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Mirage ~ virage ~ miracle

Laisse-moi faire et je me laisserai faire, c’est certain, voulu, de nouveau prévu. Par toi. Avec toi. En toi. Pour toi, pour moi, pour nous, pour un furtif moment d’éternité volé au temps qui passe, qui lasse, qui casse. Où et quand nous reverrons-nous? Je ne le sais pas encore, mais peu importe. Je sais que tu choisiras à nouveau un lieu adéquat. Ce n’est pas le cadre qui alimente notre désir, mais bien une soif intérieure que nous avons en commun. Seras-tu à nouveau une oasis dans ma traversée du désert, ou n’as-tu été qu’un mirage? Tu as été un virage, en m’attendant au tournant de ma pré-quarantaine. Car bientôt, je serai de nouveau à l’isolement ou, du moins, très loin de toi. Je n’aurais jamais pensé m’égarer aussi plaisamment. Un virage, un mirage? Tu as été un miracle aussi, peut-être parce qu’il n’était pas gagné d’avance que je te fasse ainsi confiance, encore plus qu’à moi-même, sur ce chemin. Eros est un bien mauvais guide: il contraint à des détours, il conduit à des voies sans issues, à des impasses, à des culs-de-sac… Oui, n’oublie pas ton sac, avec tout ce qu’il faut pour passer un bon moment. Prendras-tu à nouveau de quoi nous désaltérer? Avec toi je veux m’enivrer. Un peu, pas trop. Santé! On me dit souvent que je suis une femme si raisonnable… et c’est vrai, j’ai souvent raison, mais on ne m’écoute pas. Je tiens de Cassandre et je leur casse les pieds, les couilles aussi sûrement –s’il leur en reste une paire– sans faire exprès, à ceux qui me rabâchent que je n’ai pas à me plaindre et plus rien à attendre. Eux aussi, ils ont raison, en fait. J’ai cessé de me plaindre, j’ai décidé de passer à l’action. J’ai perdu trop de nuits à imaginer nos corps à nouveau rassemblés dans une unité duelle, bien temporaire, fragile et cassable à dessein, mais pourtant si intense.

Je ne suis pas irrésistible, non, mais je sais que cette fois encore, tu ne résisteras pas. Sans les nier, tu as noyé tes dernières hésitations dans mes yeux. J’ai fait pareil: tes deux petites lunes rieuses –croissantes, décroissantes? Le saurai-je un jour?– ont temporairement absorbé la Terre, la Mère en moi, sans pourtant la rejeter. Et surtout, j’ai senti quelques chose dans tes mains, pas seulement dans ton regard, au moment où tu m’as touchée, la première fois, quand tes mains se sont posées dans mon dos avec une douceur dont je me me suis bien trop longtemps privée. Tes gestes rayonnaient d’émerveillement, de gratitude, de désir. Et mon corps s’est immédiatement fait confirmation de mon consentement. Tout s’est plus que bien passé. Bien plus qu’un assentiment mou et passif, tu m’offres ton désir de te donner et de m’offrir, de te remettre à moi pour un abandon doux et subtil. Qu’ai-je fait pour ainsi mériter une telle confiance tactile? C’est quelque chose de complètement fou… ou de follement complet? Je pense avoir touché à une forme de plénitude évanescente, aussi durable qu’un bel orgasme longuement construit par tes soins sur l’échafaudage de mon lâcher-prise. Après tout, tu me connais si peu, mais c’est comme si nous avions toujours su: ce que font les humains, ce qui nous fait humains, ensemble. Nous avons su nous complémenter.

Ta virilité entre mes mains aux paumes chaudes,

sous mes doigts pas toujours très agiles,

dans ma bouche aussi parfois,

qui sait aussi réciter des poèmes,

dans plusieurs langues

dont certaines sont sacrées.

Laisse-moi donc te toucher, te donner. J’ai plaisir à offrir ces caresses lentes à ton dos, ton cou, tes fesses, sachant qu’elles sont reçues avec gratitude et respect. Je suis impressionnée, presque intimidée, par les réactions que ma seule présence provoque sur ton corps nu, posé là devant moi, en pleine confiance. C’est tout ton être qui remue et cela se voit à sa surface. Tout ton désir vient se cristalliser dans cette colonne de lumière, centrale mais pas tout à fait symétrique, légèrement décalée. Elle a une courbure bien particulière et tu sais très bien comment l’appliquer à mon propre axe de symétrie interne ("droite qui sépare une figure et son image par une réflexion"... et c'est vrai, j'ai bien réfléchi avant de me cliver ainsi). Force des frottements, mais aucune résistance, parce que je le veux bien, te désire, et m’applique à m’ouvrir pour toi jusqu’au fond. Ton sang et ton souffle vital se concentrent dans cette partie de toi, et tu n’aspires qu’à me pénétrer tandis que nos respirations se synchronisent. Nous saurons faire durer les plaisirs, nous rejoindre malgré tout ce qui nous sépare, restant distincts malgré tout ce qui nous réunit. Il faut apprendre à accepter l’éphémère et à en jouir pleinement. Pour moi, c’est urgent. Pour toi, ne l’est-ce pas encore plus?

J’aimerais à nouveau ressentir cette lente progression, comme si tu t’aventurais dans une grotte à explorer, sans savoir exactement où en est le fond, sans être certain des ses contours, de ses éventuels dangers. Mais tu es intrépide, et ça me plaît beaucoup. Ce couloir de chair peut soudain se resserrer, t’enserrer de tous côtés, si je décide d’y mettre toute mon énergie, si je reviens à un effort dirigé plutôt qu’à cette agréable dérive à laquelle je me laisse aller à chaque clapotis. Je te sentirais encore plus fort. Je deviendrais encore plus consciente de ta présence jusqu’au fond de moi comme en surface, là où tu as posé tes mains, sur le creux de mon cou, tes doigts sur mes seins, puis tes lèvres sur leurs mamelons. Tes mouvements en moi sont si subtils que j’ai l’impression d’une caresse intérieure, comme tantôt avec tes doigts sachant trouver instinctivement mes points réflexes. Tu n’en es capable que parce que je te laisse faire, parce que je le veux. J’aime te donner ce plaisir, mais j’aime encore plus que tu le prennes, que tu t’en empares, comme un explorateur d’un trésor caché, peut-être même maudit. Non, tu ne savais pas ce que tu trouverais. Moi non plus. Je pourrais aussi me verrouiller, me refermer, me rendre impénétrable sur tous les plans. Il suffirait d’un mot, d’un geste, d’un regard prédateur. Mais non, j’ai décidé de te faire confiance, d’être celle qui accueille pleinement, quelle que soit la forme que tu prends. J’ai bien fait. Tu as bien fait. Tu le fais très bien. Tu me fais du bien, du bien, du bien… et ces sensations courent tout à travers moi, de mes orteils à mon crâne, mais surtout en mon bas ventre, comme un tourbillon qui projette des turbulences de plaisir partout. Et pourtant, j’ai rarement été aussi calme et sereine.

Je sais que tu seras à nouveau plein de bienveillance, de désir et de douceur, ce qui est exactement ce que je cherche. J’entendrai, près de mon oreille droite, tandis que tu bougeras bien en rythme depuis derrière moi, un tout petit soupir aigu, ébahi, tout discret. Je serai attentive aux frissons de ma peau sous tes mains, surtout sur mes épaules et ma nuque. Me retournant, je croiserai brièvement ton regard et je saurai y lire que nous sommes sur la même longueur d’onde car oui, c’est un jeu collaboratif, de vagues et de remous. Je ne chercherai plus à comprendre comment de telles sensations sont même possibles, parce que je me laisserai juste aller au plaisir, jusqu’à devoir le laisser éclater et nous traverser.

Et après, plus tard, je me demanderai encore si tout ceci a été réel ou si j’ai tout inventé. Je me dirai que les souvenirs de ces cris de plaisir, de ces subtils soupirs, de nos souffles emmêlés ne sont qu’une autre illusion d’Eros, ce mauvais guide, aveugle guidant d’autres aveugles, nous faisant tous tomber dans des trous et toutes sortes d’orifices aux sensations indiscutables, au moins pour l’un de nous. Je ne saurai plus quoi faire de ma sensualité réactivée. Je tomberai d’aussi haut que tu as su m’élever (mais garde-toi de me placer sur un piédestal! La chute nous guette à tout instant). Je me convaincrai que tout ceci n’est que le fruit défendu et exotique de mon imagination, que tu n’es qu’un amant virtuel, qui n’a jamais posé sur moi ses mains fines et chaudes, pile aux bons endroits. Relation digitale? Oui, par nos doigts sur des courbes, dans des replis, là où ça fait du bien, et sur des claviers pour une communication à vingt doigts. Je me persuaderai que ta langue n’a jamais déclenché de tumultes partant de mon sexe pour s’étendre à tout mon corps. Alors j’écrirai une petite histoire, pour mon plaisir et pour celui d’autres que toi.


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