens-toi que l’an passé, tu as failli rester bloqué dans le conduit de la cheminée ! J’espère que tu t’es mis au sport et au régime, cette année, et que tu prends bien soin de ton corps d’immortel et débonnaire vieillard. Il paraît que tu t’es mis au sauna et qu’après avoir transpiré, tu vas te rouler tout nu dans la neige, ce qui fait bien rire toute ta troupe d’elfes, et les rennes aussi ! Mon cadeau n’a pas besoin d’être parfait. Le talent prime sur la forme. Envoie-moi, cependant, un bon vivant, un connaisseur, un homme qui aime les corps, le sexe, la belle vie avec juste mesure, et non un des ces ascètes austères comme j’en ai déjà trop autour de moi.

Peut-être pourrais-tu prêter ton traîneau à cet Amant? Ce serait bien pratique pour nous rendre au sommet d’une montagne enneigée d’où nous verrions la plaine lointaine, et toutes ses lumières. Nous pourrions aussi prendre la télécabine et profiter du voyage de montée pour quelques caresses. J’imagine déjà un peu de buée sur les vitres. Une fois au sommet, nous passerions la nuit bien au chaud, dans une yourte aménagée pour l’occasion, avec des tapis moelleux au sol, un matelas rond en son centre, des couvertures en laine douce, des tentures, et même un vrai sapin… mais ce ne seraient pas les boules décoratives qui m’intéresseraient le plus. Il y aurait assez de lumière avec des bougies scintillantes pour laisser voir la beauté et la douceur de nos corps et de nos étreintes, sans révéler pourtant toutes nos imperfections. D’abord, nous dégusterions un chocolat chaud, ni trop sucré, ni trop amer, avec des guimauves flottantes. Elles se ramolliraient sous nos langues, éveillant ainsi notre envie de goûter à d’autres textures et saveurs. Nous mangerions aussi quelques biscuits à la cannelle. Puis, nous danserions lentement. Et oui, l’Amant festif saurait danser sans écraser mes pieds. Il placerait une main sur le bas de mon dos et l’autre sur le creux de mon cou, ce qui me donnerait des frissons. Il commencerait ensuite à me déshabiller et bientôt, presque sans m’en apercevoir, tant je serais prise dans ses baisers, je me retrouverais nue face à lui. Je pourrais toucher tout son corps, réactif, me montrant son envie de plus, de mes mains, de caresses sur ces zones où personne n’a encore osé insisté (ce qui est logique, puisque qu’il n’est qu’un fantasme).

Il poursuivrait par un massage qui réveillerait mes énergies. L’autre jour, j’ai vu dans un magasin un beurre corporel fondant et comestible, au beurre de cacao, à l’odeur de bon chocolat. J’ai ouvert le pot de démonstration et je l’ai reniflé, j’ai fermé les yeux et j’ai commencé à imaginer toutes sortes de possibilités tactiles, sensuelles, gustatives. Puis j’ai soupiré, peut-être un petit peu trop fort, dans la boutique. La vendeuse m’en a offert un échantillon et m’a fait un clin d’œil, m’indiquant qu’elle terminait son service à dix neuf heures… Peut-être devrais-je mettre sur ma liste de souhaits que j’en désirerais un pot entier? Ce genre de substances pimenterait la soirée, lui donnerait une saveur particulière. Mon Amant festif m’en badigeonnerait tout le dos, puis il me retournerait et ferait de même sur mon ventre et mes bras. Il décrirait des cercles lents sur mes seins, les palpant avec expertise et délicatesse, les tenant comme si ses paumes devenaient le plus agréable des soutiens-gorges, chaud et vivant. Ensuite il me lécherait les seins et prendrait en sa bouche mes mamelons, l’un puis l’autre, comme s’il cherchait à gober un pudding. Il promènerait ses doigts sur toute ma peau et détendrait chaque parcelle de mon corps pour que je m’abandonne à lui. Je sentirais sa présence alors même qu’il ne me toucherait pas physiquement, tant il remuerait en moi d’énergies, en tous sens, mais surtout vers le haut, ce qui m’arracherait sûrement quelques gémissements. Je pourrais crier autant que je le voudrais, car il n’y aurait aucun rabat-joie, autour de la yourte, dans la montagne froide et déserte, pour nous intimer l’ordre de faire moins de bruit. Je me laisserais faire et je n’aurais rien à faire : c’est MON cadeau, après tout! Mais tout en savourant ses gestes sur moi, je verrais aussi son plaisir, ce qui aurait pour effet d’augmenter le mien.

Appliquant encore plus de ce beurre d’amour fondant, il continuerait à me manipuler, descendant ses mains et sa tête de plus en plus vers la zone de mes désirs les plus intenses. Il passerait ses doigts de chaque côté de mes lèvres, descendant et remontant dans le moindre de mes replis, faisant frémir sous ma peau les jambes de mon clitoris, cachées mais pourtant si réactives. Puis il m’embrasserait exactement là où cela me fait le plus de bien, pendant longtemps, m’amenant au bord d’un orgasme chocolaté. J’inviterais alors en moi deux de ses doigts. À peine guidé, il trouverait l’entrée. Il commencerait par explorer cette partie de moi qui se languit, qui se contracte toute seule comme pour se sentir exister, qui ruisselle sous l’effet du désir, et qui souhaite plus que tout être remplie et montrer la force de son accueil en enserrant avec douceur celui qui ose s’y aventurer. Ce faisant, il me regarderait, ne lâchant pas mes yeux, et il suivrait aussi mon souffle, une main posée sur mon ventre. Puis, sur la paroi antérieure de mon intimité, il décrirait de petits cercles, pressant ses doigts vers le haut, juste au-dessus de l’entrée de cette partie si secrète, ni trop loin, ni trop près. Et bientôt, je n’arriverais plus à soutenir son regard. Le mien se voilerait et je serais alors propulsée au milieu des étoiles, planant dans la voûte céleste, nous voyant ensemble dans la yourte, cercle minuscule posé au sommet d’une montagne enneigée, dans une contrée proprette et décorée comme il se doit pour les festivités. Je reviendrais à moi, à nous, à cette réalité fantasmée, petit à petit, redescendant des cieux où, cette nuit-là, la lumière est différente des autres nuits. Je me retrouverais dans la yourte, au centre du lit tout rond, dans les bras de cet Amant qui aura su éveiller tous mes sens et me faire lâcher prise pour mieux me faire décoller.

Alors, Père Noël? Fait-il soudain plus chaud dans ton atelier? Qu’en penses-tu? Je suis certaine que tu pourras m’envoyer cet Amant festif que j’attends, que je me souhaite, que j’imagine là, le couchant sur papier et me couchant à ses côtés dans une yourte à Noël. Est-ce que j’ajoute la gourmandise à la luxure, Père Noël? Est-ce que je t’en demande trop ? Je n’en souhaite pourtant pas un par jour en anticipation du réveillon. Je n’aurais pas le temps de tous les savourer d’ailleurs, et ce serait dommage. Non, j’en aimerais juste un… mais le meilleur!

Bien sûr, cher Père Noël, j’attends ta question, la fameuse question : « As-tu été sage cette année? ». Comment te dire ? Non, cette année, je n’ai pas été sage du tout, mais tout dépend de la définition. En novembre, j’ai même participé à un concours de littérature érotique… mais ça, ce n’est rien comparé à tout le reste, qui n’a pas été fait que de mots, mais plutôt de gestes, de sensations retrouvées et d’une audace nouvelle pour moi. Si je t’avouais toutes mes transgressions, Père Noël, et le plaisir que j’y ai trouvé, tu dirais que je ne mérite rien du tout, et tu mettrais dans mes chaussons un morceau de charbon, symbole d’un feu brûlant qui a tout consumé et s’est éteint. Je n’aimerais pas me faire griller, non, mais faire durer l’ardeur. Pire, tu pourrais me menacer de m’envoyer ton collègue, le Père Fouettard, ce libidineux dont (presque) tout le monde fait encore semblant d’avoir peur… Certaines, pourtant, le réclament à corps et à cri. C’est nouveau qu’il ait pareil succès. Moi, il ne me plaît pas du tout : il est tout maigre et sec, il a mauvaise mine, son teint est tout pâle, mais sa peau est sale. On dit qu’il passe son temps dans une cave, ou dans un donjon, et qu’il en sort rarement, sauf quand certaines le convoquent dans leur chambre à coucher. C’est ainsi qu’il gagne sa vie désormais. Il se ballade partout avec des chaînes et même un fouet et, dans sa hotte, il a toutes sortes d’accessoires dont je préfère ignorer les usages précis. Les elfes racontent qu’il ne leur fait pas peur, car il ne fouette que ceux qui y consentent… Si tu l’envoyais chez moi, je ne le laisserais pas faire. C’est lui qui finirait attaché sur une chaise. Je l’obligerais à manger du pudding et à boire du lait de poule. Si après ça il ne s’est pas un peu radouci, je ne saurais qu’en faire et je le ficherais dehors, malgré le grand froid.

Voilà, cher Père Noël, je termine ici cette lettre car je crois t’avoir tout raconté et donné assez de détails sur ce que je me souhaite pour ce Noël. J’espère donc que tu m’enverras ce cadeau, cet Amant festif, et sois bien certain que je saurai l’apprécier. Dehors, il y aura du fourrage et des carottes pour tes rennes. Je laisserai pour toi, dans le salon, quelques biscuits et un verre de lait.

Prends bien soin de toi, Père Noël. Et n’oublie pas mes petits souliers !

Circé

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