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L'heure de la sieste

Tu étais entrée dans notre famille comme un oiseau de paradis dans une nichée de pigeons. Légère et joyeuse, vivante. Trop vivante pour notre tribu résignée. Un oncle à peine plus âgé que moi t’avait ramenée d’Italie comme un trophée. Les femmes t’avaient haïe d’instinct, puis avec raison quand elles s’étaient rendu compte que tu n’avais que faire de leur plaire. Tu avais dû être très pauvre. Cela se voyait à la vénération que tu portais aux choses, à la reconnaissance sans bornes que tu manifestais aux babioles dont ton mari te comblait, moins pour la joie dans tes yeux que pour donner davantage d’éclat à ce bien nouvellement acquis. Avant que l’été s’achève et l’illusion avec lui, vous vous étiez mariés. Une tricherie, comme le mariage dans une chapelle latérale de Sainte-Réparate, puis les photos en grand blanc devant le Negresco, où ton beau-père gardait le parking.

Nous vivions tout près, et je te voyais bâiller le dimanche, entre tes belles sœurs, leur faisant répéter trois fois chacune de leurs phrases, refusant d’apprendre, jusqu’à ce qu’elles renoncent à te parler, à t’enseigner la cuisine et le repassage, qu’elles parlent de toi en ta présence comme si tu n’étais pas là. Déjà alourdies par les maternités, elles appelaient maigreur la sveltesse de ta taille, provocation ta façon de revendiquer ta beauté de pur-sang. Tu me traitais en camarade, ou plutôt comme un gamin trop grand, redressant au passage une mèche ou un col, me grondant de fumer trop, riant de mon embarras à te nommer tante, alors que si peu d’années nous séparaient. Mon italien scolaire me donnait le prétexte de te parler souvent. Quand tu surprenais mon regard de fou sur ton décolleté ou sur tes jambes croisées haut, tu me faisais la mine faussement sévère qu’on réserve aux enfants dont les mains s’égarent. J’avais dix-sept ans. Je te désirais comme un damné.

L’automne s’étirait. L’oncle avait épuisé le plaisir d’exhiber sa conquête. Le dimanche il rejoignait ses amis pour des parties de pêche ou jouait aux boules sur la place. Ton destin était de rejoindre le camp des femmes. Celles-ci cherchaient en vain sur ta silhouette des signes d’arrondissement. Tu te faisais sérieuse, tu déchiffrais des romans-photo au prétexte d’apprendre la langue. Ton hâle avait pâli, ton sourire se faisait plus rare. Tu étais fantastiquement belle.

Au lycée, je gravais ton prénom dans mes pupitres. Je m’étais pris d’une soudaine passion pour les photos de famille. Ma grand-mère, mes tantes souriaient, exhibaient leurs bambins. Sur l’un des clichés, ton regard sombre tourné vers l’objectif montrait clairement que tu m’avais deviné.

Après les repas du dimanche, la sieste était de rigueur. Le soixante-treizième jour de ta présence parmi nous – j’ai compté chacun des jours – tu me croisas sortant de ta chambre à l’heure où je te croyais endormie sous la tonnelle. Nous restâmes un instant face à face, toi sévère et comme déçue, moi haletant et serrant mon butin sous ma chemise, une culotte volée. Tu t’effaças contre le mur et je filai me réfugier dans la chambre en haut de la maison. Brûlante en été et poussiéreuse, elle ne servait plus à personne et on entendait venir de loin les visiteurs. C’était là que je cachais sur l’armoire mes meilleurs clichés de toi et, je dois te l’avouer, les magazines de femmes nues qui servaient de dérivatif à ma passion. Quand j’entendis tes talons claquer dans l’escalier étroit, j’entrevis une scène, un scandale J’eus le temps de songer que j’allais être banni de la famille. Tu entras et tu vins tout droit au lit sur lequel j’étais assis, attendant mon verdict.

Aujourd’hui encore, je me demande comment tu sus prononcer ces phrases parfaites en troussant jusqu’à la taille ta robe de vichy bleu. Sans doute les avais-tu répétées. Sois un homme. Prends plutôt celle-ci. Je restai interdit devant le triangle de dentelle blanche que le coussinet de ta toison gonflait. Puis tu dis encore, tandis que je posais mes mains fébriles sur tes hanches. Attention, ce sera une fois seulement. Un dieu me fit le don de faire glisser sans trop de maladresse le minuscule vêtement. Je tombai à genoux et enfouis ma bouche en toi. Tu me saisis rudement aux cheveux et tu me guidas vers ton plaisir, car c’est de lui qu’il était question et non de te donner. Puis tu en eus subitement assez, tu me fis lever, me poussas sur le lit. Tu voulus toi-même me déshabiller, refusant d’un geste brusque mon aide. Tu saisis sans douceur ma verge tendue. C’est moi qui te dirai. Puis tu me fis entrer en toi.

Je me mordis les lèvres au sang, enfonçai mes ongles dans mes paumes. Je voulais me priver de toute sensation, me faire chose pour toi. Tu fis voler ta robe, puis tu libéras tes seins et ta chevelure noire. Tes yeux et tes dents brillaient dans la pénombre, tu n’émettais aucun son, ton regard était tourné vers l’intérieur de toi. Le bout de tes doigts posés sur ma poitrine, tandis que tu ondulais doucement, me disaient d’attendre encore. Puis tu pris mes deux mains, les posas sur tes seins lourds et glissants de sueur et tu t’inclinas vers moi. Ta bouche à un centimètre de la mienne, tu me dis : Maintenant, amore. Tes yeux dans mes yeux tu me regardas jouir, jusqu’à ce que le dernier spasme m’ait secoué et que je retombe sans force. Tu te levas alors doucement. Te rhabillas sans me regarder et sortis.

Le lendemain était le soixante-quatorzième jour et le dernier où l’on te vit chez nous.


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