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Nuits longues

Il y a des fois, trop de fois, trop de soirs, de nuits solitaires, où je pense à toi.

Il y a des nuits où je t'aimerais. Et toi?

Je m'arrête et me pose la question: est-ce que je veux "ça" ou est-ce que je te veux toi?

C'est simple de poser cette question à un moment où je sens que je n'ai plus rien, ni plus personne. Je me sens libre. Si j'y mettais un peu d'énergie et d'organisation, je pourrais créer d'autres opportunités, d'autres occasions de sortir du rang, de me frayer un sentier vers d'autres mondes irréels. Mais à quoi bon? Je ne le fais pas. Je n'en ai plus envie. Est-ce grave? Est-ce une lourdeur, comme le poids de ton corps sur le mien, pressant et pourtant sans gravité, sans se faire pesant sur le mien? Comment y parviens-tu? Pourquoi dois-je l'attendre?

En ces moments, la réponse, tout au bout de mes doigts, se fait claire: c'est à toi que je pense et à toi seul. Parfois, rarement, d'autre images me viennent, d'expériences passées ou futures, pas encore vécues et fruit d'un imaginaire qui me surprend, sans pourtant jamais m'effrayer. Parfois, oui, d'autres corps que le tien, furtifs, peuplent ces envies. Mais très vite, ces images pâlissent en comparaison des souvenirs, tactils et visuels surtout, sonores aussi un peu, que tu as imprimés en moi. Ta peau douce et fraîche. La forme particulière et courbée à la perfection de ton pénis et sa texture, sa solidité, sa fierté et sa vulnérabilité entre mes mains, tout à la fois. Ma langue sur cette peau, qui en redemande, qui te goûte. Ton regard intense qui jouit de moi. Ton regard qui tente de me faire jouir, sans décoller du mien. Tes yeux qui ont capté les miens et qui ont compris comment nous nous sommes égarés: y a-t-il jamais eu un droit chemin, sinon celui de la perdition? Courbes sinueuses de nos corps enchevêtrés, virages des yeux à la bouche, de la bouche au coeur, du coeur au creux du ventre en lequel monte un tourbillon, un appel à être comblée, un désir de toi en moi, une envie de m'ouvrir. Tes mains au seul contact desquelles ma peau frissonne. Tes petits soupirs discrets qui signalent ton contentement, ton émerveillement, qui provoquent en moi la satisfaction de savoir que j'en suis la cause... Tout ceci m'est précieux.

Je ne suis pas ton seul objet de désir. Je le sais. Mais peut-être n'est-ce pas vrai, en fait? Peut-être me dis-tu ça pour que je ne m'attache pas, pas plus. En tout cas, c'est à toi seul que je pense. Je ne suis pas assoifée de sexe. Non. Et c'est là que la réponse me vient, au fil de mes orgasmes en solitaires à des kilomètres de toi: dans ces instants fugaces, futiles même, c'est là que me manque le partage, et tout ce qui s'ajoute, tout ce qui vient avant, autour, et au-dessus de la jouissance, de la mienne comme de la tienne. C'est là que je souffre tout autant que je jouis.

De l'autre côté du mur, tard le soir, j'entends les soupirs et les cris caractéristiques de mes voisins, un couple jeune, se livrant au plaisir. J'en viens à être envieuse. Contente pour eux, mais envieuse quand même. J'en viens parfois à pleurer, les jours où tout ne se passe pas comme je l'aimerais, quand le quotidien se fait dur au sortir d'un hiver plus long et plus froid qu'à l'accoutumée. Non, ce n'est pas simple, les jours où me ronge la solitude, comme si elle était corrosive et achevait de dissoudre en moi ce qui reste de ma féminité. Alors, mon remède est ce plaisir que je sais m'offrir, le seul qu'on ne m'enlèvera pas. C'est aussi mon acte ultime de résistance: ne rien produire avec mon corps de femme dans lequel je suis désormais si bien, ne pas produire ni me reproduire. Du temps volé, à moi, du temps qui n'est dû à aucun homme, ni au patriarcat, ni au capitalisme. Le temps de seulement jouir pour moi, même pas pour ou devant toi. L'expérience est différente. Pour toi, je suis un don, n'est-ce pas? Alors parfois, au lendemain de ces nuits tristes, mon remède est d'oser mettre un rouge à lèvre provocant. Je l'applique juste avant de sortir, devant le miroir près de la porte d'entrée. Je cache le bâton dans mon sac à main. Je m'évite ainsi des questions embarrassantes, même si je ne pense pas que ce rouge-là serait si remarqué. Le reste de ma tenue est noir ou gris, discret, comme il se doit. Un chignon bas, des collants, une jupe sage, pas de talons. Les voisins, je les entends, de l'autre côté du mur, mais jamais je ne les vois. Si je les voyais, les saluerais-je? Oui, sûrement. Je leur sourirais aussi. Est-ce qu'ils m'entendent, eux, quand je lâche un long soupir, tout à la fin, au grand moment de tout relâcher? Avant de rentrer, j'effacerai les traces qui resteront du rouge et je me demanderai qui l'aura remarqué. Je l'avais acheté pour toi. Je l'avais mis pour la première fois, avec toi. Toi, tu l'avais vu. Toi, tu l'avais aimé. J'étais timide. Je le reste. Est-ce que je veux être vue? Que par tes yeux qui me fixent avec intensité et exigent mon regard même tout à la fin, au moment de jouir, au moment de plonger au fin fond de moi, de ce "nous" éphèmère, rare, et illégitime, mais pourtant si authentique.

De l'autre côté, dans l'autre maison, j'entends les bruits d'une femme qui jouit, j'entends un meuble qui bouge rythmiquement, puis le râle d'un homme, comme un soulagement. J'entends ce que j'aimerais vivre. Alors, je ne peux faire autrement que de tendre l'oreille. J'écoute. Je ne peux plus dormir. Ma main gauche est sur mon coeur. Ma main droite sur mon pubis. Mon esprit ailleurs, dans une chambre lointaine, avec une image de toi. Et la question, à nouveau, me vient: qu'est-ce que je désire vraiment? À l'instant, rien d'autre que de coucher tout ceci dans un texte... peut-être pourrai-je ensuite m'endormir en paix? Peut-être pourrai-je un jour me réveiller dans tes bras?

Il y a des nuits, longues, où je t'aimerais. Et toi?

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