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Épisode 3 : Un souffle sur ma peau...

Le clapet émet un son mat. Il faut y aller, c’est maintenant ! A l’intérieur, ils m’attendent, fébriles, le cœur battant, c’est leur jour, ils ont travaillé un an pour y arriver. Le texte défile une fois encore dans leurs têtes. Ils vont goûter à la scène et à ses plaisirs.

Un autre monde s’ouvre et je dois m’y engouffrer, l’alternative n’est pas possible.

Quitter ma bulle, enfuir les mots troublants que je viens de lire… « Je ne serai malheureusement pas présent dans la salle… quoi que…. Une surprise est toujours possible. Si jamais mon corps n’était pas présent, sache que mon esprit rodera près de toi et qu’à un moment tu pourrais ressentir un courant d’air effleurer ta peau…. »

Ajuster cette robe dans laquelle je me sens si femme, arborer fièrement mon décolleté, une retouche rouge à lèvres et redevenir le metteur en scène.

Une avalanche de joie m’accueille, la mise en place, le maquillage, les costumes, les exercices de relaxation, les coulisses, je suis à eux …mais ce téléphone négligemment posé sur la table m’attire tel un aimant, un amant, une folie douce, un piment doux, une promesse de plaisirs….

Revenir au présent, une dizaine de minutes encore avant que mes comédiens rentrent en scène et .. que je présente leur travail. Comme les autres fois et pourtant si différente. Ma belle assurance habituelle vacille un peu, j’ai le trac, non pas d’affronter le public, un public ne m’effraie pas d’habitude mais la possibilité de croiser ton regard me fait perdre le contrôle de mon corps. Notre conversation tourbillonne et me donne des papillons au creux du ventre, je sens mon cœur s’accélérer, l’envie de ta voix et ce doute qui flotte. Mais non, tu ne seras pas là me rassure une petite voix intérieure. Oui, mais là ,il pense à toi répond en écho une autre voix plus coquine.

Les lumières s’éteignent et dans ces coulisses étouffantes de chaleur humaine et de sueur, une légère brise passe sur mon décolleté. L’effet est immédiat, une bouffée de chaleur envahit chaque parcelle de mon corps, le temps de savourer quelques secondes, je franchit le rideau et me retrouve dans la lumière un large sourire aux lèvres. Ma démarche me semble différente, une autre colonne, je m’expose aux yeux, toutes ces paires d’yeux masculines qui se posent sur moi et peut-être la vôtre. Je profite de cet instant. Le régisseur à éclairé la salle, quelle drôle d’idée…

Trouver les mots c’est essentiels mais balayer la salle du regard envoient mes sens au ciel.

Les mots coulent, se libèrent, camouflent ce léger tremblement dans la voix, mes mains nerveuses, mon pouls qui s’emballe et cette intimité toujours plus palpitante, plus humide, plus offerte à ces yeux.

Reprendre le contrôle, synthétiser les idées, une respiration consciente, un apaisement de quelques secondes, un large sourire pour eux…pour vous. Comprendriez-vous si vous étiez là que cette main passée dans mes cheveux, se mordillement de lèvres se font les complices de nos désirs.

Mon regard avide de sens se pose sur l’un d’entre vous , messieurs, que Dieu bénisse les régisseurs distraits, je peux observer vos attitudes. Je ne sais rien de vous hormis l’âge, les mots qui font frissonner d’envie et quelques impressions prometteuses. Au moins, une taille, un signe distinctif, quelque chose pour m’aiguiller. Pourrais-je passer mes doigts dans vos cheveux où embrasser ce crane qui attire mon regard ? C’est peu, trop peu à cet instant, impossible de répondre à mes questions… d’autant plus que le flot des mots s’interrompt. J’ai tout dit … ou presque.

Rapide tour technique du décor et des accessoires, les comédiens sont à leurs postes, la tête droite et la démarche assurée, je traverse la scène sous les regards, un dernier sourire avant de pouvoir me glisser derrière le lourd rideau grenat.

Rideau ! Tu peux te laisser aller mon corps, tu es à l’abri, évade toi, rougi à tes pensées, vibre aux souvenirs des images de vos fantasmes. Qu’il fait chaud à l’ombre d’un rideau rouge. Je ferme les yeux et sens votre bouche sur ma peau, vos doigts s’insinuent sous le tissu oh combien léger de cette robe que je voudrais que vous m’enleviez, mon corps réclame votre souffle dans mon cou, je veux vos mots à mon oreille, découvrir votre odeur. Plonger dans VOTRE regard, y lire votre désir Mes poils se hérissent. Pensez-vous à mon émoi à cet instant, vous me l’aviez promis... Pensez-vous aussi à cet instant à nos épidermes qui se frôleront, à nos langues qui titilleront, nos doigts qui palperont nos chairs avides de tendresse…

Soudain je redescends brutalement, je me rends compte qu’une collègue prend des photos sur scène, oups, c'est déjà les dernières répliques, elles sont parfaites.

 Se ressaisir, retourner dans la lumière avec ma part d’ombre enfuie au fond de moi.

Large sourire, lumière, salut…. La salle est plongée cette fois dans le noir

Retour aux coulisses de courte durée, le temps de vérifier mon allure dans le miroir, les joues rouges et l’œil brillant du metteur en scène tellement fière du travail effectué. 

Ok ça passe! Je me jette à corps perdu dans la fosse aux lions et entreprend de rejoindre le bar.

Je scrute, analyse, tente de décoder, qui se cache derrière les sourires et compliments ? Etes-vous présent ? Est-ce vous qui me frôlez ? Ces beaux yeux bleus qui se posent de façon un peu trop insistante sur mon décollette ? Qu’il est grisant ce moment… vous êtes partout à la fois, je vous imagine dans chaque mâle de cette salle. Ma tête tourne un peu. Un manque de sucre surement. Que de sollicitations autour de moi…

 « Je peux vous offrir un verre ? » « Volontiers, merci, oui, j’en ai bien besoin » 

Ne pas mentir jamais, juste utiliser les subtilités de notre langue. Je soutient un peu ce regard, il se fait fuyant, ce n’est pas vous. Mais que me faites-vous faire ? Pauvre Monsieur!

J’évacue tant bien que mal ce fou-rire qui monte..

La salle se vide elle aussi, vous n’étiez donc pas là ce soir….

Mais quelle soirée, quelle folie, quelle vie… Au boulot ! Il faut ranger les coulisses, ce lieu qui nous attire tant, le théâtre d’un fantasme partagé avec ardeur. ..

Et dans ces coulisses, celui qui m’attirait comme un aimant. Ce boitier à clapet rouge, je l’ouvre et pianote sur le clavier, l’air revient, quelques mots de vous. Vous étiez donc avec moi !

J’ai la certitude que la pièce n’est pas finie, le rideau se ferme juste sur une belle soirée.

Rideau !

Quelle pièce jouerons- nous ? Dites moi…

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