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Nyctale et goupils

Tous les matins, il ouvre les yeux vers quatre heures. C'est ainsi. Il n'y peut rien. Il ne met même pas de réveil, c'est son rythme naturel. Il faut dire aussi qu'il se couche tôt et que son corps n'a besoin que de peu de sommeil. Il s'endort facilement, seul, mais pas forcément dans son lit. Il se sent bien et s'entretient: un seul corps, il en prend soin, depuis près d'un demi-siècle. Chaque matin, à l'aurore, il part à la course. Pas longtemps, mais juste assez pour être en mouvement, pour transpirer, pour activer son organisme et maintenir un niveau confortable de testostérone, quoique probablement supérieur à la moyenne. Courir, c'est bon pour la santé. Pendant que les siens dorment encore, il s'en va suivre son parcours typique. Il en dévie parfois, au gré des envies et de la météo. Le plus souvent, c'est vers la forêt qu'il se dirige, comme ce matin.

Dans la pénombre, il aperçoit les renards, un peu timides mais pas timorés. Comme elle... comme celle que le destin et les algorithmes ont mis sur son chemin, au bon moment. Pas vraiment de la timidité, mais de la retenue. Elle était sur ses gardes, prudente, à la limite même un peu prude, du moins en apparence. Il a réussi à lui faire baisser sa garde. Mais qui sait s'il la gardera et comment? Sérénité des destinées qui se croisent au moment où ils étaient prêts à se regarder, à se fixer, à se plonger dans le regard et le corps l'un de l'autre pour s'apaiser mutuellement, pour s'offrir, se donner, se prendre, se recevoir, se proposer, s'échanger.

Ses pas le portent, son souffle est régulier, maîtrisé, comme pendant l'acte. Il est en forme. Il a compris, lui: un corps, un seul... qui s'use si l'on n'en use pas, qui s'abime si l'on en abuse. Ce corps a envie de plaisir, mais, plus encore que le corps, la tête désire et réclame –ou parfois encore produit– une mise en excitation, une connivence avec cette autre, avec elle, avec cette femme-là, même à distance. C'est qu'elle est lointaine. Elle n'est plus là. Physiquement, elle n'est plus là. Elle est repartie, loin, chez elle, auprès des siens. Pense-t-elle à lui? À lui ne restent que ses mains, les siennes, ou plutôt une seule, la gauche, pour le soir. La main, le soir; les pieds, le matin; la tête, toujours. Savoir raison garder. Rester équilibrer. Il faut se cultiver, et l'art érotique fait partie intégrale de l'expérience humaine... voilà ce que pense l'homme alors que ses pas, réguliers, suivent les renards qui l'entraînent, le long du champ, en direction de la forêt.

Il y entre comme lorsqu'il pénètre le corps chaud de cette femme, avec intensité et révérence, croyant savoir où il va, mais sans être certain d'où se termine le chemin. Cul-de-sac? Réceptacle profond pour l'accueillir, tel qu'il est, désiré et invité. Le chemin devient sentier, plus étroit. La forêt l'avale, le prend tout entier dans son intimité protectrice, entre les branches épaisses qui lui laissent un passage. Les arbres ont déjà tout vu, tout entendu, tout abrité, depuis tant de décennies. Ils étaient là avant lui et seront encore là après sa mort. Ils sont solides, eux. Ils savent communiquer et même communier. Ils forment un tout organique: cette forêt-là est protégée, sacrée, on ne lui fera aucun mal, même s'il faut la gérer et, quand c'est nécessaire, se débarrasser des branches mortes.

Et là, ce matin, il croit la voir. Est-ce bien elle? Est-ce une vision? Mais pourquoi dans sa forêt? Ce n'est pas possible: elle ne peut pas être là. Peut-être est-elle dans sa forêt à elle, de l'autre côté de la planète, mais elle ne peut pas être là, dans sa campagne à lui, proche de sa maison, là, au petit matin, entre les branches et dans le brouillard mystérieux. Entre deux gros arbres, elle se tient, ne portant rien d'autre qu'une longue cape. Il arrête de courir. Son souffle envoie dans l'air froid du matin des petits nuages. Elle ne dit rien et ne le regarde même pas. Ne le voit-elle pas? Est-ce vraiment elle? Qui, sinon, se promènerait presque nue dans les bois au petit matin? Oui, c'est bien elle! Il reconnaît son visage, ses yeux, et tout son corps, ses formes qu'il a touchées, ses pieds dont il a embrassé les orteils, son sexe qui a accueilli l'entier de son désir de de sa vigueur. Ses pieds nus sont là, posés sur l'humus forestier. Et la voilà qui s'assied sur une branche, ses fesses reposant sur le tissu épais de la cape, maintenue sur ses épaules par une attache dorée, brillante. En courant, il ne sentait pas le froid de ce début d'automne, mais le voilà qui frissonne. Est-ce la petite bise qui se faufile malgré tout jusque dans cette partie de la forêt? Est-ce la vision incongrue de cette femme? Elle, en revanche, semble insensible au froid. Elle écarte les jambes et amène ses deux mains vers sa vulve. Lui, désormais, a ses corps caverneux en émoi. Mais comment va-t-il poursuivre sa course matinale? Elle se caresse, différemment de comme lui le ferait. Une main se meut en petits cercles sur le point central de son plaisir, comme s'il captait toutes les énergies alentours. De l'autre, deux doigts pénètrent peu profondément cette cavité qu'il a lui-même explorée il y a de cela quelques semaines. Il ressent soudain comme un manque: le vertige de son absence. Elle a l'air d'y prendre beaucoup de plaisir, assise sur cette branche basse et solide, comme sur un banc sans dossier auquel elle imprimerait un léger mouvement vertical. Il quitte le sentier et s'approche.

Elle continue, fermant les yeux. C'est comme s'il était invisible pour elle. Il est à moins d'un mètre d'elle. Que faire? Lui parler? Essayer de la toucher? Le manque s'est transformé en un désir qui, désormais, se marque aussi dans sa chair. Le voici, encore un peu haletant de sa course, rigide. Entre elle et lui: son pénis. Il veut la toucher, mais elle est dématérialisée: sa main passe à travers son image et elle ne le sent pas. Alors c'est lui qui se touchera, mais au moment où il porte la main à son propre sexe, la voilà qui ouvre les yeux. L'a-t-elle vu? Elle retire ses mains de son sexe. Elle se relève et puis s'accroupit sur la branche. Elle saisit dans ses mains encore humides son visage et elle l'embrasse comme elle l'a fait tant de fois, lors de leur dernière rencontre, en tenant sa tête, en caressant légèrement ses cheveux. Là, c'est lui qui ferme les yeux. Quand il les rouvre, elle a disparu. Elle n'a pas dit un mot. Lui non plus. Échange silencieux d'énergie: elle est devenue sa faiblesse tandis qu'il est devenu sa force.

Assise sur une branche, un peu plus haut, une chouette de Tengmalm le fixe et se met à boubouler. Il remarque alors qu'autour de lui, sept renards fascinés sont assis. Campés sur leurs pattes arrières, ils le regardent tenir et manipuler un drôle d'objet, attaché à lui, dont, soudain, plusieurs jets lactés s'échappent tandis qu'il pousse un cri. Toute la forêt l'accompagne dans son plaisir. Les goupils, pourtant, restent silencieux.

Quand il reprend sa course, les renards l'escortent jusqu'à la lisière de la forêt. Mais soudain, la racine rebelle d'un sapin lui tend un croche-patte. Il trébuche! Il va tomber et tend ses bras en avant. Va-t-il se rattraper? Va-t-il tomber sur son phallus encore en peu durci, qui pointe devant lui comme pour lui montrer la bonne direction? Rien n'y fait. Il tombe, encore et encore, mais c'est comme s'il n'atteignait jamais le sol, comme la chute infinie, lors d'un orgasme, dans le plaisir le plus complet.

Il se réveille. Il est quatre heures du matin. Le soleil va bientôt se lever et lui aussi. Il commencera par un jogging... mais d'abord, il se demande que faire de son érection matinale. Et d'où viennent ces plumes blanches et brunes sur son lit?

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