8 minutes de lecture

Murmures 01 - Présentation

Est-ce que vous vous souvenez de l'hiver 2014, décembre 2014 pour être précise... ?

La neige peinait à envahir l'Europe, les stations de ski criaient leur peine et les vacanciers cherchaient des activités à faire sans la célèbre poudre blanche.

Jusqu'au fameux week-end après Noël.

Alerte orange dans plusieurs départements, chassé-croisé au milieu des vacances et nuit d'enfer pour plus de 15'000 automobilistes.

Et bien cette nuit-là, c'est aussi le début de mon histoire. Ou plutôt le début de l'histoire de ma petite sœur, Cécile.

Mais je vais peut-être commencer par nous présenter.

Moi, comme vous le savez... je m'appelle Eni, enfin pour ici, évidemment que mes parents n'ont pas eu cet audace...

J'ai la quarantaine, des enfants et un mari... bref, une vie dans la normalité.

Ma sœur, 24 ans, célibataire, papillonnant, non pas de fleurs en fleurs, mais bien de bras en bras et me racontant tout. Ou presque !

Issue d'un second mariage, elle est bien plus jeune que moi. Nous n'avons jamais eu de rapport fraternel au sens commun du terme. On n'a très peu vécu sous le même toit.

Dès qu'elle était devenue assez indépendante pour devenir amusante, je terminais mes études et m'envolais fonder mon propre foyer.

Je l'ai vu grandir par étape. Du 24h sur 24 ou presque, les deux premières années de sa vie, puis épisodiquement jusqu'au jour où je me suis aperçue qu'elle était devenue une femme et que les petits amis qu'elle nous présentait ne se contentaient plus de lui tenir la main en lui bécotant le cou dans la cour de l'école... Elle avait grandi et avait une vie sexuelle, tout aussi active, voire même nettement plus, que moi.

Je vous disais donc... en décembre 2014, le 27 pour être précise, Cécile avait quitté Antibes et sa boutique de fleurs sans un regret et avait affronté les kilomètres d'autoroute pour nous rejoindre, mon mari, mes enfants, mais aussi son père et notre mère dans un chalet au cœur des Alpes.

Cette dernière organisait depuis quelques années un séjour en montagne entre Noël et Nouvel An pour rassembler toute la famille.

Je ne voyais que peu ma sœur. Nous passions des heures sur sky.pe à nous raconter nos vies et chaque été, je m'arrangeais pour trouver un camping pas très loin de la côte pour pouvoir passer au moins un week-end avec elle. Elle venait aussi nous voir à nos anniversaires lorsque ses finances le lui permettaient. Mais le reste de l'année se passait sans elle.

Après la mort prématurée de son frère jumeau dans un accident de la route, elle avait choisi de s'éloigner de nous. C'était elle qui était au volant, elle avait bu, un peu... moins que les autres. Elle s'était battue pour prendre les clés de la voiture des mains de notre frère qui lui était non seulement ivre, mais également shooté.

Elle en a eu fait des cauchemars, se revoyant triomphante, les clés à la main, montant dans ce tacot, prenant la route, le sourire aux lèvres, chantant et s'amusant...

Cent fois, elle avait revécu cette scène affreuse, où le camion fonçait sur eux, les phares l'éblouissant. Elle entendait les freins siffler, sentait la voiture déraper... était-ce avant ou après le choc ? Elle se souvenait du bruit de tôle, des cris, de ses larmes, du sang... tout était flou, et pourtant si présent.

Mille fois elle avait pleuré dans mes bras.

Le tribunal l'avait condamné que légèrement, uniquement pour son taux d'alcool dans le sang. Le véritable fautif était le chauffeur de camion qui avait fait un malaise cardiaque. Mais la culpabilité la rongeait depuis. Je crois qu'elle aurait préféré être condamnée plus lourdement, ou mourir avec son frère. Mais vivre avec ce souvenir lui était devenu intolérable.

Voir la peine dans les yeux de notre mère, les reproches dans ceux de son père l'avait éteinte.

Mais tout ceci est de l'histoire ancienne... Cela explique un peu son comportement et le mien par la même occasion, mais pas l'histoire réelle de ces « murmures »

En général, ma famille et moi-même fêtions le réveillon le 24 au soir dans la famille de mon mari, le 25 juste entre nous et le 26 nous prenions la route pour les Alpes. Une belle tradition qu'heureusement, nous avions réussi à maintenir.

Le fait aussi que Cécile adorait le ski était sans doute la clé de cette réussite.

Je venais de raccrocher avec ma sœur qui était sur la route. Criez pas, le téléphone au volant c'est interdit, je sais, et elle aussi. Mais le kit main libre à l'époque c'était pas encore interdit. Et vu notre passif... je vous assure que je ne suis pas parano, mais un peu en souci quand même.

Elle m'annonçait de forts ralentissements et surtout que la batterie de son téléphone était faible. Je soupirai d'énervement et elle rechigna :


- J'aime pas cette technologie, je fais pas gaffe... désolée d'avoir oublié de lui enfiler le mâle dans la femelle pour qu'elle puisse jouir à chaque appel !


J'aimais ses sarcasmes. Et je devais bien avouer que sans ma fichue anxiété, je crois que jamais elle n'aurait consenti à trouver une place pour un smartphone dans son sac ou ne serait-ce dans sa vie.

Je ne pouvais pas l'en blâmer. J'étais la première à râler que mes ados avaient toujours les yeux figés à leur écran, mais j'avais du mal à imaginer qu'au jour d'aujourd'hui une personne telle que ma sœur, ne puisse pas être joignable.

Bref... Elle était sur la route, ça bouchonnait, les automobiles se cumulaient, les kilomètres ne défilèrent plus, les voitures finirent même par se stopper entièrement parfois sur le bas-côté de la route, parfois au milieu de la chaussée... bref où c'était possible et Cécile passa la nuit perdue quelque part entre Albertville et Moutiers.

Autant vous dire que savoir ma jeune sœur toute seule en pleine nature, même avec des centaines d'autres touristes, ne m'emballait pas des masses, et mon sommeil fut très agité.

Il y a des mères poule... et il y a des sœurs protectrices... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise...

Le lendemain, Cécile me réveilla en m'annonçant son arrivée imminente. Je quittai mon lit douillet pour lui préparer un bon petit déjeuner.

Le temps qu'elle avale son premier café du matin, mes proches s'étaient tous levés et se préparaient pour une nouvelle journée de ski. Sauf moi. Même si j'adorais mes enfants et que passer du temps avec eux m'était indispensable, ils avaient compris qu'essayer de me mettre des lattes au pied pour que je dévale les pentes enneigées était une utopie. Autant essayer de faire voler un hippopotame.

Ma sœur adorait le ski mais aujourd'hui elle refusa de quitter le chalet. La nuit avait dû être affreuse. Je me réjouissais de me retrouver seule avec elle pour un papotage digne de ce nom.

Elle était cernée, le teint gris. J'observais discrètement le reste de sa silhouette, il me semblait qu'elle avait encore maigri. Je grimaçais. Si moi je ne retrouvais pas mes formes de jeunesse, voyant mon corps s'arrondir d'année en année, elle au contraire, plus le temps passait et plus elle semblait s'affiner.

Mais je ne fis aucune remarque en présence des autres.

Elle s'éloigna le temps que tout le monde se prépare et je la retrouvai endormie sur son lit, sans même s'être déshabillée.

Je tirai une couverture sur elle, fermai les volets de sa chambre et quittai la pièce sans bruit. Se reposer dans un vrai lit lui fera le plus grand bien.


- Quel est le menu pour midi ? me surprit Cécile en embrassant ma joue, alors que je coupais des carottes en dés.

- Pour midi je ne sais pas. Là je prépare la soupe de légumes pour ce soir. Qu'est-ce qui te ferait plaisir ?

- Un truc vite fait et qui cale son homme ! dit-elle rapidement.


Je compris à demi-mot qu'elle n'avait pas mangé à sa faim depuis quelques jours.


- Tu sais que tu peux me demander de l'argent si...

- Pis quoi encore ? m'interrompit-elle. Je gagne ma vie. Je peux pas partir aux Seychelles chaque année, mais je mange à ma faim. Arrête de t'inquiéter. Là je crève la dalle, parce que j'ai rien mangé hier soir et que ce matin j'étais trop claquée pour finir les céréales. Mais je t'assure que...

- Tu as encore maigri. Ne me dis pas le contraire, même ton jeans semble trop grand autour de tes hanches, la grondai-je.

- J'ai pas maigri, je me suis affinée... le sport, tu sais.


Je souris. Le ton qu'elle venait d'employer signifiait que si je voulais des infos sur ses parties de jambes en l'air, fallait que j'arrête de jouer les moralisatrices et que je laisse la place à la grande sœur fofolle.


- Une omelette en échange d'une histoire croustillante, proposai-je.

- Vendu !


Elle s'installa dans le fauteuil près de la fenêtre alors que je pris place en tailleur sur le canapé, une tasse de café, ou plutôt un bol de café fumant entre les mains. Elle commença à déguster son omelette aux légumes en soupirant que c'était délicieux.


- Tu m'as vu la faire, c'est facile.

- Non, tu doses bien les épices, moi c'est soit trop, soit pas assez et surtout... ça attache toujours le fond de la poêle. Bref... je suis pas cuisinière dans l'âme.

- Non, mais tu racontes bien les histoires...

- Et toi ? Tu ne manges pas ?

- J'ai avalé une soupe juste avant ton réveil. Allez te fais pas prier.

- Alors... au commencement, ou plutôt... Il était une fois, une jeune femme...


Pour cesser ses gamineries, je lui lançai un coussin au visage et la menaçai de ne plus rien lui faire à manger tout le reste du séjour, si elle ne remplissait pas sa part du marché. Elle capitula et recommença.


- C'était donc... hier ! D'après mes calculs, j'aurais dû me lever aux aurores pour arriver en milieu d'après-midi et profiter du traditionnel chocolat chaud pour le goûter. Mais impossible de me lever, dès la sonnerie du réveil. Je l'éteignis, me tournai sur le ventre, posai mon oreiller sur ma tête et replongeai dans les bras de Morphée.

- Tu m'étonnes. La nuit précédente avait été longue ?


En guise de réponse, elle souleva les sourcils, me fit un petit sourire de coin, puis rétorqua :


- Ouais, c'était pas mal, mais bon assez banal, finalement. Non ce que je vais te raconter, c'est plutôt... ma nuit dans la neige.


J'en ouvris grands les yeux. Elle n'avait pas baisé dans sa voiture quand même ?


- Toi, tu es en train d'imaginer je ne sais quoi, se moqua ma sœur en avalant une nouvelle bouchée.

- Cesse de faire des mystères et vas-y raconte ! m'impatientai-je.


Cécile pencha la tête en faisant sa petite mine de puce capricieuse auquel aucun homme ne résistait. Ses grands yeux clairs, ses longs cils les entourant avec une grâce naturelle, ma cadette n'était pas du genre à se pomponner. Elle était simple, toujours vêtue de manière décontractée sans artifice. Même un peu bohème par moment. Son charme ne résidait ni dans une chevelure chatoyante, un maquillage de cinéma, ou des tenues sexy. Elle était belle tout simplement, et savait admirablement bien tirer parti de ses atouts sans en faire trop.

Elle posa son assiette vide sur la table basse du salon, avala une grande gorgée de thé et commença son récit.


... à suivre : Murmures 02 - Un toit pour la nuit

Appuyez sur "Entrée" pour effectuer votre recherche