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Murmures 02 - Un toit pour la nuit

Précédemment : Murmures - 01 Présentations


Quelques heures après son pénible réveil, Cécile se mordait les doigts de cet excès de flemme. Coincée dans les bouchons, les routes enneigées, verglacées, les nouvelles à la radio étaient toutes sauf bonnes.

Quelques voitures avaient pu faire demi-tour pour redescendre dans la vallée, mais rapidement ça ne fut plus possible. En fait, tout le tronçon était mauvais que ce soit au-dessus ou en dessous. Bref, ils étaient coincés pour des heures, comme le racontaient en boucles les journalistes dans les journaux du matin.

Elle avait eu la chance de s'être arrêtée près d'une ferme isolée. Son propriétaire, alerté par la radio locale et les secouristes, s'était approché de la route et était venu proposer sa grange inoccupée. Les naufragés de la route étaient pour la plupart ravis. Cécile, quant à elle m'avoua avoir hésité. Laisser ses affaires sans surveillance et s'enfoncer dans la campagne ne l'enchantait pas. Mais cela faisait des heures que plus aucune voiture n'était passée dans un sens ou dans l'autre, et elle avait fini par craindre mourir de froid, tant les températures chutaient.

Il faut dire que sa voiture n'était pas de première jeunesse, elle était même bien pourrie de partout. Une vieille occas' qui la dépannait mais qui n'était plus très bien isolée, ni très fiable.

Mais là encore c'est la grande sœur responsable qui parle. D'après elle, sa petite Vitara allait parfaitement bien, fiable, pratique et suffisante pour ses livraisons le reste de l'année. De plus son côté cabrio était plus souvent utile que les 4 roues motrices à Antibes.

Lorsqu'elle avait fini par sortir de son carrosse en ne prenant que son sac à main, le paysan s'était exclamé :


- Ne laissez rien dans vot'e voiture, m'selle. Les voyous sont partout.

- Je ne vais pas m'encombrer d'une valise. De plus la seule valeur est la voiture en elle-même ! Rien d'autre.


Il lui avait indiqué le chemin à prendre et l'informa qu'une fois sur place, sa femme l'accueillerait avec du thé chaud et des couvertures. Cécile avait donc suivi le parcours balisé par quelques poteaux au bord de la route en s'approchant d'un groupe qui possédait des lampes torches.


- Rappelle-moi d'en mettre une dans mon coffre. Ça peut être bien utile, m'avoua-t-elle.

- Et une trousse de secours oui ! Ça sera ton prochain cadeau d'anniversaire, tiens !


Elle fronça les sourcils... pour elle recevoir ce genre de chose, équivalait à recevoir une casserole pour moi. Je ris devant sa mine de dégoût.

Elle poursuivit son récit.

Elle marchait un peu en retrait du groupe, mais entendait sans mal leur conversation. Certains râlaient, d'autres trouvaient au contraire que les vacances commençaient d'une manière originale et qu'ils pouvaient se réjouir d'avoir trouvé un toit pour dormir.


- Ouais... une grange, grinça une jeune femme dont Cécile ne voyait qu'une longue chevelure sortir de son bonnet-béret.


Son long manteau ne devait pas être très chaud, ses mains frottaient fortement ses biceps et elle semblait se voûter sur elle-même.

Cécile avait fini par glisser. Son cri de surprise avait alerté les jeunes gens et un homme s'était retourné, lui avait souri et avait demandé si elle allait également dans la grange.


- Ben oui ! Où voulait-il que j'aille ? Au milieu de la nuit sur un chemin enneigé, à pied et pas beaucoup plus habillée que son amie, se moqua Cécile à ce souvenir.


Mais elle ne s'était permis aucune remarque. Au milieu de la montagne, en pleine nuit et frigorifiée, elle m'avoua ne pas avoir fait sa maligne.


- Oui, je profite de vos lampes, avait-elle répondu.

- Vous faites bien, avait-il souri en ralentissant ses pas.


De suite, le groupe s'était mis à glousser :


- Ça y est Don Juan est de sortie. Même pas encore arrivé à la station qu'il drague déjà.


Il lui avait souri sans répondre à leur attaque et avait attendu que ma sœur soit à son hauteur pour reprendre ses pas.


- Je m'appelle Julien et vous ?

- Cécile.

- Destination finale ? lui avait-il demandé ?

- Val Thorens.

- Dommage.

- Et vous ?

- Les Ménuires.

- C'est sympa, j'y étais l'an dernier.

- Et nous l'an dernier on était à Morzine. On aurait mieux fait de...

- Lauranne, arrête de râler et avance ! Ça changera rien, et la route qui mène à Morzine est sans doute dans le même état, avait aboyé un jeune homme qui semblait également à bout de patience.

- Non, mais ça m'occupe ! avait rechigné la jeune femme légèrement vêtue.


Cécile qui ne connaissait pas trop les autres stations de la région n'avait fait aucune remarque.

Au détour d'un chemin, la ferme était apparue, des bûches finlandaises leur montrant l'entrée. Une large porte grinça lorsqu'ils la firent bouger et de suite, la lumière les éblouit.

La grange était grande, très haute, et des sortes de couchettes en paille étaient aménagées de part et d'autre tout le long des murs de pierre.


- Ils devaient souvent accueillir des camps de vacances ou des groupes pour des week-ends à la ferme, me dit Cécile pensive. Ce n'était pas de l'improvisation toutes ces planches en bois, ces couches aménagées, le nombre de couvertures proposées.

- C'est très à la mode en effet, quoique, peut-être pas en plein hiver.

- C'est bourré de courants d'air, en effet, soupira-t-elle en se frottant la nuque.


Une jeune femme avait rechigné que jamais elle ne dormirait là-dedans !


- Faites comm' vous v'lez, M'selle ! Mais dehors vous z'allez mourir ! avait répliqué la femme du paysan. Au fond dans l'enclos, vous trouv'rez des couvertures, prenez-en une et trouvez-vous une place, serrez-vous.


J'éclatai de rire. Cécile venait de prendre l'accent bien campagnard pour redire les mots de l'agricultrice.


- Ben quoi ? s'offensa-t-elle. J'te jure qu'elle parlait comme ça !

- Je te crois, dis-je en me calmant.

- Elle était impressionnante, cette nana. Grande, des mains carrées, rougies et même blessées par endroits. Son regard semblait tendre, mais son visage était fermé. Elle nous tendit un gobelet avec du thé en disant juste que c'était chaud. Mais bordel, c'était brûlant oui. Je me suis cramé les doigts. Je n'arrivais pas à tenir le plastique dans la main. Je comprenais d'ailleurs pas comment il faisait pour ne pas fondre.


Cécile avait remercié la paysanne alors que cette dernière s'éloignait pour s'occuper de nouveaux arrivants. Ma sœur avait alors regardé partout autour d'elle. Elle me décrivit le nombre de personnes présentes. La grange semblait effectivement immense.

Il y avait plusieurs familles installées dans un coin, des groupes dans un autre, un couple était guidé par une jeune fille, sans doute la gamine des fermiers. Elle ne semblait pas commode non plus.

Cécile s'était réchauffé les mains en observant tout ce petit monde s'activer autour d'elle comme si elle était que spectatrice de la scène et pas actrice.

Elle avait évité autant que possible le regard des jeunes et surtout celui de Julien qui l'avait accompagnée jusqu'à la ferme. Cécile semblait lui plaire, ce qui ne m'étonnait nullement, par contre ma sœur ne semblait pas lui trouver d'intérêt.

Mais heureusement, il s'était occupé des soucis de couettes, de confort et d'autres broutilles de ce genre pour ses amies. Aucun ne semblait être en couple, simplement des copains, peut-être des frères et sœurs.

Cécile était en train de siroter son thé avec peine, tellement il était chaud, lorsque la paysanne la surprit :


- Alors ma p'tite dame ? Aucun endroit vous plait ?


Elle avait sursauté en l'entendant lui parler et en la bousculant.


- Si... si... non, je... j'attendais que tous... euh enfin... je voulais boire mon thé, avait-elle bégayé.

- Quoi ? Il est pas bu encore ? Allez cul sec ! Ça va réchauffer vos tuyaux ! C'est qu'y fait pas chaud par ici... et encore moins quand le vent se lève. Allez zou !


Sans plus attendre, ma sœur était partie chercher une couverture, avant de s'asseoir aussi confortablement que possible sur le bord de la paille, les deux pieds joints, les mains entourant son gobelet et la couverture sur ses épaules. Ses yeux avaient fixé le sol de longues minutes.


- Même si tu ne me crois pas. Je pensais à vous. A ton inquiétude.


Ça... elle avait été intense cette nuit, mon inquiétude. Je lui souris et lui envoyai un baiser imaginaire.


- Tu as pu nous prévenir du manque de batterie et de ton abri pour la nuit... Maintenant tu es là...


Elle avait éteint son téléphone pour économiser la batterie. Et même si elle n'était pas abandonnée dans cette ferme, qu'il devait bien y avoir une cinquantaine de personnes de tout âge, elle se sentait affreusement seule.


- Ils étaient tous accompagnés, en famille, en couple ou entre amis. Tu me connais, la solitude, c'est un peu comme une seconde nature pour moi. Mais là... hier soir, je ne sais pas trop ce qui s'est passé... mais je me sentais comme seule au monde.

- La fatigue et l'inquiétude sans doute.

- Ouais... et le froid aussi. Ou la faim, rit-elle en se levant pour prendre un carré de chocolat en guise de dessert. J'ai donc terminé mon thé, puis je me suis allongée aussi confortablement que j'ai pu sur cette couche de fortune. Rappelle-moi aussi de mettre un duvet dans ma voiture. Ça pique la paille, c'est moelleux mais ça pique !

- Si tu y mets tout le matériel d'urgence, tu n'auras plus de place pour te glisser derrière le volant, me moquai-je.


En guise de réponse, elle me tira la langue et poursuivit le récit de son aventure.


- Je voulais bien dormir en doudoune et en jeans qui même si tu dis qu'il baille, me serre le ventre, tout comme avec un soutien-gorge qui me comprime les seins, mais les chaussures, ça non. Je les ai donc retirées.

- Tu n'avais pas peur que quelqu'un te les vole ?

- Je suis pas certaine d'avoir vraiment dormi, tu sais... mais non, j'y ai pas trop pensé. Je voulais que mes pieds respirent et pour ça, il fallait que je vire mes bottes.


C'est seulement à ce moment-là qu'elle avait senti l'humidité de son pantalon. Le bas de son jeans était tout mouillé. Elle en avait frissonné. Elle avait essayé de remonter ses chaussettes aussi haut que possible, mais forcément que des socquettes... elle n'avait pas pu faire grand-chose.

Le temps qu'elle trouve une position adéquate, le paysan était passé près des couches pour vérifier que tout le monde était bien installé puis leur avait souhaité une bonne nuit. La lumière éteinte, les murmures s'apaisèrent peu à peu.


- Je sentais la présence des autres, sans qu'ils soient près de moi. Je les entendais se dire bonne nuit ou s'embrasser rapidement, alors que je n'avais personne avec qui partager cet échange, murmura-t-elle pensive.


Elle avait beau jouer les indifférentes, je savais au fond d'elle qu'elle aimait être entourée.

Elle avait fini par fermer les yeux, s'était roulée en boule mais le tissu gelé sur ses jambes l'empêchait de trouver le sommeil.

Les minutes s'écoulaient et certains ronflements commencèrent. Cécile s'impatientait. Elle était épuisée et le sommeil ne venait pas. Pire, des tremblements secouaient de plus en plus ses membres.


- C'était affreux. Je serrai les bras autour de moi, tenant la couverture sur moi, remontant mes jambes près de mon corps mais en faisant ça, mes jambes gelaient au fur et à mesure. Les frissons ne cessaient d'augmenter et finalement, mes dents commencèrent à claquer.


Elle me raconta comment elle avait essayé de crisper ses mâchoires l'une contre l'autre pour les empêcher de bouger, mais c'était peine perdue.


- J'ai subitement ouvert les yeux. La nuit était sombre, et à l'intérieur de cette grange, il me semblait que c'était encore plus noir qu'à l'extérieur. En une seconde, j'ai eu l'impression d'étouffer, d'être dans un tunnel sans fin et ma respiration se fit saccadée.


Cécile remonta ses jambes, posant ses genoux contre sa poitrine et les entoura de ses bras. Elle posa son menton dessus et poursuivit d'une voix tendue.


- Je sentis soudain un souffle sur mon épaule, de suite je me crispai. Je pensais : Et si... si c'était un animal ? Mon esprit était embrumé. J'imaginais tout un tas de bêtes étranges qui me tournaient autour. Je fermai les paupières, les contractai, baissant la tête sans geste brusque puis je restai le plus immobile possible et attendis.


Elle s'interrompit, perdue dans ses pensées alors que j'étais suspendue à ses lèvres. Ma bouche était légèrement ouverte et je m'aperçus que je retenais ma respiration. Moi aussi j'attendais...

Au bout de quelques longues secondes de silence, je demandai :


- Et ?

- Le souffle se rapprocha, une sorte de chaleur aussi.

Elle marqua une nouvelle pause. Elle pencha la tête, se caressa la joue sur le genou et j'explosai :

- Et quoi ? Cécile... Bonté... Accouche !

- Non, pas encore... au pire dans 9 mois, mais là pas de bébé en vue.

- T'es con, ris-je de bon cœur. Bon c'était quoi ce souffle ? Juste ton imagination ou... ?


... A suivre : Murmures 03 - Déshabillez-vous ! 

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