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Marie-couche-toi-là 2/6


Les jours passaient, sans se ressembler tout à fait.


« Voici un ensemble qui devrait t’aller, dit Jérémie en me tendant un rectangle de cellophane. »

Je haussai les épaules et posai négligemment le paquet sur mon bureau où je m’assis le dos tourné. J’avais décidé depuis longtemps déjà de ne pas travailler face à lui, mais simplement à mon bureau, le dos tourné, pour être plus efficace et mieux concentrée. Compte tenu de ma tolérance pour ses écarts précédents, le Directeur de la logistique ne s’était pas risqué à me contredire.

Je tendis mon bras vers le fax qui crépitait depuis quelques minutes.

— Un instant, fit Jérémie.

— Tu vas passer cet ensemble tout de suite.

— Ça te prend le matin de bonne heure maintenant ?

— Fais ce que je te demande, s’il te plaît.


Nos rapports professionnels restaient au beau fixe. Sauf que le patron avait les idées fixes… En cas d’excès, j’étais bien armée pour le ramener à la raison, il ne l’avait sans doute pas oublié, ou bien si ?

Fais ce que je te demande, s’il te plaît. Ce ton poli, mais ferme admettrait mal la réplique. Tout de suite. Histoire de m’assurer une journée de tranquillité ?

Essayer de la lingerie de luxe, même pour satisfaire le caprice d’un patron voyeur, m’apparut soudain plus plaisant que de traiter l’avalanche de fax qui s’empilaient obstinément à côté de mon bureau. Puis, le matin, à froid, n’était pas un mauvais moment, toute réflexion faite ; et une première, en ce qui me concernait.


Je disparus dans les toilettes. L’ensemble était noir, de la meilleure facture. Je passai les bas de tulle ornés surmontés de jarretelles aux motifs fleuris, le triangle noir du string et le soutien-gorge moulant.

Quand je sortis, le patron me tournait le dos.

— Sur le bureau ! entendis-je.

Je m’assis de profil, les bras en retrait sur l’angle du bureau et écartai mes jambes légèrement pliées de part et d’autre de l’écran de l’ordinateur où pleuvaient les courriers électroniques, exposant ainsi mes épaules, mon ventre, ma fesse nue moulée entre la ficelle du string et la jarretelle ouvragée, et, bien entendu, mes cuisses sous les bas transparents que je trouvai très élégants. Je tournai la tête et dissimulai mon visage derrière ma chevelure châtain clair, dont l’extrémité atteignait le soutien-gorge, de sorte que mon regard ne puisse rencontrer celui de Jérémie lorsqu’il se retournerait.

Je perçu le ton de sa voix, ferme et admiratif.

— Surtout, ne bouge pas.

Je tins la pose assez longtemps — pour satisfaire le patron, admis-je avec une pointe d’agacement.

Des téléphones sonnaient, son portable, mon fixe sur mon bureau, et le fax se remit à crépiter.

— Tu as été parfaite, Marie. Au travail maintenant, dit-il sobrement, sans l’ombre d’un regret.


Je repassai aux toilettes et enfilai mon jeans que j’y avais abandonné. Retour au réel.


La journée se poursuivit sans anicroche et la masse de travail que nous abattîmes ne nous, ne lui… donna pas le loisir de divaguer.



Les écarts de Jérémie devenaient plus fréquents.


Comme chaque fois, il n’y alla pas par quatre chemins.

— Tiens, pas de soutien-gorge !

— Ah… tu crois ?


Rien n’échappait à cette paire d’yeux de lynx braquée en permanence sur mon anatomie !

Il faisait chaud, je portais simplement un chandail de coton sur un t-shirt sombre.


— Tu vas me montrer tes seins.

— Tu les as déjà vus, non ?

— Quand donc ?

— N’insiste pas, veux-tu ?

— Ah, quand tu as fait ton strip, c’est cela ?

— Mon strip ?

— Ton strip-tease, l’été passé, martela-t-il.


Je n’avais jamais envisagé les choses ainsi.

Il avait voulu me voir, eh bien il m’avait vue ! Sans ambages, j’avais alors donné la riposte.

Ne s’agissait-il pas de lui donner une leçon ?

Sa posture de patron, ses ordres ne m’impressionnèrent pas le moins du monde. Ni prude ni sainte-nitouche, de surcroît mariée (comme il le savait), je lui avais, d’emblée, fourni l’occasion d’évacuer ses obsessions. La nouvelle secrétaire en CDD se dénuda au-delà de ses attentes. Le patron entra en transe. Et je l’abandonnai pantelant. Je le ridiculisai, puis l’humiliai.

Il en avait pris plein la face. Je le croyais calmé. Mais, comme le démontra la suite, je n’avais pas fait pas assez fort. Pis encore, la leçon n’était toujours pas apprise : j’étais une femme ! Une femme pas plus, mais certainement pas moins, Monsieur le Directeur ; rien n’est gratuit, en tout cas pas moi.


Ton strip-tease, l’été passé. Ces mots provoquèrent en moi un déclic. Je réalisai qu’on pouvait voir la situation sous un angle inversé. Exactement de son point de vue et non du mien. Je lui avais en effet ordonné de se placer derrière moi, vue plongeante sur mes seins (et non face à moi), pour observer les ombres de la lingerie que mes longs doigts faisaient danser dans la lumière, sur mon con, proéminent, offert, mais en quelque sorte à l’envers… Les humiliations que je lui avais infligées étaient-elles donc entrées parfaitement dans son jeu ? Je faisais chaque fois semblant de satisfaire ses exigences. Cette perspective inversée, n’offrait-elle pas, à mon insu, un florilège de faux semblants dont Jérémie restait friand ?


Quoiqu’il en fût, je me rendis à l’évidence : oui, c’était bien moi qui avais baissé mon slip sous les yeux de mon patron pas plus tôt entrée dans son service. Un strip restait un strip.


La voix patronale me rappela au présent immédiat.

« Soulève ton chandail, il est presque six heures » reprit-il placidement.

En un instant, défilèrent ma séance photo anti-harcèlement ratée, le slip que je ne possédais pas cette fois-ci pour le rendre, et ma démonstration de lingerie quelques jours plus tôt. J’étais à court de munitions.

Je restai muette.

— Là, allonge-toi sur le bureau.

Je m’allongeai face à lui (cette fois-ci le rituel ne se déroulerait pas à l’envers), et levai lentement mon chandail jusqu’à ce que mes seins pointus, pointent en l’air sous le regard soutenu de Jérémie qui enfilait son pare-dessus.

Je restai ainsi quelques instants, les yeux clos, le visage détendu — je savais qu’il n’allait pas me toucher — jusqu’à ce que résonne le son de sa voix guillerette.

— Bravo, Marie, et bonne soirée !

Quand mes yeux s’ouvrirent, Jérémie avait disparu. J’entendis la porte du bureau claquer.


Je traversai la ville vitre ouverte. La circulation me parut moins dense qu’à l’accoutumé. Je venais de montrer mes seins à mon patron. Comme une étudiante en goguette, j’avais soulevé mon t-shirt. L’idée me traversa de le raconter à mon mari, il conservait un cliché de moi dans une pose à peu près identique, pris quelques années plus tôt, à la va-vite, lors d’une soirée sur le campus.

Puis non. Depuis lors, beaucoup d’eau avait coulé. Et j’avais inexplicablement montré mon con à mon patron, sans même qu’il ne me le demande. Cela, personne ne le saurait.

À part Jérémie. Idiote !




— Tu portes quoi dessous aujourd’hui ? Me lança Jérémie à brûle-pourpoint.

— Juste un shorty, rétorquai-je.

— Quelle couleur ?

— Gris survêtement.

— Ah, ah !

— Ce n’est pas ton genre.

— C’est quoi mon genre ?

— La lingerie fine.

— D’accord, mais…

Je déployai alors une nouvelle tactique.

— Tu veux voir ?

— Oui.

— Mille euros.

— Chiche !

Il sortit son carnet de chèques en cuir souple et me tendit un chèque de mille euros.

Je savais qu’il en gagnait 5500 par mois, la somme qu’il me remettait était rondelette.

— Tu ne plaisantes pas, dis donc !

Comme je ne prenais pas le chèque, il alla le poser sur mon bureau.

— Le shorty ! fit-il exigeant son dû.

— Non, fis-je posément.

— Oui.

— Oui ?

« Pauvre con ! » ajoutai-je, mon regard planté dans le sien.


Sitôt qu’il dépassait la ligne rouge, je m’affranchissais de tout respect hiérarchique. Et la ligne tournait maintenant à l’écarlate. Il me balançait mille euros, il acceptait de payer !

— Monsieur le Directeur de la logistique, je ne suis pas votre pute ! hurlai-je.

Je me mis à le vouvoyer, « je vais vous apprendre les bonnes manières » dis-je en contenant ma colère.

Je défaisais mon jean face à lui quand il m’arrêta net, sa main ferme sur mon bras.

— Non, tu t’y prends mal ! Je ne veux voir que ton shorty.

Je le fixai rouge de fureur.

Il me tendit un verre d’eau fraîche.

— Bois, tu te sentiras mieux.

Je vidai le verre d’une rasade.

— Commence par le haut c’est plus facile. Enlève tout ce qui ne concerne pas ton shorty.

Puis son regard se détourna vers le fond de la pièce. « Préviens-moi quand tu seras prête. Prends ton temps. »

Un instant plus tard, j’étais debout face à lui en soutien-gorge et shorty.

— Retourne-toi.

Je pivotai.

— Le haut.

Je l’entendis s’asseoir tout juste derrière moi en même temps que je me défaisais, seins face au mur.

— Bien. Ne bouge pas. Lève tes bras et appuie-les contre le mur.


La position, à ma grande surprise me soulagea. J’inspirai profondément et sentis mes muscles se détendre. Je me cambrai même légèrement.

Derrière moi, Jérémie voyait mon dos blanc, la tombée de mes hanches, mon humble shorty gris qui me prenait à mi-fesses, le haut de mes cuisses…

— Sais-tu maintenant comment on montre son shorty ?

— Oui, murmurai-je.

— Parfait. Ton shorty te va aussi bien que de la lingerie fine.


Il se leva. « Tu peux te rhabiller » dit-il en s’éloignant d’un pas détendu.

Je ramassai mes vêtements épars et me vêtis.

Il jeta un coup d’œil à sa montre. « C’est l’heure de partir maintenant. »

Je pris mon chèque sur mon bureau et le lui tendis.

— Garde ton fric, soufflai-je.

— Pas question ! Tu as été parfaite.

— Garde ton fric, répétai-je presque sereine.

— Bon, tu ne veux pas d’argent ?

— C’est gratuit.

Il saisit mon allusion au vol.

— C’est plus fort que nous Marie, à demain.

— À demain.


Nos véhicules démarrèrent en même temps, il tourna à gauche et moi à droite.

Sortie de la zone industrielle, je fis une halte dans un café et commandai une eau minérale. Sais-tu maintenant comment on montre son shorty ? Il avait toujours raison. Je me sentais calme. Je n’étais pas fière de moi, mais je ne me sentais pas non plus en défaut malgré son hasardeux « C’est plus fort que nous. » Nous ? Qui nous ? L’impression d’être forcée, obligée ? Pas tout à fait. Admirée ? Peut-être, mais c’était secondaire. J’avais cru jusque là être maîtresse du jeu à mes heures. Je ne savais plus désormais.

Pour sûr, le besoin de donner des leçons à Jérémie ne me reprendrait pas. Je percevais de plus en plus clairement que c’était presque l’inverse qui se produisait. Après mon strip de l’été dernier, j’avais ri toute seule imaginant Jérémie désarçonné, mais tenu à distance par mon audace. J’avais ri, secrètement satisfaite de lui avoir dérobé le spectacle de mon cul.

Ce soir, il en était tout autrement. Il en avait admiré le galbe et la fermeté.


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