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Lettre de Saratoga Springs

À une époque lointaine, certains médecins prodiguaient des massages vulvaires à leurs patientes dites « hystériques » ou souffrant de diverses autres afflictions dans le but de les faire parvenir à un paroxysme ––c’est-à-dire un orgasme–– salutaire. Certains docteurs, aux Etats-Unis et ailleurs, ont fondé des centres de traitement par les eaux, des « spas » (salus per aquam), le plus souvent à proximité de sources thermales déjà connues et aménagées. La lettre suivante est celle d’une patiente enthousiasmée par son traitement hydrothérapeutique. Elle s’adresse à une femme plus âgée qui lui a recommandé, en toute connaissance de cause, une cure bien particulière dans l’établissement du Dr Johnson à Saratoga Springs, dans l’état de New York.



Saratoga Springs, le 4 juillet 1909

Bien chère Tante Kathleen,

J’ai reçu ta lettre de la semaine dernière. Je trouve enfin le temps de te donner de mes nouvelles car c’est aujourd’hui la fête nationale et les traitements sont allégés. J’espère que tout se passe bien à Brooklyn et que tu gardes un œil sur Jack, mon bien-aimé mari. Je lui ai aussi écrit pour lui dire qu’il me manque et que je me réjouis de le revoir et de le serrer dans mes bras. Comment en serait-il autrement ? Encore deux semaines à passer ici.

Je voudrais te remercier d’avoir intercédé auprès de Jack pour qu’il me laisse suivre cette cure ici. Quelle chance que tu aies autant d’influence sur lui ! Ce n’est pas étonnant, après tout, puisqu’après la mort de ses parents, tu l’as élevé comme ton propre fils, toi qui avais une grande fortune, mais pas d’enfants. Je sais bien qu’il n’a pas été facile de l’amadouer, mais tu es une femme qu’il écoute, certainement plus que moi qui suis pourtant son épouse. Et bien moi aussi, chère tante Kathleen, je me dis que j’ai bien fait de t’écouter et de venir ici en cure. L’argument qui a certainement convaincu Jack de me laisser aux bons soins du Dr Johnson est le fait que toi-même tu as déjà séjourné à Saratoga Springs. Je comprends maintenant ton enthousiasme à me recommander ces lieux et leurs traitements si efficaces pour ma neurasthénie. Ou était-ce mon hystérie ? Je ne sais plus quel était le diagnostic du Dr Keinspass. Il n’a aucune importance : je me sens presque guérie.

Je suis désormais au milieu de ma cure. Après la première semaine, j’ai déjà commencé à ressentir les effets positifs des traitements sur tout mon corps, et en particulier dans cette partie-là que la décence m’interdit de nommer, même si à toi, chère Tante Kathleen, je puis presque tout dire. Les effets sont bien plus forts que ceux des massages vulvaires hebdomadaires chez le Dr Keinspass, et je pense qu’ils seront aussi plus durables. Mes tensions se dissipent et mon esprit se raffermit tandis que mon corps nu trempe dans les bains tièdes et chauds ou se fait arroser par l’eau des fontaines. Je n’ai plus eu une seule crise depuis mon arrivée.

L’équipe du Dr Johnson s’occupe très bien de moi et de toutes les autres patientes. Nous sommes actuellement une vingtaine à suivre des traitements personnalisés. Celles qui viennent d’arriver sont peu rassurées, surtout au moment où nous devons toutes nous déshabiller pour entrer dans le bain de vapeur. Au début, les plus timides gardent leur drap de bain autour du corps, mais elles comprennent vite à quel point il est désagréable d’avoir un tissu humide et collant sur la peau. J’aime cette façon dont le personnel nous encourage, sans nous y forcer, à nous dévêtir et à rester nues en toute liberté. À propos de nudité, l’autre soir, nous avons eu une conférence spéciale d’un médecin allemand, le Dr Vielgenuss, en tournée aux Etats-Unis. Il nous a vanté les effets de ce qu’il appelle la gymnosophie et le vitalisme. Il m’a un peu fait penser au Dr Keinspass, mais en plus bel homme : une quarantaine d’années, yeux verts et cheveux châtains, une barbe fournie comme celle de ses confrères, une posture droite et un accent particulier quand il parle l’anglais. Je ne m’opposerais pas à ce que ce soit lui qui m’administre mon traitement régulier. Malheureusement, il n’est que de passage et retournera bientôt à Baden-Baden, en Allemagne, où il dirige un sanatorium ainsi qu’un autre établissement, réservé aux femmes. C’est dommage, j’aurais bien aimé examiner les effets concrets sur son corps de ce qu’il appelle le « naturisme »… J’imagine que, comme le Dr Johnson, il pratique ce qu’il prêche.

J’en reviens au bain de vapeur collectif, celui qui est dans l’aile ouest, avec la mosaïque représentant des nymphes dénudées jouant dans les eaux claires d’une source… T’en souviens-tu, Tante Kathleen ? Après avoir inhalé les vapeurs de thym, de sauge, et de menthe, les nouvelles venues se détendent un peu et les conversations vont bon train. Celles qui restent pour le traitement complet d’un mois se sont habituées à cette ambiance. Une fois que nous sommes déshabillées et dans le bain de vapeur, la pudibonderie habituelle n’a plus cours. Nous nous asseyons les jambes bien écartées afin que nos parties génitales ––oui, celles qui sont ensuite traitées tous les jours par les fameux massages–– bénéficient aussi de la chaleur et de l’humidité où flottent les huiles essentielles préparées par l’équipe du Dr Johnson. C’est drôle comme les images de mes compagnes de cure entièrement nues, cuisses ouvertes, laissant voir tous leurs poils et leur intimité, me reviennent à l’esprit aux moments les plus inopportuns. Par exemple, pendant le service religieux, qui se tient chaque dimanche matin dans la chapelle, au moment où ma voisine se levait pour chanter un hymne, j’ai eu une vision d’elle en train de sortir du bain de vapeur, ses longs cheveux défaits, et ramenant alors sur ses seins lourds son drap trempé… En la voyant, je n’ai pas pu m’empêcher de l’imaginer se couchant aux côtés de son époux, désormais apaisée par les traitements reçus ici à Saratoga Springs, et ouvrant avec entrain ses cuisses pour s’acquitter de son devoir conjugal. Peut-être devrais-je en parler au docteur ? Qu’en penses-tu, chère Tante Kathleen ? Cela t’est-il aussi arrivé d’être ainsi troublée par la vision des corps des autres curistes ?

Après le bain de vapeur, vient le traitement que j’ai surnommé « la fontaine de plaisir », dans l’une des multiples salles d’eau. Un tuyau sortant d’une bassine placée en hauteur et déverse de l’eau en continu avec une certaine pression. L’infirmière en chef me fait asseoir sur un siège incliné de façon à ce que l’eau tombe à la base du triangle de mes poils. Elle veille à me repositionner si je bouge et garde la mesure du temps : cinq minutes, pas une de plus, même si je l’aimerais bien. Je dois dire que ce traitement-là est fort agréable, même s’il ne m’amène pas au paroxysme recherché, qui est la cure de tous nos maux selon le Dr Johnson. Ce dernier a mentionné l’autre jour que plusieurs de ses éminents collègues de la faculté le contredisaient et avançaient que cet état d’extrême crise ––pourtant si plaisant–– serait en fait la cause de nos maux féminins et qu’il fallait l’éviter. Certains auraient même déposé des patentes pour divers appareillages corporels interdisant à nos mains l’accès à l’entièreté de nos corps. Cette idée-là a semblé affecter profondément de Dr Johnson. « Balivernes ! La femme doit jouir ! » a-t-il tonné. Je ne comprends pas exactement ce qu’il veut dire par là, mais je me dis qu’il a certainement raison. Apparemment, le Dr Johnson me parle plus longuement qu’aux autres patientes car il dit que j’ai de l’esprit. J’en suis fort flattée, et c’est comme si un tourbillon étrange se formait en mon bas ventre à chaque fois que débutent mes séances privées avec lui. Cet homme-là est un érudit et même un saint, j’espère que ses recherches cliniques sur le thermalisme et la santé de femmes seront un jour reconnues et récompensées. Je n’ai jamais rencontré un médecin aussi attentif et j’ai rarement bénéficié de traitements aussi efficaces. Depuis que j’atteins chaque jour au moins un paroxysme, et souvent même plusieurs, mes nerfs ne me font plus souffrir. Et puis, ici, même si mon mari et mes enfants me manquent (tu veilles sur eux, n’est-ce pas, Tante Kathleen ?), je me repose.

Une autre patiente, Madame Richards, m’a raconté qu’elle ne tient même pas trois minutes sous la fontaine de plaisir. Le seul aspect un peu déplaisant est la froideur de l’eau qui contraste avec celle des autres douches et bassins tièdes et chauds. Les infirmières ont donc pour consigne de lui maintenir les jambes et les bras pendant les cinq minutes règlementaires ––pas une de plus, ni une de moins–– pendant que l’eau de la fontaine tombe sur ses poils et éclabousse tout son corps. C’est un processus rigoureux ! Madame Richards est un peu plus jeune que moi. Elle doit avoir vingt-cinq ans. C’est une femme superbe, fine sans être trop maigre, petite. Son visage est doux et son air mélancolique. Elle est mariée à un riche industriel de Detroit qui l’a envoyée dans ce spa pour quelques semaines de cure. Elle m’a raconté que ce dernier se trouve incapable de lui faire ce que fait un homme à sa femme. Tu sais bien, chère Tante Kathleen, ce dont je veux parler puisque c’est toi, une femme éduquée, qui m’a instruite et continue à le faire en la matière. Ce malheureux n’arrive pas, avec elle, à obtenir la vigueur désirée, quand bien même il y parvient, m’a-t-elle confié, lorsqu’il fréquente des pauvresses qui vendent leur corps pour subsister. Tout comme moi, Madame Richards était en train de dépérir nerveusement quand son mari a entendu parler du Dr Johnson et l’a envoyée ici pour une cure. Elle a l’air d’aller bien mieux qu’en arrivant, car elle suit son traitement scrupuleusement. J’ai oublié de mentionner qu’ici rien n’est obligatoire : nous pouvons aller et venir librement dans le centre. Si nous manquons un traitement, personne ne vient nous chercher pour nous y contraindre. Mais il n’est pas étonnant, au vu des bénéfices que nous en retirons, que nous soyons toutes très assidues.

La séance de Madame Richards prend place juste avant la mienne. Tandis que j’attends mon tour, enveloppée dans un peignoir, allongée sur un fauteuil de repos dans le couloir, je l’entends pousser des cris, des râles, des soupirs bruyants … La première fois, j’en ai été presque effrayée, mais pour finir, j’ai poussé les mêmes sortes de cris, plus tard, quand j’ai reçu le traitement des mains expertes du Dr Johnson lui même. Il m’a assuré que c’était parfaitement normal et sain. Et toi, chère Tante Kathleen, est-ce que tu criais beaucoup lors de ton séjour à Saratoga Springs ?

Tous ces traitements aquatiques me font finalement le même effet que les manipulations vulvaires du Dr Keinspass, sauf qu’ils sont bien plus agréables, moins brutaux, et que je n’ai pas à subir de regarder le visage rougeaud de ce médecin, ou la mauvaise humeur de la grosse matrone à laquelle il délègue souvent le soin de masser les patientes. Elle aussi bénéficierait certainement du traitement !

La semaine dernière, la propre fille du Dr Johnson ––nous l’appelons affectueusement Dr Liz––nous a donné un cours sur la planification familiale. Son père l’a poussée à faire, comme lui, des études en médecine, et elle est parmi les rares femmes de notre état à avoir obtenu un diplôme de l’université de Cornell. Comme tu le sais, il est difficile pour les femmes d’exercer la médecine. Et comme tu le sais aussi, je pourrais me faire arrêter en vertu de la loi Comstock si je divulguais ici les détails de sa présentation par courrier postal ! Je suppose que toi-même, chère Tante Kathleen, dans ta grande sagesse, tu dois connaître ces enseignements puisque tu as réussi à atteindre ce moment de la vie d’une femme où le sang cesse de couler périodiquement sans avoir donné naissance à un seul enfant, et ce, malgré tes nombreux amants (oh, ce n’est un secret pour personne à Brooklyn). Dr Liz nous a donc expliqué comment contenter nos époux tout en espaçant les naissances. Il s’agit simplement de repérer les moments propices du mois pour avoir des rapports conjugaux. Mets-moi de côté l’un de ces petits calendriers distribués gratuitement dans certains commerces. Il faut que je me mette à tenir compte des jours de mon cycle. J’entends bien mettre cela en pratique avec Jack à mon retour. À mon sens, trois enfants sont bien suffisants pour nous.

Laisse-moi encore décrire brièvement les traitements particuliers administrés par le Dr Johnson en personne. Comme il est très sollicité, il ne reçoit les patientes en privé que pour deux séances par semaines. J’en ai déjà eu quatre avec lui et, lors de la dernière, il a débuté la seconde phase du programme, celle qui consiste à apprendre à la patiente à atteindre elle-même la crise paroxystique. Contrairement au Dr Keinspass qui est toujours empressé, le Dr Johnson préconise des gestes lents et très doux. Pendant la première phase du programme, c’est lui-même qui prodiguait les massages. Désormais, il a commencé à me montrer comment appliquer mes doigts sur des zones particulières de mon anatomie : à quel endroit exactement, avec quelle pression, en fonction de mon ressenti. Des petits mouvements circulaires semblent être les plus efficaces. Le Dr Johnson utilise aussi un mélange d’huile de coco et ses fameuses huiles essentielles, en fonction de l’humeur du jour. Il est très détaillé dans ses explications. J’aimerais bien qu’il soit plus tactile, mais il délègue à une toute jeune sage-femme le soin de guider les gestes des patientes durant la seconde phase. Lui se tient en retrait et observe. Avant-hier, il m’a encouragée à continuer encore plus longtemps les frottements bien placés sur un renflement de ma peau, à la base de mes poils. L’effet était presque le même que sous l’eau froide de la fontaine de plaisir, sauf que je risquais à chaque instant de m’arrêter tant les sensations devenaient fortes. Et, sais-tu, chère Tante Kathleen, que j’ai senti monter une sorte de chaleur tourbillonnante en mon bas ventre ? J’ai ensuite senti quelques contractions musculaires tandis que je me cambrais en arrière en poussant des cris extatiques. Ma foi, il n’était plus question de faire preuve de retenue. Heureusement, la table d’examen est bien aménagée et on ne risque pas de tomber. C’est comme si j’avais explosé hors de moi-même. A ce moment-là, le docteur est intervenu. Il a appliqué la paume de sa main et l’a pressée contre toute ma zone pelvienne, ce qui a eu pour effet de me ramener à la réalité. Il a l’air très satisfait de mes progrès et de mon apprentissage de cet auto-traitement. La prochaine phase, a-t-il expliqué, consiste à utiliser des accessoires oblongs de tailles et d’épaisseurs variées. Il me semble d’ailleurs en avoir aperçu plusieurs chez toi, dans ta chambre à coucher, le jour où tu m’as envoyée chercher des serviettes propres dans ton armoire. J’ai par mégarde ouvert le tiroir de gauche, plutôt que celui de droite, et j’ai découvert là une série d’objets qui ressemblent beaucoup à ceux que m’a montrés le Dr Johnson. Mais peut-être n’ai-je pas bien observé ? Et je n’aurais pas aimé fouiller dans tes affaires de toutes façons. Je me réjouis d’apprendre à quoi ils servent. Après ces deux semaines ici, tu peux bien penser que je commence à m’en douter un peu.

La nourriture servie est exclusivement végétarienne et, je dois le dire, un peu fade. Il n’y a qu’une seule salière à disposition pour tout le réfectoire et c’est toujours un défi que de la trouver. C’est bien ma seule plainte par rapport à ce spa. Mais enfin, chère Tante Kathleen, on n’envoie pas les femmes ici pour les plaisirs des sens, n’est-ce pas ?

Vraiment, je te suis infiniment reconnaissante de m’avoir suggéré ce séjour hydrothérapeutique ! Je me sens remplie d’énergie et peut-être même serai-je prête, à mon retour, non seulement à tenir proprement mon ménage et à satisfaire mon mari, mais aussi à rejoindre cette association de femmes dont tu me parlais avant mon départ, les « suffragettes » je crois. Même s’il est conseillé de répéter souvent les traitements, j’ai désormais appris comment me porter moi-même à la crise paroxystique et cela va, je crois, grandement soulager mes humeurs. Je me réjouis de t’en dire plus à mon retour, d’ici deux semaines.

Ta dévouée,

Emily

PS : Le Dr Johnson nous a fait une démonstration, avant-hier, sur l’une des jeunes infirmières qui s’est portée volontaire pour ceci : il nous a montré une machine électrique portative qui se branche sur le secteur. Il s’agit d’une réplique miniaturisée de l’un des appareils qui se trouvent dans la salle de stimulation électromagnétique de l’établissement. Le docteur vend cet appareil vibratoire pour le modeste prix de quatre dollars et cinquante-cinq cens. Si tu arrivais à convaincre Jack que cette machine serait une bonne manière de m’éviter mes visites périodiques chez le Dr Keinspass, je te serais fort reconnaissante. Demande-lui de prendre avec lui cette somme quand il reviendra me chercher ici. Si tu ne parviens pas à le convaincre, je te prie de m’avancer cette somme et je te rembourserai dans les meilleurs délais à mon retour. Je te laisserai essayer cette machine vibrante, bien sûr… Je suis désormais certaine qu’elle te plairait. 

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