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Marie-couche-toi-là 4/6


J’étais à court de jeux et n’avais plus envie de jouer. J’avais tenu Jérémie sous ma coupe, en haleine, chaque fois que je l’avais voulu. Il sembla même que, sans le vouloir, j’avais remis les pendules à l’heure et, qui sait, peut-être l’individu à sa place car un bon mois s’écoula, en pure chasteté.


Jérémie dut soupçonner que la saison des jeux était terminée.

— Que nous vaut telle pudibonderie ? ne put-il s’empêcher.

— La règle du jeu, répondis-je, je décide et tu obéis, n’est-ce pas ?

— Mais tu ne joues plus, toi !

— Tout vient à qui sait attendre ! lançai-je d’un ton moqueur.

— Ton tour de hanches, jeta-t-il, un peu comme s’il annonçait un atout au poker.

— Trop facile, trouve mieux ! répondis-je.

— Pas toi.

— Pas moi quoi ?

— Tu n’es pas une femme facile.


Cette remarque, je ne sais pourquoi, m’agaça.

Je résolus de lui donner un joli morceau de fil à retordre.

— Tourne-toi.

Il pivota sur son siège.

Je me dévêtis à la hâte. Entièrement nue, je lui tournais le dos. Le soleil pénétrait à flots dans la pièce et sa puissance m’éblouissait.

— Maintenant ! dis-je.

J’entendis le léger grincement du fauteuil reprendre sa position initiale. Je sentais les yeux du patron parcourir mes formes en pleine lumière, mon dos, mes hanches, mes cuisses, mon cul que j’avais mis un point d’honneur à dissimuler, du moins en partie, jusque lors.

Ce regard, comme un souffle chaud, glissait le long de ma raie puis s’attardait sur mon sexe que lui révélaient mes fesses légèrement écartées.

Je m’éloignai lentement, puis demeurait immobile dans la clarté, tout près de la baie vitrée dont le rideau m’empêchait d’être vue de l’extérieur.

Imperceptiblement, je revins à moi.

— Facile ! dis-je, le dos tourné, debout, les fesses écartées.

Il ne répondit pas.

— Retourne-toi maintenant, veux-tu ? fis-je, imperturbable.

Le siège couina en pivotant.

Je m’habillai et m’assis à mon bureau.


Nous n’échangeâmes pas un mot de la journée.

Quelques mètres nous séparaient, mais Jérémie m’envoyait ses instructions par courriel.

Et, étrangement, nous quittâmes le bureau sans nous saluer.


M’avoir vue à loisir, hier dans son bureau, ne lui suffisait pas.

— Comme tu étais distante hier !

— Ah vraiment ! Ce que tu as pu penser ne m’intéresse pas, dis-je sans interrompre ma frappe au clavier.

— Quand tu portes ta lingerie, je te sens moins froide.

— C’est ton affaire, fis-je dans un haussement d’épaules.

Jérémie émit un marmonnement incompréhensible et poursuivit son travail.


À midi, il m’invita à déjeuner. J’acceptai d’un hochement de tête.

Le restaurant, à la lisière de la zone industrielle, était assez chic. La nourriture succulente, arrosée d’un bon cru, contribua à briser la glace du matin. « Tu devrais m’inviter ici tous les jours, c’est mieux qu’un sandwich sur le parking » dis-je. Il sourit machinalement puis nous parlâmes de choses et d’autres, ce que nous ne faisions jamais au bureau. De fil en aiguille, il ramena la conversation sur les jeux. Je conservais toute liberté d’initiative, ces dernières étaient toujours excellentes, pourquoi ne pas poursuivre ? « Il n’y a plus de jeu qui tienne, Jérémie, c’est fini, tu comprends ? » Il comprenait, mais la scène de la veille l’avait bouleversé (encore un drôle de mot dans la bouche du patron), alors accepterais-je de révéler, juste une fois, mon splendide tour de hanches ? Assez flatteur, même de la part d’un Jérémie.

Bref, il fut convenu que je porterais ma propre lingerie, et que je me montrerais, de dos une nouvelle fois, au gré de mon humeur, quand bon (il appuya sur ce mot) me semblerait.


Sitôt rentrée chez moi, j’agis sans réfléchir, presque à la hâte, et me mis en quête des sous-vêtements que je porterais pour l’occasion. Demain ? Pourquoi pas ?

Je décidai de troquer mes modestes dessous quotidiens pour un soutien-gorge à nœud papillon assorti d’un string à volants en soie blanche, mon ensemble des grands soirs, comme l’appelait mon mari.



Le lendemain, je m’éveillai en sursaut.

La porte du bureau déverrouillée m’indiqua que le patron était déjà à pied d’œuvre. Je passais directement aux toilettes pour me dévêtir. L’horloge numérique marquait huit heures dix lorsque je me présentai en tenue devant Jérémie.

— Nous avons beaucoup de travail aujourd’hui, me dit-il affectant une expression blasée, puis le téléphone sonna.

Il tint une longue conversation pendant laquelle, assise dans le fauteuil de cuir abricot, j’attendais obstinément. Ce serait maintenant. Et il le savait. Sitôt terminé, il mit son téléphone en mode silencieux et s’avança dans ma direction. Je me levai promptement, lui jetai un regard excédé et fis volte-face. Mais je perdis l’équilibre et me retrouvai à genoux sur le siège du fauteuil.

— Quelle… ! lança-t-il admiratif.

Les instants s’égrenaient, je pensai qu’il allait en rester là. Je fis un geste pour mettre pied à terre.

— Ne sois pas distante, veux-tu !

— Je ne veux rien, rétorquai-je laconiquement.

Je le sentis se rapprocher, ses mains frôler mes hanches.

Il tira délicatement mon string jusqu’au bas de mes fesses en prenant soin de ne pas dévoiler mon entrejambe.

Un silence absolu s’instaura.

Le souffle de Jérémie se promenait dans le creux de mon dos, sur mes hanches, mes fesses (que je serrai légèrement pour éviter que le string ne tombe), mes cuisses, mes fesses de nouveau, le haut de ma raie.

— C’est bon, dit-il soudain, comme une injonction de m’éloigner.

Je remontai mon string quand il tira sur le nœud papillon dans le haut de mon dos. Je m’éloignai, retenant mon soutien-gorge à moitié défait.

Le spectacle l’avait mis dans une excellente humeur.

— Allez, dépêche-toi, au travail ! me lança-t-il d’un ton jovial.


La journée, fort occupée, se poursuivit sans incident.


Avant de partir, tard dans l’après-midi, je fis un détour par les toilettes.

Je ne sais pourquoi, j’avais emporté mon slip de coton habituel dans mon sac. Je me débarrassai de la lingerie et l’enfilai, comme soulagée : j’étais une autre. Et mon mari ne me poserait pas de question. Oui, j’avais de nouveau montré mes fesses au patron ! Pas de quoi fouetter un chat, après tout ! Mais, mieux valait garder cela pour moi.



Quelques semaines s’écoulèrent.

Les évènements se succédèrent alors en parfaite logique, du moins comme l’entendait Jérémie.


Nous eûmes une brève conversation. Puisqu’il avait vu mes courbes à loisir (mon cul, mais il n’employait pas ce mot), rien ne s’opposait à ce qu’il me contemplât de face, n’est-ce pas ? Près de la fenêtre, par exemple ?

Mes courbes, me contempler, c’était bien enrobé !

Je le toisai le visage clos, le regard impassible.

Mais, en réalité, je n’y voyais pas (du moins plus) d’inconvénient.

Si mon patron n’avait manifestement rien appris de ma leçon du tout premier jour, c’était, au fil du temps, moi qui apprenais. Ces séances me révélaient une partie de moi-même que je ne connaissais pas : je n’avais jamais eu l’occasion de me donner en spectacle et, sans en raffoler, je me prenais au jeu avec un plaisir discret, mais pleinement assumé. Du reste, sûre de mes atouts, et confortée dans ma position, je travaillais plus détendue (mais toujours autant).


J’avais rejeté mes cheveux en arrière, mis un rouge à lèvres rose pâle. Mes vêtements gisaient épars sur la moquette. Près de la baie vitrée, appuyée sur un bras, la tête inclinée, la lumière extérieure baignait mon visage et partiellement mon corps entièrement nu. Les jambes croisées, je ne laissais voir que le triangle de poil qui masquait mon bas-ventre.

Jérémie lança quelques plaisanteries à propos de ma pose, du piercing qui ornait mon nombril…

Je me sentais très à l’aise, presque euphorique. J’abandonnai soudain ma posture et, le corps projeté en avant, ma toison à l’air, j’éclatai d’un rire franc et naturel qu’à ma grande surprise je communiquai à Jérémie. Je l’avais vu ébahi ou interdit, mais réjoui, non, jamais.

Je me rhabillai sous ses yeux puis nous reprîmes notre travail dans la bonne humeur.



Une nouvelle semaine commençait. Jérémie demanda à me voir de près. « Montre-moi ce que je n’ai pas encore vu, de tout près. Quand tu voudras. »

De tout près. Tiens donc !


Ce pouvait être à midi, ce soir, demain ou la semaine prochaine, je le savais, mais, cette fois non plus, je n’attendis pas. J’interrompis mon travail et me défis dans le hall d’entrée, derrière la porte entrebâillée.

Quelques instants plus tard, j’apparus en string. Je m’approchai du fauteuil abricot où il consultait son téléphone. Il leva les yeux et d’un geste me plaça en demi-profil. Un rayon de soleil effleurait ma peau blanche.

Il posa son téléphone quand, mes pouces sur les lanières de mon string, j’exposai mon intimité en gros plan, à quelques centimètres de son visage : la bande de poil sombre — que j’avais par hasard taillée dimanche — épousait le vallonnement de ma dune et s’amenuisait au début de ma fente. Je ne descendrais pas au-delà.

« Voyeur ! » lâchai-je rompant la bulle de silence qui nous enveloppait.


Ces intermèdes de silence presque religieux s’inscrivaient désormais dans notre rituel quotidien. Je me déculottais, il matait, puis le travail reprenait comme si de rien n’était.


Un voyeur assidu et moi, une femme qui me montrait.

Curieusement peut-être, révéler mon intimité à Jérémie, tantôt m’indifférait, tantôt me procurait un sentiment de liberté absolue dans lequel, l’indéniable ascendant que je pouvais avoir sur lui était passé au second plan. Unique spectateur, toujours aux premières loges, il demeurait pour moi à l’arrière-plan : il aurait pu être un autre.

Ce voyeur opiniâtre m’avait appris à être regardée.



La journée s’achevait. Seules nos lampes de bureau en fer blanc restaient allumées, nous nous préparions à partir.

Mais Jérémie avait besoin me voir, encore, juste un instant, mes fesses seulement.

Rompue à l’exercice, je fis volte-face et retirai mon jeans. Jérémie avait de la chance, je portais par hasard un string des plus minimalistes que mon mari venait de m’offrir pour mon anniversaire. Je laissai couler ma robe, relevai mon cardigan de laine sombre au-dessous de ma taille et m’éloignai lentement du halo de sa lampe en me dandinant nonchalamment.

Je perçus son regard avide presque comme une claque (bien placée toutefois). Il se taisait et comprit que j’étais pressée de rentrer.

— À demain, Marie, entendis-je dans mon dos.

— À demain.


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