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Murmures 05 - Impatients

Précédemment : Murmures 04 - Et si... c'était vrai ? 


- Le numéro que je vous ai donné est mon téléphone privé. Chaque personne à qui je le donne, j'introduis immédiatement son numéro dans mon répertoire. Vous étiez la seule à qui je l'ai donné sans obtenir le vôtre en échange. Et comme je suis sur liste rouge, cela ne pouvait pas être un appel commercial, lui avait-il expliqué.

- Ça aurait pu être une erreur, répliquai-je.

- C'est aussi ce que je lui ai dit. Il a ri en répétant sa question.

- Et tu lui as dit quoi ?

- Qu'est-ce que tu voulais que je lui dise ? J'ai dit la vérité. Ça l'a fait rire. Il n'a pas relevé que je n'avais pas lavé ma veste d'une saison à l'autre, lui !


Pour toute réponse je lui tirai la langue.


- On a parlé quelques minutes, puis il m'a demandé s'il pouvait me rappeler le lendemain matin. - C'était le week-end ?

- Non !

- Il ne bosse pas ?

- Si mais le soir, la nuit.


Je plissai le front en imaginant quelle profession cela pouvait être, alors qu'elle me résumait leur conversation. Finalement, ils réussirent à trouver un créneau possible entre eux, trois jours après cette première prise de contact.


- Trois jours ? Mais... pourquoi si long ?

- Je te l'ai dit, il bosse quand j'ai congé et il a congé quand je bosse...

- Ça va être simple pour vous voir, tiens !


Elle releva les yeux, souleva les sourcils et son sourire m'apprit qu'ils y étaient arrivés.


- En effet c'est pas le plus simple, mais y a pas que ça, grogna-t-elle.

- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

- Attends... avant faut que je te raconte ces trois jours. Parce que finalement, on n'a pas tenu une heure.

- Hein ?

- Dès qu'on a eu raccroché, il m'avait envoyé un texto pour me dire qu'il avait introduit mon numéro dans son répertoire, mais qu'il ne connaissait pas mon prénom. Il avait donc mis : « Mon Inconnue »

- C'est mignon, gloussai-je, légèrement ironique.

- Oh tais-toi ! Sinon je ne te raconte plus rien ! tiqua-t-elle.

- Non, mais c'est vrai... c'est trognon... « mon » inconnue...


Elle balaya ma remarque d'un geste et me tendit son téléphone pour me faire lire leurs premiers échanges :

« Cécile, mon prénom est Cécile »

« Enchanté. Moi c'est Arthur ! »


- Tiens comme ...

- Ouais, comme le roi, ou le présentateur.

- Non, j'allais dire comme mon grand-père, réctifiai-je sans lever les yeux de son smartphone. Je peux continuer ?

- Oui... oui, vas-y. La suite devrait te plaire.


« Moi de même »

« Je suis très heureux que vous ayez enfin retrouvé mon numéro et surtout que vous soyez curieuse et obéissante »

« Moi ? Curieuse d'accord, mais obéissante ? A quel propos ? »

J'étouffai un rire. Ma sœur obéissante ? On aura tout vu ! Tout entendu !

Elle se déplaça et prit place à mes côtés. Je posai le téléphone entre nous et la laissai parcourir à son rythme la conversation. J'avais un peu le sentiment d'être une voyeuse, mais je savais qu'elle voulait partager ça avec moi. Et Arthur n'était pas obligé de l'apprendre. Après tout... je ne le rencontrerai peut-être jamais. A l'allure de ses ruptures.


« Curieuse, il fallait l'être pour composer un numéro de téléphone inconnu, et obéissante, parce que je vous ordonnais de m'appeler ! »


- Il a oublié d'être bête ce garçon.

- C'est un homme Eni... pas un garçon. Un homme, un vrai.


Ça voulait dire quoi ça ? Je la fixai sérieusement, mais rapidement elle me pria de lire la suite.


« Curieuse oui. Obéissante... vous pourriez être surpris »

« Je souris... je souris comme un con depuis que vous m'avez appelé. Vous savez pourquoi ? »

Je tournai le regard vers ma sœur qui rougit instantanément.


- Lis.... Lis la suite... lis ce que je lui ai répondu.


« Peut-être parce que vous aimez ma voix ? Peut-être parce que vous êtes content que votre billet ne se soit pas perdu ? Peut-être parce que vous aimez les curieuses et que vous vous réjouissez de notre appel ? D'ailleurs à ce propos... vous auriez pu poursuivre notre conversation... vu le nombre de messages échangés ;-) »

« Vous avez raison... pour tout ! Mais surtout sur le fait, qu'il faut que je bosse ! Plus sérieusement. A dans trois jours ! Bonne soirée, Cécile »

« A bientôt Arthur :-) »

Je souris... le flirt était installé, c'était plaisant, je me redressai sur ma chaise, mais Cécile s'impatienta :


- Continue... c'est pas fini. Regarde... moins de 2 minutes après, il m'envoyait :

« Vous avez une belle voix, très douce, très câline, presque coquine. Je suis heureux que mon billet n'ait pas fini sa vie au fond de la corbeille à papier. Trois jours c'est trop long, redonnez-moi vos disponibilités dans les prochaines 24h, je m'arrangerai. »

« Tout de suite »

- T'es une affreuse, le pauvre, il était au boulot.

- Et alors ? Il a demandé, j'ai répondu, dit-elle en posant sa main sur l'écran de son téléphone.

- Et donc ?

- Ben il m'a appelée, gloussa-t-elle.


Elle posa un baiser sur ma joue, sortit de la monnaie de sa poche, se leva et m'invita à la suivre pour une balade.


- Il faut que je bouge, que j'occupe une partie de mon corps. La suite va me donner chaud, chuchota-t-elle.


Je la suivis à l'extérieur de l'établissement puis sur un petit chemin de terre. Heureusement la pluie avait cessé. Une sorte de petite forêt pas très dense nous accueillit.Avant que je réclame la suite, Cécile ouvrit la bouche :


- Il a suivi des études d'œnologie. Il y a trois ans, il a repris un bar, il voulait être son propre patron. Il aime le contact avec les clients, il est proche d'eux et aime faire découvrir les vins du monde entier.

- Apparemment, il t'a conquise non pas avec de bons petits plats, mais avec des breuvages bien agréables au palais.

- Je ne te le fais pas dire, s'esclaffa-t-elle.


Serions-nous arrivées au moment des confidences croustillantes ? C'est pas pour dire, mais je m'impatientais quand même un peu.


- Non mais sérieusement, il a réussi à me faire goûter des vins incroyables et surtout des vins que j'apprécie.

- Toi ? La reine de la bière ?

- Ouais... lui dis pas hein ?

- Pour ça faudrait déjà que je le rencontre ! soupirai-je.


Elle s'arrêta, tourna la tête et me fixa intensément, elle ouvrit la bouche, puis se ravisa et repris ses pas. Que voulait-elle me dire ? Je me plantai devant elle et l'obligeai à s'arrêter.


- Cécile ? Dis-moi...

- Rien, c'est trop tôt. Mais oui. Tu vas le rencontrer. J'en ai envie, besoin...


Mais elle ne poursuivit pas cette confidence-là. Elle reprit sa description sur l'intérieur de son bar, ou plutôt son lieu de dégustation. Il n'aimait pas le terme de bar. Les gens n'allaient pas chez lui pour se défoncer mais bien pour savourer. Que ce soit des vins ou les plateaux de charcuteries et de fromages qu'il proposait. Cet espace, il en avait fait un lieu très agréable, sans être trop chic, cela semblait assez classe et entièrement dédié au plaisir du vin. Elle me montra des photos prises avec son téléphone.

La déco était magnifique, avec de vieux tonneaux, des plateaux par-dessus, des couleurs chaudes et des murs de pierres, des voûtes et de vieilles poutres apparentes.


- Il n'ouvre son bar que le soir, dès 18h pour la sortie des bureaux, et ne ferme que tard. Le matin, il dort et l'après-midi il s'occupe des paperasses, des achats ou...

- De toi ?

- T'es plouc... Quand je suis près de lui, il s'occupe de moi tout le temps, même le matin ou le soir. Mais on n'est pas souvent ensemble.

- Pourquoi ?

- Il vit à Avignon.

- Ah merde !


C'était sorti du cœur. Je visualisai sur la carte géographique que j'avais en tête les deux villes et tentai de faire un petit calcul quand elle interrompit mes pensées :


- 256 km porte à porte, 3h quand tout va bien ! soupira-t-elle.

- Et le train ?

- Oui... je le prends de temps en temps mais bon, c'est pas très pratique. Faut qu'il vienne me chercher à la gare, puis le temps d'arriver chez lui... on se chauffe comme des malades dans la voiture. Et même déjà avant... quand je suis dans le train, nos textos sont affolants. Et les séparations sont horribles... on n'a pas le sentiment de profiter autant... en voiture, on peut repousser le départ d'un baiser ou deux, alors que le train... quand il ferme les portes ! C'est froid !


Je la sentais émue. Certaines séparations avaient dû être difficiles pour elle. Je préférai diriger la conversation vers un aspect plus léger.


- Affolant à quel point ? demandai-je.

- Attends... faut d'abord que je te raconte la première rencontre.

- Oui...


Le premier jour, après avoir donc échangé quelques sms, introduisant doucement un flirt, leur appel se fit long, et remplit de confidences. Le bar était ouvert, Arthur avait fait venir une extra pour l'aider. Son établissement commençait à être connu et il peinait à servir tout le monde convenablement les soirs d'affluence. Il gardait un œil sur la serveuse, tout en parlant, en faisant connaissance avec ma sœur.


- On avait du mal à couper la communication. Dès qu'il me disait qu'il devait raccrocher, je lui disais que je pouvais rester en ligne le temps qu'il aille chercher une bouteille dans le cellier ou qu'il s'occupe de certains clients. C'est seulement lorsqu'il y a eu une altercation dans la rue, qu'il fut obligé de raccrocher. J'étais morte de trouille et je lui ai fait promettre de m'appeler dès qu'il le pourrait.

- Tu... quoi ? m'étranglai-je.

- C'était une bagarre... sérieuse. Il a vu un jeune soulever une barre de fer, et il allait s'interposer. Tu aurais fait pareil, toi.

- Oui... en effet. Et ?

- Ben il s'est pris un coup sur l'épaule, il a eu un hématome durant plusieurs jours, mais les flics sont rapidement venus et il a choisi de fermer le bar pour la nuit. Il m'a appelé et on s'est endormi l'oreille collée au téléphone.

- Accro ?

- Oui... sacrément accro. Le lendemain je calculais tous les itinéraires possibles, vérifiais les trains et fis mes comptes pour savoir si je pouvais poser un congé exceptionnel.

- C'était quand ?

- Mai... le mardi 3 mai, juste avant l'ascension.


Un peu plus d'un mois, elle était encore dans l'euphorie du début. Mais six semaines pour ma sœur c'était un record.

Le mercredi matin, elle avait donc fait sa valise pour être prête dès la fin de journée. Elle avait attendu impatiente qu'il la rappelle.

Vers midi, elle n'avait toujours pas de nouvelles et commençait sérieusement à douter. Pas même un SMS. Elle avait quitté sa boutique pour rentrer chez elle, manger une salade.


- Quand je suis arrivée dans mon petit appart, j'ai vu ma valise trônant au milieu de la pièce, j'ai ressenti un tel coup de cafard, que j'aurais pu chialer comme une madeleine.

- Vous vous étiez fait des promesses au téléphone ?

- Un peu... pas vraiment. On se câlinait de la voix, comme il dit. On se complimentait, on se cherchait, on lançait des phrases à double sens mais c'est vrai que pas une fois, on avait imaginé passer le week-end ensemble. Je tombais de mon nuage et défis ma valise me traitant de tous les noms d'oiseaux que je n'ose pas dire devant tes enfants.

- Et ?

- Dès que ma dernière culotte eut retrouvé son tiroir, mon téléphone sonna et ce fut comme si j'avais reconnu sa manière de m'appeler. Evidemment c'était la même sonnerie que pour toi, mais j'espérais tellement qu'il m'appelle que...

- Pourquoi c'est pas toi qui as fait le premier pas ?

- Parce qu'il m'avait dit qu'il dormait le matin et que...


A mi-voix, elle m'avoua qu'elle n'avait pas cessé d'essayer mais son téléphone partait en messagerie immédiatement. Et ça la rendait folle.


- Tu m'as manqué ont été ses premiers mots.


J'allais faire une remarque moqueuse mais devant son regard noir, je m'abstins... si vous, vous voulez ricaner... n'hésitez pas... moi j'ose pas. C'est ma sœur quand même.


- Et toi ? Tu as répondu quoi ?

- Est-ce que je peux venir te voir ce week-end ?

- Directement ? Tu ne perds pas de temps toi ! m'esclaffai-je.

- J'avais besoin de savoir à quoi il ressemblait. Je voulais l'entendre à nouveau en vrai, je voulais connaitre son visage, ses yeux... vérifier que la magie était la même en vrai...

- Qu'est-ce qu'il t'a dit ?


... à suivre : Murmures 06 - Premières rencontres

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